Le roman de la rose - Tome IV

Part 10

Chapter 103,560 wordsPublic domain

[p. 178] Et si fist-l'en certes jadis; 19409 Bien en nommeroie jà dis, Voire tant que, se ge les nombre, Anui sera d'oïr le nombre. Jadis li vaillant gentil homme, Si cum la letre le renomme, Empereor, duc, conte et roi, Dont jà ci plus ne conteroi, Les philosophes honorerent; As poëtes néis donnerent[46] Viles, jardins, leus delitables, Et maintes choses honorables. Naples fu donnée à Virgile, Qui plus est delitable vile Que n'est Paris, ne Lavardins[47]. En Calabre il r'ot biaus jardins Annius, qui donné li furent[48] Des anciens qui le congnurent. Mès por quoi plus en nommeroie? Par plusors le vous proveroie, Qui furent nés de bas lignages, Et plus orent nobles corages Que maint filz de rois, ne de contes, Dont jà ci ne vous iert fait contes, Et por gentil furent tenu. Or est li tens à ce venu Que li bon qui toute lor vie Travaillent en philosophie, Et s'en vont en estrange terre Por sens et por valor conquerre, Et sueffrent les grans povretés Cum mendians et endetés, Et vont espoir deschaus et nu, Ne sunt amés, ne chier tenu.

[p. 179] Et qui veut aux arts se livrer, 19665 Chacun doit de même honorer. Ainsi faisait-on, dit l'histoire, Jadis, et vous pouvez m'en croire, Car tant d'exemples conterais Qu'avant la fin vous ennuirais. Or donc, maint vaillant gentilhomme (Il n'est besoin que je les nomme), Empereurs, ducs, comtes et rois Jadis, si l'histoire j'en crois, Les philosophes honorèrent; Aux poètes mêmes donnèrent[46] Villas, jardins, biens et faveurs, A l'envi les comblaient d'honneurs. Naples fut donnée à Virgile Qui plus est délectable ville Que n'est Paris ni Lavardins[47]; En Calabre eut de beaux jardins Ennius, qui donnés lui furent[48] Par les anciens qui le connurent. Combien encor j'en nommerais! Par plusieurs vous le prouverais Qui, quoique issus de bas lignage, Montrèrent plus noble courage Que maint fils de comte ou de roi Que ne veux pas nommer, ma foi, Et los et gloire méritèrent. Mais combien les temps dégénèrent! En vain pays lointains courir, Pour sens et valeur conquérir, Voit-on les bons toute leur vie Et travailler philosophie Et souffrir grandes pauvretés; Comme mendiants endettés

[p. 180] Princes nes prisent une pomme, 19443 Et si sunt-il plus gentil homme, (Si me gart Diex d'avoir les fievres) Que cil qui vont chacier as lievres, Et que cil qui sunt coustumiers De maindre es palais principiers.

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Et cil qui d'autrui gentillece, Sans sa valor et sans proece, En vuet porter los et renon, Est-il gentil? ge dis que non. Ains doit estre vilains clamés, Et vilz tenus, et mains amés Que s'il estoit filz d'ung truant. Ge n'en irai jà nul chuant, Et fust néis fils Alixandre, Qui tant osa d'armes emprendre, Et tant continua de guerres, Qu'il fu sires de toutes terres, Et puis que cil li obéirent Qui contre li se combatirent, Et que cil se furent rendu, Qui ne s'ierent pas defendu, Dist-il, tant fu d'orguel destrois, Que cist mondes iert si estrois Qu'il s'i pooit envis torner, N'il n'i voloit plus séjorner, Ains pensoit d'autre monde querre, Por commencier novele guerre; Et s'en aloit enfer brisier Por soi faire par tout prisier: Dont tretuit de paor tremblèrent Li diex d'enfer, car il cuiderent,

[p. 181] Ils vont déchaussés, tout nus même; 19699 Or nul ne les tient chers ni n'aime! Rois ne prisent un clou vaillant Ces gens plus nobles cependant (Me garde Dieu d'avoir les fièvres!) Que ceux qui vont chassant aux lièvres Et que ceux qui sont coutumiers D'habiter en châteaux princiers. Et celui qui de la noblesse D'autrui, sans valeur ni prouesse, Veut porter et los et renom, Est-il noble? Je dis que non. C'est un vilain, oui, qu'on le sache; On le doit moins aimer, le lâche, Que s'il était fils de truand. Aucun je n'en irai flattant, Quand il serait fils d'Alexandre. Qui tant de guerres entreprendre Et tant continuer osa Que tout le monde domina. Enfin quand à lui se soumirent Ceux contre lui qui combattirent, Et que sans s'être défendus Les autres se furent rendus, Tant fut sa vanité profonde Que trop étroit devint ce monde; A peine il s'y pouvait tourner Et n'y pouvait plus séjourner, Mais pensait quérir autre terre Pour commencer nouvelle guerre, Et s'en allait l'enfer briser Pour se faire partout priser. Lors soudain tous de peur tremblèrent Les Dieux d'enfer; car ils pensèrent

[p. 182] Quant ge le lor dis, que ce fust 19475 Cil qui par le bordon de fust, Por les ames par pechié mortes, Devoit d'enfer brisier les portes, Et lor grant orguel escachier Por ses amis d'enfer sachier. Mès posons, ce qui ne puet estre, Que g'en face aucun gentil nestre, Et que des autres ne me chaille, Qu'il vont apelant vilenaille; Quel bien a-il en gentillece? Certes, qui son engin adrece A bien la vérité comprendre, Il n'i puet autre chose entendre Qui bonne soit en gentillece, Fors qu'il semble que la proece De lor parens doivent ensivre; Sous itels fais doivent-il vivre Qui gentis hons vuet resembler, S'il ne vuet gentillece embler, Et sans deserte los avoir: Car ge fais à tous asavoir Que gentillece as gens ne donne Nule autre chose qui soit bonne, Fors que ses fais tant solement; Et sachent bien certainement Que nus ne doit avoir loenge Par vertu de personne estrenge; Si ne r'est pas drois que l'en blasme Nule personne d'autrui blasme. Cil soit loés qui le desert; Mès cil qui de nul bien ne sert, En qui l'en trueve mauvesties, Vilenies et engresties,

[p. 183] Quand je leur dis, que cette fois 19733 C'était celui qui de sa croix, Pour les âmes par péchés mortes, Devait d'enfer briser les portes Et leur grand orgueil empirer Pour ses amis d'enfer tirer. Mais posons, ce qui ne peut être, Que j'en fasse aucun noble naître, Toute la tourbe dédaignant Que vilenaille ils vont nommant, Quel bien serait donc en noblesse? Certes qui moult son sens adresse A bien comprendre vérité, Il ne peut autre qualité Concevoir qui soit en noblesse, Sinon qu'ils doivent la prouesse De leurs ancêtres imiter. Ainsi se devra comporter Qui se veut noble faire croire, S'il ne veut et noblesse et gloire Voler ou sans mérite avoir. Car je fais à tous assavoir Que nulle chose, tant soit bonne, Aux gens la noblesse ne donne Que les hauts faits tant seulement; Qu'ils sachent bien certainement Que d'autrui l'acte méritoire A nul ne peut donner la gloire, Pas plus que le blâme d'autrui Ne peut rejaillir dessus lui. Gloire soit à qui la mérite! Mais tel qui nul bien ne médite, En qui l'on trouve vanité, Injustice, méchanceté,

[p. 184] Et vanteries et bobans, 19509 Ou s'il est doubles et lobans, D'orguel farcis et de ramposnes, Sans charité et sans aumosnes, Ou négligens et pareceus, Car l'en en trueve trop de ceus, Tout soit-il nés de tex parens Où toute vertus fu parens; Il n'est pas drois, bien dire l'os, Qu'il ait de ses parens le los; Ains doit estre plus vil tenus Que s'il iert de chetis venus. Et sachent tuit homme entendable, Qu'il n'est mie chose semblable D'aquerre sens et gentillece, Et renomée par proece, Et d'aquerre grans tenemens, Grans deniers, grans aornemens, Quant à faire ses volentés: Car cil qui est entalentés De travailler soi por aquerre Deniers, aornemens, ou terre, Bien ait néis d'or amassés, Cent mile mars, ou plus assés, Tout puet lessier à ses amis. Mès cil qui son travail a mis Es autres choses desus dites, Tant qu'il les a par ses merites, Amors nes puet à ce plessier Qu'il lor en puist jà riens lessier. Puet-il lessier science? Non, Ne gentillece, ne renom, Mès il lor en puet bien aprendre, S'il i vuelent exemple prendre.

[p. 185] Et vantardise et vilenie, 19767 Et insolence et raillerie, S'il est fourbe, fallacieux, Ou négligent, ou paresseux, Sans charité et sans aumône (Et sur la terre il en foisonne De ceux-là, de parents issus Où brillaient toutes les vertus), Pas n'est droit, vous pouvez me croire, Qu'il ait de ses aïeux la gloire, Mais doit être plus vil tenu Que s'il fût de chétif venu. Sache tout homme raisonnable Que ce n'est pas chose semblable D'acquérir noblesse et renom Par prouesse et noble action, Ou d'acquérir grande fortune, Grands biens, trésors, grande pécune Par incessante activité. Car celui qui est tourmenté Du désir d'acquérir grand' terres, Nombreux deniers, parures chères, Quand même il eût d'or amassé Cent mille marcs, ou plus assé, Les transmet à qui bon lui semble. Mais tel qui ses efforts assemble A conquérir gloire et honneur Par son mérite et sa valeur, Amour ne lui saurait permettre De rien à d'autres en transmettre. Peut-il laisser science? Non, Ni noblesse, ni bon renom; Mais il peut beaucoup leur apprendre, S'ils y veulent exemple prendre,

[p. 186] Autre chose cis n'en puet faire, 19543 Ne cil n'en puéent riens plus traire; Si n'i refont-il pas grant force, Qu'il n'en donroient une escorce: Mains en i a, fors que d'avoir Les possessions et l'avoir. Si dient qu'il sunt gentil homme, Por ce que l'en les i renomme, Et que lor bons parens le furent, Qui furent tex cum estre durent; Et qu'il ont et chiens et oisiaus Por sembler gentiz damoisiaus, Et qu'il vont chaçant par rivieres, Par bois, par champs, et par bruieres, Et qu'il se vont oiseus esbatre. Mès il sunt mauvais, vilain nastre, Et d'autrui noblece se vantent; Il ne dient pas voir, ains mentent, Et le non de gentillece emblent, Quant lor bons parens ne resemblent: Car quant ges fais semblables nestre, Il vuelent donques gentil estre D'autre noblece que de cele Que ge lor doing, qui moult est bele, Qui a nom Naturel-Franchise, Que j'ai sor tous égaument mise, Avec raison que Diex lor donne, Qui les fait, tant est sage et bonne, Semblables à Dieu et as anges, Se Mort nes en féist estranges, Qui por sa mortel différence Fait des hommes la desevrance, Et quierent nueves gentilleces, S'il ont en eus tant de proeces:

[p. 187] Rien plus ne peut leur faire avoir, 19801 Pas plus qu'eux rien plus recevoir. Du reste, ils n'y mettent grand'force, Nul n'en donnerait une écorce; Moult plus se peinent pour avoir Les possessions et l'avoir. Ils disent: je suis gentihomme, Parce qu'ainsi chacun les nomme Et que tels furent leurs aïeux Qui firent leur devoir en preux, Et qu'ils vont chasser par rivieres, Par bois, par champs et par bruyères, Et des chiens ont et des oiseaux Pour sembler nobles damoisiaux, Et dans l'oisiveté languissent. Mais ces vilains-nés se trahissent Et leur cœur lâche et ramolli; Quand de la noblesse d'autrui Impudemment ainsi se vantent, Ils ne disent pas vrai, mais mentent, Et la gloire de leurs aïeux Volent en tombant plus bas qu'eux! Car si semblables les fais naître, C'est donc qu'ils veulent nobles être D'autre noblesse assurément Que de celle, belle pourtant (C'est leur naturelle franchise), Qu'également en tous j'ai mise Avec Raison, qui de Dieu naît, Qui tant est bonne que les fait Aux anges et à Dieu semblables, Sauf Mort qui les rend corrompables. Par la Mort ainsi divisés, Les hommes sont alors forcés

[p. 188] Car s'il par eus ne les acquierent, 19577 Jamès par autrui gentil n'ierent: Ge n'en met hors ne rois, ne contes. D'autre part il est plus grans hontes D'un filz de roi, s'il estoit nices, Et plains d'outrages et de vices, Que s'il iert filz d'ung charretier, D'ung porchier, ou d'ung cavetier. Certes plus seroit honorable A Gauvain le bien combatable Qu'il fust d'ung coart engendrés, Qui sist où feu tous encendrés, Qu'il ne seroit, s'il iert coars, Et fust ses peres Renouars.

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Mès sans faille, ce n'ert pas fable, La mort d'un prince est plus notable Que n'est la mort d'ung païsant, Quant l'en le trueve mort gisant, Et plus loin en vont les paroles; Et por ce cuident les gens foles, Quant il ont véu les cometes, Qu'el soient por les princes fetes. Mès s'il n'iert jamès rois ne princes Par roiaumes ne par provinces, Et fussent tuit parel en terre, Fussent en pez, fussent en guerre, Si feroient li cors celestre, En lor tens les cometes nestre, Quant ès regars se recorroient, Ou tiex euvres faire devroient, Por qu'il éust en l'air matire Qui lor péust à ce soffire.

[p. 189] De chercher nouvelle noblesse 19835 S'ils ont au cœur grande prouesse. Car d'eux-mêmes noblesse n'ont, Ni par autrui jamais n'auront; Je n'en excepte roi, ni comte. D'autre part, plus grande est la honte Pour un fils de roi d'être vain, Outrageux, vicieux, vilain, Que pour un fils de charretière, De servante ou de savetière; Certes serait plus méritant Pour Gauvain le preux, le vaillant, D'un lâche et d'un couard descendre, Qui toujours fut sis dans la cendre, Que s'il était lâche et couard Et que pour père eût Renouard. Mais c'est un fait incontestable, La mort d'un prince est plus notable Que n'est la mort d'un paysan, Quand on le trouve mort gisant, Et plus loin en vont les paroles. C'est pourquoi pensent gens frivoles Quand luisent comètes parfois Qu'elles sont faites pour les rois. Mais si n'étaient ni rois ni princes Par royaumes ni par provinces, Si tous étaient sur terre égaux Par temps de guerre ou de repos, Les corps célestes feraient naître En temps comètes et paraître, Lorsqu'en points se rencontreraient Où ces astres faire ils devraient, Pourvu qu'en l'air fût la matière Suffisante pour les parfaire.

[p. 190] Dragons volans et estenceles 19609 Font-il par l'air sembler esteles Qui des ciex en chéant descendent, Si cum les foles gens entendent. Mès raison ne puet pas véoir Que riens puisse des ciex chéoir, Car en eus n'a riens corrumpable, Tant est ferme, fors et estable; N'il ne reçoivent pas empraintes, Por que soient dehors empaintes, Ne riens ne les porroit casser, N'il n'i lerroient riens passer, Tant fust sotive ne perçable, S'el n'ert espoir esperitable: Lor rais sans faille bien i passent, Mès nes empirent ne ne cassent. Les chauz estés, les frois yvers Font-il par lor regars divers; Et font les noifs, et font les gresles Une hore grosse, et autre gresles, Et moult d'autres impressions, Selonc lor oposicions, Et selonc ce qu'il s'entr'esloingnent, Ou s'apressent, ou se conjoingnent, Dont maint homme sovent s'esmoient, Quant ès ciex les esclipses voient, Et cuident estre mal-baillis Des regars qui lor sunt faillis Des planetes devant véuës, Dont si-tost perdent les véuës. Mès se les causes en séussent, Jà de riens ne s'en esméussent; Et par behordéis de vens Les undes de mer eslevans,

[p. 191] Étincelles, dragons volants 19869 En l'air ils sèment scintillants, Qui des cieux en tombant descendent Commes ces folles gens prétendent. Mais Raison ne peut concevoir Que chose puisse des cieux choir; Car en eux rien n'est corrompable; Tout est ferme, solide et stable. Dieu n'y a pas les corps placés Pour qu'ils soient dehors repoussés. Tant fût pénétrante et subtile, A moins que d'être volatile, Matière ès-cieux ne passerait, Rien non plus ne les casserait; Leurs rayons certes bien y passent, Mais ne leur nuisent ni les cassent; Ils font en leurs accords divers Les chauds étés, les froids hivers, Et font les neiges et les grêles Tantôt grosses et tantôt grêles, Et bien d'autres impressions Selon leurs oppositions, Et selon ce qu'ils s'entr'éloignent, Se rapprochent et se conjoignent, Dont maints hommes sont soucieux, Les éclipses voyant aux cieux, Et les planètes disparues Dont ils ont les lueurs perdues, Croyant que les astres éteints Annoncent des malheurs prochains; Mais si les causes en connussent Oncques de rien ne s'en émussent. Puis par grand' tempêtes de vent, Les flots de la mer élevant,

[p. 192] Font les flos as nuës baisier, 19643 Puis refont la mer apaisier, Qu'el n'est tiex qu'ele ose grondir, Ne ses floz faire rebondir, Fors celi qui par estovoir Li fait la lune adès movoir, Et la fait aler et venir; N'est riens qui le puist retenir. Et qui voldroit plus bas enquerre Des miracles que font en terre Li cors du ciel et des esteles, Tant i en troveroit de beles, Que jamès n'auroit tout escrit Qui tout vodroit metre en escrit. Ainsinc li ciex vers moi s'acquitent Qui por lor bontés tant profitent, Que bien me puis aparcevoir Qu'il font bien tretuit lor devoir. Ne ne me plaing des élémens; Bien gardent mes commandemens, Bien font entr'aus lor mistions, Tornans en révolucions; Car quanque la lune a souz soi Est corruptible, bien le soi; Riens ne s'i puet si bien norrir Que tout ne conviengne porrir. Tuit ont de lor complexion Par naturele entencion, Ruile qui ne faut ne ne ment, Tout vet à son commandement: Ceste ruile est si généraus, Qu'el ne puet defaillir vers aus. Si ne me plaing mie des plantes Qui d'obéir ne sunt pas lentes.

[p. 193] Les ondes font baiser aux nues 19903 Et les font retomber vaincues, Tant que la mer n'ose mugir Ni ses flots faire rebondir, Fors ceux qu'en sa marche éternelle La lune meut et renouvelle Et fait aller et revenir; Rien ne les saurait retenir. Et s'il est qui là-bas s'enquière Des miracles que font en terre Les astres fixes ou errants, Tant en verra de beaux, de grands, Qu'il n'y saurait jamais suffire S'il voulait tout en livre écrire. Aussi bien, puis-je apercevoir Que sans manquer à leur devoir Les cieux envers moi bien s'acquittent Par leurs bontés qui tant profitent. Je ne me plains des éléments Qui gardent mes commandements, Leurs révolutions régissent Et leurs mixtions accomplissent. Tout ce qui sous la lune vit Est corruptible, je l'ai dit; Rien n'est qui si bien se nourrisse, Qu'en la fin ne meure et pourrisse, Suivant de sa complexion, Par naturelle intention, La règle absolue, inflexible. Car cette règle est infaillible, Jamais ne change ni ne ment, Tout marche à son commandement. Je ne me plains non plus des plantes Qui d'obéir ne sont pas lentes.

[p. 194] Bien sunt à mes lois ententives, 19677 Et font, tant cum eles sunt vives, Lor racines et lor foilletes, Trunz et raims, et fruis et floretes; Chascune chascun en aporte Quanqu'el puet tant qu'ele soit morte, Cum herbes, arbres et buissons. Ne des oisiaus, ne des poissons Qui moult sunt bel à regarder; Bien sevent mes rigles garder, Et sunt si très-bon escolier, Qu'il traient tuit à mon colier. Tuit faonnent à lor usages, Et font honor à lor lignages. Ne les lessent pas déchéoir, Dont c'est grans solas à véoir. Ne ne me plaing des autres bestes Cui ge fais enclines les testes, Et regarder toutes vers terre. Ceus ne me murent onques guerre; Toutes à ma cordele tirent, Et font si cum lor peres firent. Li masle vet o sa femele, Ci a couple avenant et bele; Tuit engendrent et vont ensemble Toutes les fois que bon lor semble; Ne jà nul marchié n'en feront, Quant ensemble s'acorderont. Ains plest à l'ung por l'autre à faire, Par cortoisie debonnaire; Et tretuit apaié se tiennent Des biens qui de par moi lor viennent: Si font mes beles verminetes, Formis, papillons et mochetes,

[p. 195] Bien sont soumises à mes lois 19937 Et, tant que vivent toutefois, Font leurs racines et feuillettes, Troncs et rameaux, fruits et fleurettes; Toujours chacun en porter veut Et chacune autant qu'elle peut, Arbre, buisson, herbette folle, Tant que la mort les étiole. Et des poissons, et des oiseaux Qui sont à regarder si beaux, J'aurais tort aussi de me plaindre, Oncques n'en vis mes lois enfreindre. Chacun est si bon écolier Qu'ils tirent tous à mon collier. Tous faonnent selon leurs usages Et font honneur à leurs lignages, Sans se laisser jamais déchoir, Que c'en est grand soulas à voir. Je ne me plains des autres bêtes Dont je fais incliner les têtes, Et vers la terre regarder Sans nulle haine me garder. Toutes à ma cordelle tirent Et font comme leur pères firent. Le mâle sa femelle suit, Et le couple joyeux bondit; Tous engendrent et vont ensemble, Toutes les fois que bon leur semble; Jamais nul débat n'en feront, Quand ensemble s'accorderont; A l'un plaît ce que l'autre envie, Par débonnaire courtoisie; Tous se déclarent satisfaits Et moult contents de mes bienfaits.

[p. 196] Vers qui de porreture nessent, 19711 De mes commans garder ne cessent, Et mes serpens et mes coluevres, Tout s'estudient à mes uevres.

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Mès seus hons cui ge fait avoie Trestous les biens que ge savoie, Seus hons cui ge fais et devis Haut vers le ciel porter le vis; Seus hons que ge forme et fais naistre En la propre forme son maistre; Seus hons por qui paine et labor, C'est la fin de tout mon labor; N'il n'a pas, se ge ne li donne, Quant à la corporel personne, Ne de par corps, ne de par membre, Qui li vaille une pomme d'ambre, Ne quant à l'ame vraiement, Fors une chose solement: Il tient de moi, qui sui sa dame, Trois forces, que de cors, que d'ame; Car bien puis dire sans mentir, Gel' fais ester, vivre et sentir. Moult a li chetis d'avantages, Se vosist estre preus et sages; De toutes les vertus habonde Que Diex a mises en ce monde. Compains est à toutes les choses Qui sunt en tout le monde encloses, Et de lor bonté parçonnieres. Il a son estre avec les pierres, Et vit avec les herbes druës, Et sent avec les bestes muës: