Le roman de la rose - Tome IV

Part 11

Chapter 113,485 wordsPublic domain

[p. 197] Jusqu'à mes belles yerminettes, 19971 Fourmis, papillons et mouchettes, Vers de pourriture naissants, Tous gardent mes commandements; Mes serpents voire et mes couleuvres Toutes travaillent à mes œuvres. Mais seul, l'homme que je comblai De tretous les biens que je sai, L'homme que je forme et fais naître Seul à l'image de son maître, L'homme seul, à qui je permets Haut vers le ciel tourner ses traits, L'homme seul, mon œuvre dernière, Me méconnaît et désespère. Pourtant, si de moi ne le tient, Emmi tout son être il n'a rien Ni de par corps, ni de par membre, Qui lui vaille une pomme d'ambre, Jusqu'à l'âme inclusivement, Fors une chose seulement: Il tient de moi, qui suis sa dame, Trois forces, tant de corps que d'âme, Car bien puis dire sans mentir Qu'être le fais, vivre et sentir. Le chétif a grand avantage S'il voulait être preux et sage; De toutes vertus abondant Que Dieu dans ce monde répand, Il dispose de toutes choses Qui sont dans tout le monde encloses, De toutes leurs bontés jouit. Des pierres sa maison bâtit Et vit avec les herbes drues Et sent avec les bêtes mues.

[p. 198] Encor puet-il trop plus, en tant 19743 Qu'il avec les anges entant. Que vous puis-ge plus recenser? Il a quanque-l'en puet penser. C'est uns petis mondes noviaus, Cis me fait pis que uns loviaus. Sans faille de l'entendement, Congnois-ge bien que voirement Celi ne li donnai-ge mie, Là ne s'estent pas ma baillie: Ne sui pas sage, ne poissant De faire riens si congnoissant. Onques riens ne fis pardurable, Quanque je fais est corrumpable. Platon méismes le tesmoingne, Quant il parle de ma besoingne, Et des Diex qui de mort n'ont garde: Lor Creator, ce dist, les garde Et soustient pardurablement Par son voloir tant solement; Et se cis voloirs nes tenist, Tretous morir les convenist. Mi fait, ce dist, sunt tuit soluble, Tant ai pooir povre et obnuble Au regart de la grant poissance De Dieu qui voit en sa presence La triple temporalité[49] Souz un moment d'éternité. C'est li rois, c'est li empereres Qui dit as diex qu'il est lor peres. Ce sevent cil qui Platon lisent, Car les paroles tex i gisent; Au mains en est-ce la sentence, Selonc le langaige de France:

[p. 199] Encore peut-il plus, en tant 20005 Qu'avec les anges il entend. Que pourrais-je de plus vous dire? Il a tretout ce qu'il désire, C'est un petit monde nouveau, Et pis me fait qu'un louveteau! Mais quant à son intelligence, Je reconnais sans réticence Que je n'y suis pour rien vraiment; Mon pouvoir si loin ne s'étend; Je ne suis pas assez habile Pour faire chose aussi subtile. Oncques ne fis rien d'éternel; Tout ce que je fais est mortel, Et Platon cet avis partage Quand il traite de mon ouvrage; Et parlant des Dieux immortels, Il dit: «Par ses ordres formels Leur Créateur de Mort les garde Si bien que jamais n'en ont garde; Mais si sa volonté cessait, Tretous mourir il leur faudrait. Tous les ouvrages de Nature, Tant est pauvre et tant est obscure Sa puissance, sont, dit Platon, Voués à dissolution; Elle n'est rien près la puissance De Dieu, qui voit en sa présence La triple temporalité[49] Dans un moment d'éternité. Roi du ciel comme de la terre, Il dit aux Dieux qu'il est leur père.» Ce savent qui lisent Platon; Ces mots y gisent tout au long;

[p. 200] Diex des Diex dont ge sui faisierres, 19777 Vostre pere, vostre crierres, Et vous estes mes créatures, Et mes euvres et mes faitures, Par Nature estes corrumpables, Par ma volenté pardurables. Car jà n'iert riens fait par Nature, Combien qu'ele y mete grant cure, Qui ne faille en quelque saison; Mès quanque, par bonne raison, Volt Diex conjoindre et atremper, Fors et bons et sages sans per, Jà ne voldra, ne n'a volu Que ce soit jamès dissolu: Jà n'i vendra corrupcion, Dont ge fais tel conclusion: Puisque vous commençastes estre Par la volenté vostre maistre[50] Dont fais estes et engendré, Par quoi ge vous tiens et tendré, N'estes pas de mortalité Ne de corrupcion quité Du tout, que ge ne vous véisse Morir, se ge ne vous tenisse. Par nature morir porrés, Mès par mon vueil jà ne morrés: Car mon voloir a seignorie Sor les liens de vostre vie, Qui les composicions tiennent, Dont pardurabletés vous viennent. C'est la sentence de la letre Que Platon volt en livre metre, Qui miex de Dieu parler osa, Plus le prisa, plus l'alosa

[p. 201] Au moins en est-ce la sentence 20039 Selon le langage de France: «Dieu des dieux, je suis votre auteur Et votre père et créateur; Chacun de vous ma créature Est et mon œuvre; par Nature Vous êtes faibles et mortels, Par mon vouloir seul éternels. Car rien n'est créé par Nature, Combien qu'elle y mette grand'cure, Qui ne meure en quelque saison, Mais ce que, par bonne raison, Dieu fait et combine, est merveille Et bonne et sage et sans pareille; Il ne voudra ni n'a voulu Que ce fût jamais corrompu, Que ce soit jamais corruptible; Donc est-il clair, est-il visible Que si ce qui vous a créés Au monde mis et engendrés, C'est le vouloir de votre maître[50] Que nul ne saurait méconnaître, Vous n'êtes pas d'extinction Quittes ni de corruption, A ce point que ge ne vous visse Mourir, pour peu qu'y consentisse. Par Nature mourir pourrez, Mais si je veux, vous ne mourrez; Car mon vouloir a seigneurie Sur les liens de votre vie Qui tiennent la propriété D'où vous vient l'immortalité.» C'est la sentence de la letre Qu'en écrit Platon voulut mettre,

[p. 202] Concques ne fist nuz terriens 19811 Des philosophes anciens. Si n'en pot-il pas assés dire, Car il ne péust pas soffire A bien parfaitement entendre Ce qu'onques riens ne pot comprendre, Fors li ventre d'une pucele. Mès sans faille il est voirs que cele, A cui li ventres en tendi Plus que Platon en entendi: Car el sot dès qu'el le portoit, Dont au porter se confortoit, Qu'il ert l'espere merveillables Qui ne puet estre terminables, Qui par tous leus son centre lance, Ne l'en n'a la circonferance; Qu'il est li merveilleus triangles Dont l'unité fait les trois angles, Ne li trois tout entierement Ne font que l'ung tant solement. C'est li cercles trianguliers, Et li triangles circuliers Qui en la Vierge s'ostela: N'en sot pas Platon jusques-là, Ne vit pas la trine unité En ceste simple trinité, Ne la Déité soveraine Afublée de pel humaine, C'est Diex qui créator se nomme, Cil fist l'entendement de l'omme, Et en faisant le li donna; Et cil si li guerredonna, Comme mauvès au dire voir, Qu'il cuida puis Diex decevoir,

[p. 203] Qui mieux de Dieu parler osa, 20073 Plus l'exalta, plus le prisa Que nul phisosophe sur terre Dans l'antiquité tout entière. Trop peu cependant il en dit, Car son livre point ne suffit A parfaitement faire entendre Ce qu'oncques rien ne sut comprendre, Hormis d'une vierge le sein. Car plus que Platon, c'est certain, En dut-elle soudain apprendre Lorsque vit son ventre se tendre. Alors elle comprit, sentant A grand confort battre son flanc, Qu'il était la sphère infinie, Source de l'éternelle vie, Qui son centre lance en tous lieux Sans que son tour frappe nos yeux, Car c'est le merveilleux triangle Dont l'unité fait le triple angle, Lesquels trois collectivement N'en font qu'un seul tant seulement. C'est le cercle triangulaire Et le triangle circulaire Qui dans la Vierge se logea. Platon ne sut voir jusque-là, Ni la déité souveraine Incarnée en la peau humaine, Il ne vit la triple unité En cette simple trinité. Dieu seul le Créateur se nomme Qui fit l'entendement de l'homme, Et quand l'eût fait, le lui donna. Mais si bien l'en recompensa

[p. 204] Mès il méismes se déçut, 19845 Dont mes Sires la mort reçut, Quant il sans moi prist chair humaine Por le chetif oster de paine. Sans moi! car ge ne sé comment, Fors qu'il puet tout par son comment, Ains fui trop forment esbahie, Quant il de la virge Marie Fu por le chetif en char nés, Et puis pendus tous encharnés. Car par moi ne puet-ce pas estre Que riens puisse de virge nestre. Si fu jadis par maint prophete Ceste incarnacion retraite, Et par juïs, et par paiens, Que miex nos cuers en apaiens[51], Et plus nous efforçons à croire Que la prophecie soit voire. Car ès bucoliques Virgile Lisons ceste vois de Sebile, Du saint Esperit enseignie: Jà nous ert novele lignie[52] Du haut ciel çà jus envoiée, Por avoier gent desvoiée, Dont li siècle de fer faudront, Et cil d'or où monde saudront.

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Albumasar néis tesmoigne[53], Comment qu'il séust la besoigne, Que dedens le virginal signe Nestroit une pucele digne, Qui sera, ce dist, virge et mere, Et qui aletera son pere,

[p. 205] L'homme, ce méchant et ce traître 20107 Qu'il voulut trahir Dieu son maître. Mais las! lui-même il se déçut, Dont mon maître la mort reçut, Quand il prit sans moi chair humaine Pour le chétif ôter de peine. Oui, sans moi! car ne sais comment, Fors qu'il peut tout entièrement. Mais je fus bien fort ébahie Quand lui, de la Vierge Marie Fut pour le chétif en chair né Et puis pendu tout incarné. Par moi rien de tel ne peut être Et rien ne peut de vierge naître. Or des juifs et païens jadis Fut l'Incarnation du fils Par maints prophètes définie, Dont nous devons la prophétie Pour plus véritable tenir Et mieux nos âmes convertir. Aux Bucoliques de Virgile, On lit ce mot de la Sibylle Que le Saint-Esprit inspirait: «Nouvelle race m'apparaît[52] Ci-bas du haut ciel envoyée Pour sauver la gent dévoyée; L'âge de fer lors finira, Et l'âge d'or commencera.» Albumazar aussi la chose[53] Prédit, et telle nous l'expose: «Au signe virginal naîtra Digne pucelle qui sera, Dit-il, à la fois vierge et mère Et qui allaitera son père;

[p. 206] Et ses maris lez li sera 19877 Qui jà point ne la touchera. Ceste sentence puet savoir Qui vuet Albumasar avoir: Qu'el gist où livre toute preste, Dont chascun an font une feste Gent crestiennes en septembre, Qui tel nativité remembre. Mais tout quanque j'ai dit dessus, Ce set nostre sires Jhesus, Ai-ge por homme laboré, Por le chetif ce labor é. Il est la fin de toute m'euvre, Cis seus contre mes rigles euvre; Ne se tient de riens apoiés Li desloiaus, li renoiés, N'est riens qui li puisse sofire: Que vaut que porroit-l'en plus dire? Les honors que je li ai faites Ne porroient estre retraites; Et il me refait tant de hontes, Que ce n'est mesure ne contes. Biau douz prestre, biau chapelains, Est-il donques drois que ge l'ains, Ne que plus li port révérence Quant il est de tel porvéance? Si m'aïst Diex li crucefis, Moult me repens dont homme fis. Mès por la mort que cil soffri, Cui Judas le baisier offri, Et que Longis feri de lance, Ge li conterai sa chéance Devant Diex qui le me bailla, Quant à s'image le tailla,

[p. 207] Son mari près d'elle sera, 20141 Mais oncques ne la touchera.» D'Albumazar cette sentence Chacun peut lire sans doutance S'il veut son livre consulter. C'est là ce que veulent fêter Les chrétiens au mois de septembre, Qui la Nativité remembre. Tout ce que j'ai dit ci-dessus Le sait notre seigneur Jésus. Oui, pour l'homme, vous en souvienne, Pour lui seul, j'ai pris tant de peine, Et seul, le déloyal, le laid, Ne se tient de rien satisfait, Et contre mes règles manœuvre Lui, la fin de toute mon œuvre. En vain je voudrais rappeler Les bienfaits dont le sus combler; Mais lui, tant il me fait de hontes, Qu'elles n'ont mesures ni comptes. M'assiste Dieu le crucifix! Moult me repens quand l'homme fis A qui rien ne saurait suffire. Que servirait de plus en dire? Beau doux prêtre, beau chapelain, Est-il droit d'aimer ce vilain Et de lui porter révérence Quand telle est son outrecuidance? Mais pour la mort que Dieu souffrit A qui Judas baiser offrit, Que Longis frappa de sa lance, Je conterai son insolence Devant Dieu qui me l'a baillé, A son image tout taillé

[p. 208] Puisqu'il me fait tant de contraire. 19911 Fame sui, si ne me puis taire, Ains voil dès jà tout révéler, Car fame ne puet riens celer: N'onques ne fu miex ledengiés, Mar s'est de moi tant estrangiés; Si vice i seront recité, Et dirai de tout vérité. Orguilleus est, murdriers et lerres, Fel, convoiteus, avers, trichierres, Desesperés, glous, mesdisans, Et haïneus, et despisans, Mescréans, envieus, mentierres, Parjurs, faussaires, fox, vantierres, Et inconstans, et foloiables, Idolastres, desagréables, Traïstres et faus ypocrites, Et pareceus, et sodomites. Briefment tant est chetis et nices, Qu'il est sers à tretous les vices, Et tretous en soi les herberge. Vez de quiex fers li las s'enferge: Va-il bien porchaçant sa mort, Quant à tex mauvestiés s'amort? Et puisque toutes choses doivent Retorner là dont eus reçoivent Le commencement de lor estre, Quant hons vendra devant son mestre, Que tous jors, tant cum il péust, Servir, et honorer déust, Et soi de mauvestié garder, Comment l'osera regarder? Et cil qui juges en sera, De quel oil le regardera,

[p. 209] Puisqu'il me fait tant de misère. 20175 Femme suis, donc ne sais me taire, Mais veux déjà tout révéler, Car femme ne peut rien celer. Oncques ne fus plus insultée, Mais ainsi puisqu'il m'a quittée, Ses vices je réciterai, Toute la vérité dirai. L'homme est orgueilleux, il est lâche, Meurtrier, larron et bravache, Désespéré, fol et tricheur, Glouton, médisant et menteur, Inconstant, faussaire et parjure. Félon et haineux sans mesure, Idolâtre, avaricieux, Mécréant, jaloux, envieux, Vindicatif, traître, hypocrite, Et paresseux et sodomite. Bref, tant est chétif, vil et faux, Qu'il est esclave de tous maux, Et tous les vices en lui traîne. Voyez de quels fers il s'enchaîne! Va-t-il bien pourchassant sa mort Quand de tels appâts ne démord? Et puisque toutes choses doivent Retourner aux lieux d'où reçoivent L'être, quand pour lui le moment Viendra de paraître devant Son Dieu que d'amour infinie Il dût aimer toute sa vie, Et de souillure se garder, Osera-t-il le regarder? Et lui, le grand juge, le maître, De quel œil verra-t-il ce traître,

[p. 210] Quant vers li s'est si mal provés, 19945 Qu'il iert en tel défaut trovés, Li las qui a le cuer tant lent, Qu'il n'a de bien faire talent? Ains font au pis grant et menor Qu'il pueent, sauve lor enor, Et l'ont ainsinc juré, ce semble, Par ung acord trestuit ensemble: Si n'i est-ele pas sovent A chascun sauve par convent; Ains en reçoivent maint grant paine, Ou mort, ou grant honte mondaine. Mès li las! que puet-il penser, S'il vuet ses pechiés recenser, Quant il vendra devant le juge Qui toutes choses poise et juge, Et tout à droit sans faire tort, Ne riens n'i guenchist ne estort? Quel guerredon puet-il atendre Fors la hart à li mener pendre Au dolereus gibet d'enfer, Où sera pris et mis en fer, Rivés en aniaus pardurables, Devant li prince des déables? Ou sera bouillis en chaudieres, Ou rostis devant et derrieres, Ou sus charbons ou sur gréilles, Ou tornoiés à grans chevilles Comme Yxion à trenchans roës Que maufé tornent à lor poës; Ou morra de soif ès palus, Et de fain avec Tentalus Qui tous jors en l'iauë se baingne; Mès combien que soif le destraingne,

[p. 211] Qui vers lui s'est si mal prouvé 20209 Qu'en tel état sera trouvé, Le malheureux au cœur si lâche, Que jamais bien faire il ne sache? Mais au pis font petits et grands Qu'ils peuvent, leur honneur laissants; Et l'ont ainsi juré, ce semble, Tous d'un commun accord ensemble. Aussi, par cet accord, souvent L'honneur succombe malement. Lors ils reçoivent mainte peine Ou mort, ou grand' honte mondaine. Mais, las! que peut-il donc penser, S'il veut ses péchés recenser, Quand il viendra devant son juge, Qui toutes choses pèse et juge, Et tout à droit, sans faire tort, Qui tretout connaît sans effort? Quel guerdon peut-il bien attendre Fors la hart à le mener pendre Au douloureux gibet d'enfers, Où sera pris et mis aux fers, Rivé d'anneaux irrévocables, Par devant le prince des diables? En chaudière il sera bouilli Où derrière et devant rôti Sur charbons ardents ou sur grilles, Ou tournoyé à grand' chevilles Comme sur sa roue Ixion Qu'à force tourne maint démon, Ou mourra de soif infernale Et de faim tout proche Tantale Qui toujours baigne à se noyer; Mais la soif étreint son gosier,

[p. 212] Jà n'aprochera de sa bouche 19979 L'iauë qui au menton li touche. Quant plus la sieut et plus s'abesse, Et fain si fort le recompresse, Qu'il n'en puet estre asoagiés, Ains muert de fain tous erragiés; N'il ne repuet la pomme prendre Qu'il voit tous jors à son nez pendre: Car quant plus à son bec l'enchauce, Et la pomme plus se rehauce. Ou rolera la mole à terre De la roche, et puis l'ira querre, Et de rechief la rolera, Ne jamès jor ne cessera, Si cum tu fez, las Sisifus, Qui por ce faire mis i fus; Ou le tonnel sans fons ira Emplir, ne jà ne l'emplira, Si cum font les Belidiennes[54] Por lor folies anciennes. Si resavés, biau Genius, Comment li juisier Ticius S'efforcent ostoir de mangier, Ne riens nes en puet estrangier. Moult r'a léens d'autres granz paines. Et felonnesses et vilaines Où sera mis espoir li hons Por soffrir tribulacions A grant dolor, à grant hachie Tant que g'en soie bien venchie. Par foi, li juges devant dis, Qui tout juge en fais et en dis, S'il fust tant solement piteus, Bon fust, espoir, et deliteus

[p. 213] Et jamais l'onde, qui lui touche 20243 Le menton, n'humecte sa bouche. Il plonge et va l'atteindre enfin, Aussitôt l'assaille la faim Et les entrailles lui déchire; Brûlant de désespoir et d'ire, Il ne peut être soulagé, Mais meurt de faim tout enragé, Sans pouvoir onc la pomme prendre Qu'il voit toujours à son nez pendre; Car plus de son bec il la suit, Plus la pomme s'élève et fuit: Ou verra choir sa meule à terre, Et reviendra lors en arrière, Et déréchef la roulera, Et jamais plus ne cessera, Comme, Sisyphe, pauvre hère, Tu fais et devras toujours faire; Ou le tonneau sans fond ira Remplir et point ne l'emplira, Ainsi que font les Danaïdes[54], Ces détestables homicides. Et vous savez, beau Génius, Comment l'autour à Tithius Incessamment ronge le foie Et sans jamais lâcher sa proie. Bien d'autres supplices, hélas! Horribles, attendent là-bas Cette race infâme, enragée, Jusqu'à ce que je sois vengée. Car alors le juge susdit, Qui tout juge, action et dit, S'il était par trop pitoyable, Verrait donc d'un œil favorable

[p. 214] Li prestéis as usuriers, 20013 Mès il est tous jors droituriers, Par quoi trop fait à redouter: Mal se fait en pechié bouter. Sans faille de tous les pechiés Dont li chetis est entechiés, A Dieu les lais, bien s'en chevisse, Quant li plaira, si l'en punisse: Mès de ceus dont Amors se plaint, Car g'en ai bien oï le plaint, Ge méismes, tant cum ge puis, M'en plaing et m'en doi plaindre, puis Qu'il me renoient le tréu[55] Que trestuit homme m'ont déu, Et tous jors doivent et devront, Tant cum mes ostiz recevront.

C

Cy est comme dame Nature Envoye à Amours par grant cure, Genius pour le salouer, Et pour maints courages muer[56].

Genius li bien emparlés, En l'ost au diex d'Amors alés, Qui moult de moi servir se paine, Et tant m'aime, g'en sui certaine, Que par son franc cuer débonnaire Plus se vuet vers mes euvres traire Que ne fait fer vers aïmant, Dites-li que salus li mant

[p. 215] Le prêt fait par un usurier! 20277 Mais il est toujours droiturier; Aussi redoutez sa colère, Vous à qui la vertu n'est chère! Sans mentir, sur tous les péchés Dont ces vilains sont entachés Je passe; que Dieu s'en arrange, S'il veut, les punisse et me venge. Mais de ceux dont Amour se plaint, Car ce n'est pas certes en vain Qu'Amour m'adresse sa prière, Moi-même devant vous, mon père, Céans autant que je le puis M'en plains et m'en dois plaindre, puis- Que le tribut ils me refusent Que tous m'ont dû (qu'ils ne s'abusent!), Toujours me doivent et devront, Mes outils tant qu'ils recevront.

C

Ci voit-on comme vers Amour Nature délègue ce jour Génius, pour qu'il le salue Et tous les courages remue[56].

Génius, qui si bien parlez, En l'ost du Dieu d'Amour allez, Qui moult de me servir se peine Et tant m'aime, j'en suis certaine, Que son cœur débonnaire et franc, Plus que le fer ne fait l'aimant, Toujours vers mes œuvres se tire. Adonc vous daignerez lui dire