Le roman de la rose - Tome III

Part 9

Chapter 93,484 wordsPublic domain

Par Dieu, c'est vrai peut-être; Semblant, je vous tiens pour bon maître Et Abstinence votre sœur Pour sage; on dirait un seul cœur. Voyons, que faut-il que je fasse?

_Faux-Semblant._

Confessez-vous en cette place; Ce péché sans plus me direz Et puis vous en repentirez. Car moi, je suis ordonné prêtre, Des confesseurs le plus haut maître

[p.170] Qui soit, tant cum li mondes dure; 12913. J'ai de tout le monde la cure. Ce n'ot onques prestres curés, Tant fust à s'eglise jurés; Et si ai, par la haute Dame, Cent tans plus pitié de vostre ame, Que vos prestres parochiaus, Jà tant n'iert vostre especiaus. Si rai-ge ung moult grant avantage, Prélat ne sunt mie si sage Ne si letré de trop com gié. J'ai de divinité congié, Voire par Diex, pieçà l'éu, Por confessier m'ont esléu Li meillor qu'en puisse savoir Par mon sens et par mon savoir. Se vous volés ci confessier, Et ce pechié sans plus lessier, Sans faire-en jamès mencion, Vous aurés m'asolucion.

LXVIII

Comment la langue fut coupée, D'un rasouer, non pas d'une espée, Par Faulx-Semblant à Male-Bouche, Dont il cheut mort comme une souche.

_L'Acteur._

Male-Bouche tantost s'abesse, Si s'agenoille et se confesse,

[p.171] Qui soit dans l'univers entier; 13031. Sur tout le monde dois veiller. Ce ne sont pas, quoi qu'on en dise, Voués tant soient-ils à l'Église Par serment, vos pauvres curés Qui sont de tels droits honorés; Et j'ai, par notre sainte Dame, Cent fois plus pitié de votre âme Que ces chétifs paroissiens, Leurs pouvoirs ne valent les miens. Et j'ai sur eux grand avantage, Car il n'est de prélat si sage Ni si lettré comme je suis. Docteur de l'Église depuis Moult longtemps, à me reconnaître On se plaît pour le plus grand maître A confesser qu'on puisse voir, Pour mon grand sens et mon savoir. Ouvrez-moi votre conscience; Repentez-vous de votre offense, Et plus n'en sera mention Après mon absolution.

LXVIII

Comment d'un rasoir Faux-Semblant, Et non d'un glaive, prestement Coupe la langue à Malebouche Qui tombe mort comme une souche.

_L'Auteur._

Lors Malebouche se baissa, A deux genoux se confessa

[p.172] Car verais repentans ja iert, 12939. Et cil par la gorge l'aiert, A deus poins l'estraint, si l'estrangle Si li a toluë la jangle; La langue à son rasoer li oste. Ainsinc chevirent de lor oste, Ne l'ont autrement enossé, Puis le tumbent en ung fossé; Sans deffense la porte quassent, Quassée l'ont, outre s'en passent. Si troverent leans dormans Trestous les sodoiers Normans, Tant orent béu à guersai[50]. Du vin que ge pas ne versai: Eus méismes l'orent versé Tant que tuit furent enversé: Ivres et dormans les estranglent, Jà ne seront mès tex qu'il janglent.

LXIX

Comment Faulx-Semblant, qui conforte: Maint Amant, passa tost la porte Du chastel, avecques sa mie, Aussi Largesse et Courtoisie.

Ez-vous Cortoisie et Largece La porte passent sans parece: Si sunt là tuit quatre assemblé, Repostement et en emblé. La vielle qui ne s'en gardoit, Qui Bel-Acueil pieça gardoit, Ont tuit quatre ensemble véuë: De la tor estoit descenduë,

[p.173] Vraiment repentant de sa faute. 13059. Semblant à la gorge lui saute, Son caquet rabat à deux poings En l'étranglant, ni plus ni moins, Et sa langue du rasoir ôte. Après avoir ainsi leur hôte Sans plus de façon terrassé, Ils le jettent dans le fossé, Sans défense la porte cassent Et, quand fut cassée, outrepassent. Tretous étaient léans dormants Ivres-morts les soudards normands; A tire-larigot tant burent[50]. De vin, que tous renversés furent; Ce n'est pas moi qui leur versai, Eux-mêmes se l'étaient versé. En leur sommeil il les égorgent, Crainte n'est que mensonges forgent.

LXIX

Comment avecque son amie Et puis Largesse et Courtoisie, Passe la porte Faux-Semblant Qui reconforte maint amant.

Soudain Courtoisie et Largesse La porte passent sans paresse; Ils se sont tous quatre assemblés, Puis en silence faufilés. Ensemble ils ont la Vieille vue Du haut de sa tour descendue, Qui Bel-Accueil léans gardait. De rien elle ne se doutait

[p.174] Si s'esbatoit parmi le baile; 12969. D'un chaperon en leu de vaile, Sor sa guimple ot covert sa teste. Contre li corurent en heste, Si la vous assallent tuit quatre. El ne se volt pas faire batre, Quant les vit tous quatre assemblés:

_La Vieille._

Par foi, dist-ele, vous semblés Bonne gent, vaillant et cortoise: Or me dites, sans faire noise, Si ne me tiens-ge pas por prise, Que querez en ceste porprise.

_Les quatre respondent:_

Por prise, douce mere tendre! Nous ne venons pas por vous prendre, Mès solement por vous véoir; Et s'il vous puet plaire et séoir, Nos cors offrir tout plenement A vostre douz commandement, Et quanque nous avons vaillant, Sans estre à nul jor deffaillant: Et s'il vous plesoit, douce mere, Qui ne fustes onques amere, Requerre vous qu'il vous pléust, Sans ce que nul mal i éust, Que plus laiens ne languissist Bel-Acuel, ainçois s'en issist O nous ung petitet joer, Sans ses pieds gaires emboer;

[p.175] Et s'ébattait en la clôture, 13089. Portant pardessus sa coiffure Au lieu de voile un chaperon. Courant sus à la laideron, Ils vous l'assaillent tous les quatre. Ne voulant pas se faire battre, Quand les vit tous quatre assemblés:

_La Vieille._

Ma foi, dit-elle, vous semblez Bonne gent vaillante et courtoise. Or dites-moi, sans faire noise (Car pour prise à vous ne me rends), Ce que venez chercher céans.

_Les quatre répondent._

Pour prise, douce mère tendre! Nous ne venons pas pour vous prendre, Mais pour vous voir tout à loisir, Et, si tel est votre plaisir, Nos cœurs offrir sans artifice Tout entiers à votre service Et tout ce que nous possédons, Jamais nous ne vous trahirons: Et, s'il vous plaisait, douce mère Qui jamais ne fûtes amère, Humbles venons vous requérir, Sans qu'il vous pût mal advenir, Que plus en la tour ne languisse Bel-Accueil, mais descendre puisse Un petitet se réjouir Avec nous sans ses pieds salir.

[p.176] Ou voilliés au mains qu'il parole 12997. A ce valet une parole, Et que li uns l'autre confort, Ce lor sera moult grant confort, Ne gaires ne vous coustera; Et cil vostre homs-lige sera, Neis vostre serf, dont vous porrés Faire tout quanque vous vorrés, Ou vendre, ou pendre, ou mehaignier. Bon fait ung ami gaaigner, Et vez ci de ses joélés; Cest fermail et ces anelés Vous donne, voire ung garnement Vous donra-il prochainement. Moult a franc cuer, cortois et large, Et si ne vous fait pas grant charge: De li estes forment amée, Et si n'en serez jà blasmée, Qu'il est moult sages et celés. Si prions que vous le celés Ou qu'il i aut sans vilenie, Si li aurés rendu la vie. Et maintenant ce chapelet De par li de flors novelet, S'il vous plest, Bel-Acueil portés, Et de par li le confortés, Et l'estrenés d'ung biau salu: Ce li aura cent mars va lu.

_La Vieille respond._

Se Dieu m'aïst, s'estre péust Que Jalousie nel' séust,

[p.177] Or daignez qu'au moins à sa guise 13117. Un mot à ce varlet il dise; L'un l'autre ils se conforteront, Et grand bonheur ils goûteront Sans qu'il vous coûte rien. Que dis-je? Il sera, lui, votre homme-lige Et votre serf, dont vous pourrez Faire tout ce que vous voudrez, Ou vendre, ou maltraitrer, ou pendre. Bon fait gagner un ami tendre. Tenez, voici de ses joyaux, Un beau fermail et des anneaux; Bientôt encore une parure Il vous donnera, soyez sûre. Franc cœur, généreux, obligeant, Pour vous il n'est guère exigeant, Car vous en êtes bien aimée Et de ce ne serez blâmée, Car il est moult sage et discret. Guidez donc ses pas en secret, Ou qu'il entre sans vilenie, Vous lui aurez rendu la vie. De fraîches fleurs ce chapelet Maintenant, au nom du varlet, A Bel-Accueil portez, ma chère, Consolez sa douleur amère Et l'étrennez d'un beau salut. Plus heureux sera que s'il eût Cent marcs trouvés, je vous le jure.

_La Vieille répond._

Dieu m'assiste! si d'aventure, Mes bons amis, possible fût, Dit la Vieille, que ne le sût

[p.178] Et que jà blasme n'en oïsse, 13027. Dist la vielle, bien le féisse; Mais trop est malement janglerres Male-Bouche li fléutieres. Jalousie l'a fait sa gaite, C'est cil qui trestous nous agaite: Cil bret et crie sans deffense Quanqu'il set, voire quanqu'il pense, Et contrueve néis matire, Quant il ne set de qui mesdire. S'il en devoit estre pendus, N'en seroit-il jà deffendus. S'il le disoit à Jalousie, Li lerres, il m'auroit honnie.

_Les quatre respondent._

De ce, font-il, n'estuet douter, Jamès n'en puet rien escouter, Ne véoir en nule maniere; Mors gist là hors en leu de biere En ces fossés gole baée. Sachiés, se n'est chose faée[51], Jamès d'eus deus ne janglera, Car il ne resuscitera, Se déables n'i font miracles Ou par venins ou par triacles; Jamès ne les puet encuser.

_La Vieille respond:_

Donc ne quiers-ge jà refuser, Dist la vielle, vostre requeste, Mès dites-li que il se heste.

[p.179] Jamais la fière Jalousie 13149. Et que point n'eusse d'avanie, Bien le ferais; mais j'ai trop peur De Malebouche le flûteur. C'est l'espion de Jalousie, C'est lui, qui tretous nous épie, Tout à son aise chante et brait Ou ce qu'il pense pu ce qu'il sait; Il invente même ses dire Quand il ne sait de qui médire. Par moi, dût-il être pendu, Certe il ne serait défendu. Mais, s'il le dit à Jalousie, Le larron, je serai honnie.

_Les quatre répondent._

Ceci n'est point à redouter, Font-ils; plus ne peut écouter Ni rien voir en nulle manière; Car il gît mort, au lieu de bière, Gueule béante, en ce fossé. S'il n'est sorcier et renforcé[50b], Et si diables n'y font miracles Ou par venins ou thériacles, Jamais plus il ne médira; Car il ne ressuscitera. Ne craignez point qu'il vous accuse.

_La Vieille répond:_

S'il est ainsi, plus ne refuse, A vos prières je me rends. Mais qu'il, ne perde pas de temps,

[p.180] Ge li troveré bien passage, 13055. Mès n'i parost mie à outrage, Ne n'i demeurt pas longuement Et viengne trop celéement, Quant ge le li ferai savoir; Et gart sor cors et sor avoir Que nus hons ne s'en aparçoive, Ne riens n'i face qu'il ne doive, Bien die sa volenté toute.

_Les quatre._

Dame, ainsi fera-il, sans doute, Font cil.

_L'Acteur._

Et chascuns l'en mercie: Ainsinc ont ceste euvre bâtie. Mès comment que la chose soit, Faus-Semblant qui aillors pensoit, Dist à voiz basse à soi méisme:

_Faulx-Semblant._

Se cil por qui nous empréismes, Ceste euvre, de riens me créust, Puisque d'amer ne recréust, S'ous ne vous i acordissiés, Jà gueres n'y gaaingnissiés[52] Au loing aler, mien escient, Qu'il i entrast en espiant, S'il en éust et tens et leu. L'en ne voit pas tous jors le leu,

[p.181] Je lui trouverai bien passage. 13177. Mais qu'en paroles il soit sage Et n'y demeure longuement. Qu'il vienne donc discrètement Sitôt que je lui ferai dire L'heure où doit finir son martyre. Mais, par Dieu, s'il tient à ses jours, A son avoir, à ses amours, Qu'il ne fasse rien qu'il ne doive, Surtout que nul ne l'aperçoive. Qu'il ordonne, on obéira.

_Les quatre répondent._

Dame, ainsi sans doute il fera, Font-ils.

_L'Auteur._

Chacun l'en remercie. Ainsi fut leur œuvre bâtie. Mais quoi qu'il en fût, Faux-Semblant, Dont les pensers allaient trottant, Se dit en lui-même à voix basse:

_Faux-Semblant._

Puisque d'aimer il ne se lasse, Si celui pour qui nous avons Entrepris l'œuvre, mes leçons Écoutait, vous auriez beau faire, Certes vous n'attendriez guère, Si je m'y connais bien, avant Qu'il n'y entrât en épiant, S'il en eût temps et lieu, ma vieille. Combien qu'au pâturage on veille,

[p.182] Ains prent bien où tart la berbis, 13079. Tout la gart-l'en par les herbis. Une hore alissiés au mostier, Vous i demorastes moult yer; Jalousie qui si le guile, Ralast espoir hors de la vile; Où que soit convient-il qu'il aille, Il venist lors en ripostaille, Ou par nuit devers les cortiz[53] Seus, sans chandele et sans tortiz; Se n'iert d'amis qui le guetast, Espoir si l'en amonestast; Par confort tost le conduisist, Mès que la lune ne luisist: Car la lune, par son cler luire, Seult as amans mainte fois nuire. Ou il entrast par les fenestres, Qu'il set bien de l'ostel les estres, Par une corde s'avalast, Ainsinc i venist et alast. Bel-Acueil, espoir, descendist Es cortiz où cil l'atendist, Ou s'enfoïst hors du porpris Où tenu l'avés maint jor pris, Et venist au valet parler, S'il à li ne poïst aler; Ou quant endormis vous séust, Se tens et leu avoir péust, Les huis entr'overs li lessast: Ainsinc du bouton s'apressast Li fins Amans qui tant i pense, Et le coillist lors sans deffence; S'il poïst par nule manire. Les autres portiers descomfire.

[p.183] On ne voit pas toujours le loup, 13203. C'est sur le tard qu'il fait son coup. Quelque jour irez à l'église, Je vous y vis hier assise, Ou Jalousie, un beau moment, Qui lui cause si dur tourment, Sortira dehors de la ville. Il faudra lors qu'il se faufile Par les derrières et sans bruit, Ou bien en tapinois la nuit, Tout seul, sans torche ni chandelle; A moins que n'aille en sentinelle Se mettre un ami pour guetter, Qui se veuille au projet prêter, Et qui droit au but le conduise. Mais que la lune point ne luise, Car la lune par sa clarté A maint amant déconcerté. Lors entrerait par les fenêtres, Connaissant de l'hôtel les êtres, Puis d'une corde descendrait Et partout irait et viendrait. Ou bien il s'en irait attendre Au courtil Bel-Accueil descendre, Qui sortirait lors du pourpris, Où l'avez tenu maint jour pris, Pour le varlet voir et entendre Qui près de lui ne peut se rendre. Ou bien encore Bel-Accueil, Sitôt que vous auriez clos l'il, Saisirait le moment propice Et vitement à son complice La porte ouverte laisserait. Lors du bouton s'approcherait

[p.184] _L'Amant._

Et ge qui gueres loing n'estoie, 13113. Me pensai qu'ainsinc le feroie, Se la Vielle me vuet conduire, Ce ne me doit grever ne nuire; Et s'el ne vuet, g'i enterrai Par là où miex mon point verrai, Si cum Faus-Semblant l'ot pensé: Du tout m'en tieng à son pensé.

_L'Acteur._

La Vielle illec plus ne sejorne, Le trot à Bel-Acueil retorne, Qui la tor outre son gré garde, Car bien se soffrist de tel garde. Tant va, qu'ele vient à l'entrée De la tor, où tost est entrée. Les degrés monte liement, Au plus qu'el pot hativement, Si li trembloient tuit li membre: Bel-Acueil quiert de chambre en chambre, Qui s'iert as karniaus apuiés De la prison, tous ennuiés; Pensif le trueve et triste et morne, De li réconforter s'atorne.

_La Vieille._

Biaus filz, dist-ele, moult m'esmoî Quant vous truis en si grant esmoi:

[p.185] Le fin amant, qui tant y pense, 13237. Et le cueillerait sans défense, S'il pouvait par aucuns moyens Déjouer les autres gardiens.

_L'Amant._

Quant à moi qui loin n'étais guère, Je pensai qu'ainsi pourrais faire Si la Vieille me conduisait, Ce qui point ne me grèverait; Ou sinon j'entrerai quand même, Usant de quelque stratagême, Comme Faux-Semblant l'a pensé, Car je le tiens pour moult sensé.

_L'auteur._

La Vieille là plus ne séjourne, Le trot à Bel-Accueil retourne, Car la tour garde à contre-cœur, Et trop lui pèse ce labeur. Tant va, qu'elle arrive à l'entrée De la tour où elle est entrée. Les degrés monte allègrement, Le plus qu'elle peut vitement, Tant que lui tremble chaque membre, Et Bel-Accueil de chambre en chambre Cherche en vain, qui tout ennuyé Sur les crénéaux s'est appuyé Morne et pensif, l'âme abattue. De l'égayer lors s'évertue:

_La Vieille._

Beau fils, dit-elle, quand vous voi Si triste, suis en grand émoi.

[p.186] Dites-moi quiex sunt cil pensé, 13137. Car se conseillier vous en sé, Jà ne m'en verrés nul jor faindre.

_L'Acteur._

Bel-Acueil ne s'ose complaindre, Ne dire li quoi ne comment, Qu'il ne set s'el dit voir ou ment. Tretout son penser li nia, Que point de séurté n'i a; De riens en li ne se fioit, Néis ses cuers la deffioit, Qu'il ot paoreux et tremblant, Mès n'en osoit monstrer semblant, Tant l'avoit tous jors redotée, La pute vielle radotée. Garder se volt de mesprison, Qu'il a paor de traïson; Ne li desclot pas sa mesaise, En soi méismes se rapaise, Par semblant li fait lie chiere.

_Bel-Acueil._

Certes, fait-il, ma dame chiere, Combien que mis sus le m'aiés, Ge ne sui de riens esmaiés, Fors sans plus de vostre demore; Sans vous envis ceans demore, Car en vous trop grant amor é. Où avés-vous tant demoré?

_La Vieille._

Où? par mon chief, tost le saurés, Et du savoir grant joie aurés,

[p.187] Dites-moi quelle est votre peine 13265. Et si je puis, rien n'est qui tienne, Tout ferai pour vous conforter.

_L'Auteur._

Bel-Accueil n'ose l'écouter Et ne sait quoi ni comment faire, Ni s'elle est menteuse ou sincère. Donc tout son penser lui nia, Car nulle sûreté n'y a Et point en elle ne se fie. Voire son cœur moult s'en défie; Mais il n'ose en montrer semblant Et reste peureux et tremblant, Tant lui fut toujours redoutée La vieille pute radotée. Garder s'en veut de tout soupçon, Car il a peur de trahison; Il lui cache son grand mésaise; Puis en soi-même se rapaise Et bon visage lui faisant:

_Bel-Accueil._

Dame chère, dit-il, vraiment, Malgré ce que votre cœur pense, Je ne suis que de votre absence En ce moment triste et confus; Contrit suis quand ne vous vois plus Car trop vous aime d'amour tendre. Mais pourquoi tant vous faire attendre?

_La Vieille._

Pourquoi? Par Dieu, votre le sauréz Et grand plaisir vous en aurez,

[p.188] LXX

Comment la Vieille à Bel-Acueil, 13165. Pour le consoler en son dueil, Luy dist de l'Amant tout le fait, Et le grant dueil que pour luy fait.

Se proz estes, vaillans et sages, Car en leu d'estranges messages, Le plus cortois valés du monde, Qui de toutes graces habonde, Qui plus de mil fois vous saluë, Car gel' vi ore en cele ruë, Si cum il trespassoit la voie, Par moi ce chapel vous envoie: Volentiers, ce dit, vous verroit, Jamès plus vivre ne querroit, N'avoir ung seul jor de santé, Se n'iert par vostre volenté, Se le gart Diex et sainte Fois, Mès qu'une toute seule fois Parler à vous, ce dist, péust A loisir, mès qu'il vous pléust. Por vous sans plus aime-il sa vie, Tous nus vodroit estre à Pavie, Par tel convent qu'il séust faire Chose qui bien vous péust plaire; Ne li chaudroit qu'il devenist, Mès que près de li vous tenist.

_L'Auteur._

Bel-Acueil enquiert toutevoie Qui cil est qui ce li envoie,

[p.189] LXX

Comment la Vieille à Bel-Accueil, 13293. Pour le consoler en son deuil, De l'Amant tout le fait lui conte Et le deuil qui pour lui le dompte.

Si vous êtes sage et vaillant; Car par mes soins en cet instant Le plus courtois varlet du monde Et chez qui toute grâce abonde, Qui vous fait mille beaux saluts (Car en chemin je l'aperçus Comme il passait en cette voie), Ce gentil chapel vous envoie: «Volontiers, dit-il, vous verrait, Jamais vivre plus ne voudrait Si ce n'est pour tout le jour faire Chose qui moult vous pourrait plaire, Et n'avoir nul jour de santé, Sinon par votre volonté. Pour vous sans plus aime la vie, Tout nu voudrait être à Pavie; Mais qu'une toute seule fois, Si Dieu le garde et sainte Fois, Vous parler il puisse à son aise. M'a-t-il dit, pourvu qu'il vous plaise, Et peu lui chaut que devenir S'il peut près de lui vous tenir.»

_L'Auteur._

Bel-Accueil toutefois demande De qui lui vient si belle offrande;

[p.190] Ains qu'il reçoive le present, 13193. Por ce que doutable le sent, Qu'il péust de tel leu venir Qu'il nel' vosist pas retenir. Et la Vielle, sans autre conte, Toute la vérité li conte.

_La Vieille._

C'est le valés que vous savés, Dont tant oï parler avés, Por qui pieçà tant vous greva, Quant le blasme vous aleva Feu Male-Bouche de jadis: Jà n'aille s'ame en paradis! Maint prodomme a desconforté, Or l'en ont déables porté, Qu'il est mors, eschapés li sommes, Ne pris mès sa jangle deus pommes; A tous jors en sommes délivre; Et s'il pooit ores revivre, Ne vous porroit-il pas grever, Tant vous séust blasme eslever: Car ge sai plus qu'il ne fist onques. Or me créés, et prenés donques Cest chapel, et si le portés; De tant au mains le confortés. Qu'il vous aime, n'en doutés mie, De bonne amor sans vilenie; Et s'il à autre chose tent, Ne m'en desclot-il mie tant, Mès bien vous i poés fier. Vous li resaurez bien nier, S'il requiert, chose qu'il ne doive. S'il fait folie, si la boive;

[p.191] Car de tel lieu pourrait venir 13323. Qu'il ne la pût bien accueillir, Et la Vieille sans autre conte Toute la vérité lui conte.

_La Vieille._