Le roman de la rose - Tome III

Part 8

Chapter 83,413 wordsPublic domain

Or vous dirai la contenance De Faus-Semblant et d'Astenance, Qui contre Male-Bouche vindrent. Entr'eus deus un parlement tindrent Comment contenir se devroient, Et se congnoistre se feroient, Ou s'il iroient déguisié. Si ont par acort devisié Qu'il s'en iront en tapinage Ausinc cum en pelerinage, Cum bonne gent piteuse et sainte. Tantost Astenance-Contrainte Vest une robe cameline[44]. Et s'atorne comme beguine, Et ot d'ung large cuevrechief, Et d'ung blanc drap covert le chief: Son psaltier mie n'oblia. Unes patenostres i a A ung blanc laz de fil penduës Qui ne li furent pas venduës: Données les li ot uns freres Qu'ele disoit qu'il ert ses peres, Et le visitoit moult sovent Plus que nul autre du covent; Et il sovent la visitoit, Maint biau sermon li recitoit.

[p.149] LXIV

Comment s'affuble Faux-Semblant 12699. Et s'en retourne incontinent Avec Abstinence-Contrainte Vers Malebouche tout par feinte.

Or vous dirai l'agissement D'Abstinence et de Faux-Semblant, Qui contre Malebouche vinrent. Entre eux deux un conseil ils tinrent Comme il leur convenait se mettre, Savoir s'ils se feraient connaître Ou bien s'ils iraient déguisés. D'accord ils se sont avisés De s'en aller en tapinage, Comme gens en pèlerinage, L'air doucereux, humble et dévot. Contrainte-Abstinence aussitôt S'atourna comme une béguine; Elle prit robe cameline[44b], Et puis d'un large couvre-chef Et d'un blanc drap couvrit son chef, Et son psaultier n'oublia mie. Un chapelet de comédie Avait à blanc cordon pendu, Qui ne lui fut oncques vendu; Le lui donna jadis un frère, Qu'elle disait être son père, Et qu'elle visitait souvent Plus que nul autre du couvent. De son côté, brûlant de zèle. Il visitait souvent la belle

[p.150] Jà por Faus-Semblant ne lessast 12623. Que sovent ne la confessast; Et par si grant dévocion Faisoient lor confession, Que deus testes avoit ensemble En ung chaperon, ce me semble.

De bele taille la devis, Mès ung poi fu pale de vis; El resembloit, la pute lisse, Le cheval de l'Apocalypse, Qui senefie la gent male D'ypocrisie tainte et pale: Car ce cheval sor soi ne porte Nule color, fors pale et morte. D'itel color enlangorée Iert Astenance colorée; De son estat se repentoit, Si cum ses vis representoit. De larrecin ot ung bordon[45] Qu'el reçut de Barat por don, De triste pensée roussi: Escharpe ot plaine de soussi. Quant el fu preste, si s'en torne Faus-Semblant, qui bien se ratorne, Et aussi cum por essoier, Vestuz les dras frere Sohier. La chiere ot moult simple et piteuse, Ne regardéure orguilleuse N'ot-il pas, mès douce et peisible: A son col porroit une bible. Après s'en va sans escuier, Mès por ses membres apuier

[p.151] Et lui faisait maint beau sermon. 12729. Que Faux-Semblant en fût ou non Content, toute était son entente A confesser sa pénitente, Et par si grand' dévotion Ils faisaient leur confession, Que deux têtes avaient ensemble En un chaperon, ce me semble. De belle taille je la vis, Mais un peu pâle à mon avis; Elle semblait, la chaude lice, Le cheval de l'Apocalypse, Symbole de tous ces cafards Aux visages teints et blafards; Car ce cheval sur soi ne porte Nulle couleur fors pâle et morte. Ce langoureux et morne fond Teignait son visage et son front, Et cette créature blême Semblait honteuse d'elle-même. De larcin était son bourdon[45b], Que lui donna Mensonge en don, Plein de tristes pensers, de peine, A l'écharpe de soucis pleine. Ailleurs, comme pour essayer La robe de frère Soyer, Faux-Semblant s'en vêt et s'atourne, Et vers Abstinence retourne. Il a les traits humbles, piteux; Son regard n'est point orgueilleux, Mais doux au contraire et paisible, Et pend à son col une bible. Seul il s'en va sans écuyer, Mais, pour ses membres appuyer,

[p.152] Ot ausinc cum par impotence 12655. De traïson une potence; Et fist en sa manche glacier Ung bien tranchant rasoer d'acier, Qu'il fist forgier à une forge Que l'en apele cope-gorge, Tant va chascun et tant s'aprouche, Qu'il sunt venu à Male-Bouche Qui à sa porte se séoit. Tretous les trespassans véoit, Les pelerins choisist qui viennent, Qui moult humblement se contiennent.

LXV

Com Faulx-Semblant et Abstinence Pour l'Amant s'en vont sans doubtance Saluer le faulx Male-Bouche Qui des bons souvent dit reprouche.

Encliné l'ont moult humblement; Astenance premierement Le salue, et de li va près; Faus-Semblant le saluë après, Et cil eus: mès onc ne se mut, Qu'il nes douta, ne ne cremut: Car quant véus les ot où vis, Bien les congnut. Ce li fu vis Qu'il congnoissoit bien Astenance, Mès n'i sot riens de contraignance, Ne savoit pas que fust contrainte Sa laronnesse vie fainte;

[p.153] Il tient, comme par impotence, 12763. De trahison une potence, Et dans sa manche il a glissé Un rasoir d'acier aiguisé, Qu'il fit forger en une forge Que l'on appelle coupe-gorge. Ainsi, tous deux clopin-clopant, Ils s'en allèrent cheminant, Tant que du castel s'approchèrent, Et Malebouche rencontrèrent Qui sur sa porte se tenait Et tous les passants regardait. Il voit nos pèlerins qui viennent, Qui moult benoîtement se tiennent.

LXV

Comme Abstinence et Faux-Semblant S'en vont, pour le bien de l'Amant, Saluer le faux Malebouche Si traître aux bons et si farouche.

Salué l'ont moult humblement; Abstinence premièrement Lui souhaite la bienvenue, Faux-Semblant après le salue. Il leur rendit tôt leur salut; Mais confiant point ne se mut, Car de prime abord leur figure Lui revint; il crut d'aventure Qu'Abstinence il connaissait bien Et de suspect n'aperçut rien, Ignorant qu'à ce point fût feinte Sa contenance douce et sainte,

[p.154] Ains cuidoit qu'el venist de gré; 12683. Mès el venoit d'autre degré, Et s'ele de gré commença, Failli li gré dès lors en ça. Semblant ravoit-il moult véu, Mais faus ne l'ot pas congnéu: Faus iert-il, mès de fausseté Ne l'éust-il jamais reté: Car li Semblant si fort ovroit, Que la fausseté li covroit; Mès s'avant le congnéussiés, Qu'en ses dras véu l'éussiés, Bien jurissiés le Roi celestre Que cil qui devant soloit estre De la dance li biaus Robins, Or est devenus Jacobins. Mès sans faille, c'en est la somme, Li Jacobin sunt tuit prodomme: Mauvesement l'ordre tendroient, Se tel menesterel estoient[46]; Si sunt cordelier et barré[47], Tout soient-il gros et quarré, Et sachent tuit li autres freres[48], N'i a cel qui prodons n'apere. Mès jà ne verrés d'aparence Conclurre bonne conséquence, En nul argument que l'en face, Se default existence efface: Tous jors i troverés sophime Qui la conséquence envenime, Se vous avés sotilité D'entendre la duplicité.

[p.155] Croyant en toute bonne foi 12793. Cet appareil de bon aloi. Mais ce n'était que comédie; S'elle fut sincère en sa vie, Jadis lorsqu'elle commença, Sa vertu guère ne dura. Moult souvent il avait vu l'autre; Pour lui, c'était un bon apôtre, Et jamais il n'eût soupçonné Ce papelard de fausseté, Qui si bien fardait sa figure Que le masquait son imposture. Mais qui, avant de l'avoir vu Sous ce costume, l'eût connu, Bien jurerait, par Dieu le maître, Que ce roué qui soulait être De la danse le beau Robin, Était devenu Jacobin. Car, il faut l'avouer, en somme, Tout Jacobin est honnête homme; Leur saint ordre ils rabaisseraient Si tels charlatans se montraient[46b]. De même Cordeliers et Carmes[47b] Ventrus, carrés et pleins de charmes Dont nul n'y a, chacun le sait[48b], Qui d'un saint l'apparence n'ait. Mais oncques ne doit l'apparence Conclure à bonne conséquence. Si vous avez subtilité D'entendre la duplicité, Pour nul argument que l'on fasse, Sans s'arrêter à la surface, Cherchez quelque défaut voilé; Toujours votre esprit ébranlé

[p.156] Quant li pèlerins venu furent 12715. A Male-Bouche où venir durent, Tout lor hernois moult près d'eus mistrent, Delez Male-Bouche s'assistrent, Qui lor a dit: Or ça venés, De vos noveles m'aprenés, Et me dites quel achoison Vous amaine en ceste maison.

_Abstinence-Contrainte._

Sire, dist Contrainte-Astenence, Por faire nostre pénitence De fin cuer net et enterin Sommes ci venu pelerin: Presque tous jors à pié alons, Moult avons poudreus les talons; Si sommes endui envoié Parmi cest pueple dévoié Donner exemple et préeschier Por les péchéors péeschier; Autre peschaille ne volons, Et por Diex, si cum nous solons, L'ostel vous volons demander; Et por vostre vie amander, Mès qu'il ne vous déust desplaire, Nous vous vodrions ci retraire Ung bon sermon à brief parole.

_L'Acteur._

Adonc Male-Bouche parole:

[p.157] En tirera la conséquence 12827. Qu'il faut mépriser l'apparence. C'est Malebouche qu'ils cherchaient; Voyant qu'à leur but ils touchaient, Tout leur harnais près d'eux ils mirent Et tôt à ses côtés s'assirent. Lors il leur dit: «Or çà, venez, De vos nouvelles m'apprenez, A quelle heureuse circonstance Dois-je donc votre connaissance?»

_Contrainte-Abstinence._

Vous voyez ci deux pèlerins Voyageants, cœurs loyaux et fins, Pour faire notre pénitence, Répondit Contrainte-Abstinence. A pied presque toujours allons Et moult poudreux sont nos talons. En ce pays Dieu nous envoie Vers ce peuple qui se dévoie, Pour l'exemple offrir et prêcher Et tous les pécheurs repêcher, Nous ne cherchons point d'autre pêche. Au nom de Dieu, qui nous dépêche, Le logis venons demander Et votre existence amender; Mais voudrions céans vous faire, Certains de ne pas vous déplaire, En peu de mots un bon sermon.

_L'Auteur._

Adonc Malebouche répond:

[p.158] _Male-Bouche._

L'ostel, dist-il, tel cum véés, 12741. Prenés, jà ne vous iert nées, Et dites quanqu'il vous plaira, G'escouterai que ce sera.

_Abstinence-Contrainte._

Grant merci, Sire.

_L'Acteur._

Adonc commence Premierement dame Astenence:

LXVI

Comment Abstinence reprouche Les paroles à Male-Bouche.

Sire, la vertu premeraine, La plus grant, la plus soveraine Que nus hons mortiex puisse avoir Par science ne par avoir, C'est de sa langue refrener. A ce se doit chascun pener, Qu'adès vient-il miex qu'en se taise Que dire parole mauvaise; Et cil qui volentiers l'escoute, N'est pas prodoms, ne Diex ne doute. Sire, sor tous autres pechiés De cestui estes entechiés. Une trufle pieçà déistes, Dont trop malement mespréistes,

[p.159] _Malebouche._

Notre maison, dit-il, est vôtre, 12855. Prenez-la, n'en cherchez point d'autre, Et parlez tant qu'il vous plaira, J'écouterai ce que sera.

_Contrainte-Abstinence._

Grand merci, sire.

_L'Auteur._

Alors commence La première dame Abstinence:

LXVI

Comment Abstinence reprend Malebouche le médisant.

Sire, la vertu primeraine La plus grand', la plus souveraine Qu'ici-bas mortel puisse avoir Ou par science ou par avoir, Est à qui sa langue refrène. Que vers ce but chacun se peine, Car se taire vaut cent fois mieux Que dire un mot pernicieux, Et tel qui volontiers l'écoute N'est pas sage et Dieu ne redoute. Plus que pas un de ce péché, Sire, vous êtes entaché; Or naguère un mensonge dîtes, Par quoi trop malement honnîtes

[p.160] D'ung varlet, qui ci repairoit; 12763. Vous déistes qu'il ne queroit Fors que Bel-Acuel décevoir; Ne déistes pas de ce voir, Ains en mentistes, se Dé vient, N'il ne va mès ci, ne ne vient, N'espoir jamès ne l'i verrés. Bel-Acueil en rest enserrés, Qui avec vous ci se jooit Des plus biaux geus que il pooit, Le plus des jors de la semaine, Sans nule pensée vilaine. Or ne s'ose mès solacier, Le varlet avés fait chacier, Qui se venoit ici déduire. Qui vous esmut à li tant nuire, Fors que vostre male pensée Qui mainte mençonge a pensée? Ce mut vostre fole loquence Qui bret et crie, et noise et tence, Et les blasmes as gens eslieve, Et les desonore et les grieve Por chose qui n'a point de prueve, Fors d'aparence, ou de contrueve. Dire vous os tout en apert Qu'il n'est pas voir quanqu'il apert. Si rest pechiés de controver Chose qui fait à réprover; Vous méismes bien le savés, Por quoi plus grant tort en avés; Et neporquant il n'i fait force, Il n'i donroit pas une escorce De chesne, comment qu'il en soit: Sachiés que mal n'i pensoit,

[p.161] Un varlet qui ci demeurait. 12877. Vous avez dit qu'il ne cherchait Hormis qu'à Bel-Accueil séduire; Ce n'était pas vérité, sire. Par Dieu, vous en avez menti, Car onc ne va ni vient ici, Jamais ne l'y verrez du reste, Et Bel-Accueil en prison reste Qui avec vous ci se jouait Des plus gentils jeux qu'il pouvait, Tretous les jours de la semaine, Sans nulle intention vilaine. Or il n'ose plus s'amuser; Le varlet avez fait chasser Qui se venait ici déduire. Qui donc vous poussait à lui nuire, Sinon votre mauvais instinct Qui a brassé mensonge maint? Maudit votre fol bavardage, Qui brait et crie et tance et rage, Et ne songe qu'aux gens honnir, Les déshonorer, les salir, Prônant comme chose accomplie L'apparence ou la calomnie! Or je le dis et le soutien L'apparence ne prouve rien; C'est donc grand péché que de dire Chose qui puisse aux autres nuire, Et vous-même bien le savez, Partant plus grand tort en avez. Et néanmoins il n'y fait force, Et ne donnerait une écorce Pour qu'il en fût différemment. Nul mal il n'y pensait vraiment,

[p.162] Car il i alast et venist, 12797. Nule essoigne ne le tenist. Or n'i vient mès, n'il n'en a cure, Se n'est par aucune aventure, En trespassant, mains que li autre, Et vous gaitiés lance sus fautre A ceste porte sans sejor; Là muse musart toute jor. Par nuit et par jor i veilliés, Par droit néant vous traveilliés. Jalousie, qui s'en atent A vous, ne vous vaudra jà tant; Si rest de Bel-Acueil damages, Qui sans riens acroire est en gages, Sans forfait en prison demore: Là languist li chetis, et plore. Se vous n'aviés plus meffait Où monde que cestui forfait, Vous déust-l'en, ne vous poist mie, Bouter hors de ceste baillie, Metre en chartre, ou lier en fer, Vous en irez où puis d'enfer, Se vous ne vous en repentés.

_Malle-Bouche._

Certes, dist-il, vous i mentés; Mal soiés-vous ores venu. Vous ai-ge por ce retenu, Por moi dire honte et ledure? Par vostre grant malaventure Me tenissiés-vous por bergier; Or alés aillors herbergier,

[p.163] Mais allait, venait d'ordinaire 12911. Sans plus songer à nulle affaire. Plus n'y vient, si ce n'est, je crois, Par hasard encor quelquefois, En passant et moins que personne. Aussi, franchement, je m'étonne Comment sans cesse l'il au guet Vous attendez lance en arrêt Tretout le monde en cette place (Dieu sait pourtant ce qu'il en passe!) Jour et nuit ainsi vous veillez Et pour rien vous vous fatiguez. Jamais ne paiera Jalousie Pour son bien telle frénésie. Mais triste est de Bel-Accueil voir En gage pris sans rien devoir; L'innocent en prison demeure, Là languit le chétif et pleure. Plût à Dieu que n'eussiez méfait Au monde plus que ce forfait! On vous devrait, ne vous déplaise, Décharger du soin qui vous pèse, Mettre en prison, charger de fers, Car vous irez au puits d'enfers Si ne venez à repentance.

_Malebouche._

Vous mentez, dit-il, d'assurance; Mal soyez-vous ici venus! Vous ai-je pour ce retenus, Pour me faire une telle injure? A votre grand' malaventure Vous m'avez pris pour un berger, Or allez ailleurs héberger.

[p.164] Qui m'apelés ci mentéor: 12827. Vous estes dui enchantéor Que m'estes ci venu blasmer, Et por voir dire, mesamer. Alés-vous ore ce querant? A tous les déables me rent, Et vous, biau Diex, me confondés, S'ains que cis chastiaus fust fondés, Ne passerent jor plus de dis Qu'en le me dist, et gel' redis, Et que cil la Rose besa, Ne sai se plus s'en aésa; Porquoi me féist-l'en acroire La chose, s'el ne fust voire? Par Diex, ge dis et redirai, Et croi que jà n'eu mentirai, Et cornerai à mes buisines, Et as voisins et as voisines, Comment par ci vint et par là.

_L'Acteur._

Adonques Faus-Semblant parla:

LXVII

Comment Malle-Bouche escouta Faux-Semblant, qui tost le mata.

Sire, tout n'est pas évangile Quanque l'en dit aval la vile: Or n'aiés mie oreilles sordes, Et ge vous pruef que ce sunt bordes[49]. Vous savés bien certainement Que nus n'aime enterinement,

[p.165] Vous qui me venez à cette heure 12943. Honnir jusque dans ma demeure, Voire me traiter de menteur, Vous faites métier d'enchanteur. Au fait, que voulez-vous prétendre? A tous les diables me veux rendre, Et vous, beau Dieu, me confondez, Si, avant tous ces murs fondés, Ne passa plus d'une semaine Que j'appris de façon certaine Qu'un baiser de la Rose il prit; Ne sais si plus il en jouit. Pourquoi me l'eût-on fait accroire Si le fait n'eût été notoire? Par Dieu, je dis et cornerai (Et ce faisant ne mentirai), A grand bruit, non pas en sourdine, A chacun voisin et voisine, Comment il vint par ci par là.

_L'Auteur,_

Lors ainsi Faux-Semblant parla:

LXVII

Comment Malebouche écouta Faux-Semblant qui tôt le mata.

Sire, tout n'est pas évangile Ce qu'on dit en bas par la ville, Ce sont bourdes pures; ouvrez. Sans plus l'oreille et le verrez. Est-il besoin que je le die? Vous le savez, nul n'aime mie

[p.166] Por tant qu'il le puisse savoir, 12855. Tant ait en li poi de savoir, Homme qui mesdie de lui. Et si rest voirs, s'onques le lui, Tuit amant volentiers visitent Les leus où lor amors habitent; Cis vous honore, cis vous aime, Cis son très-cher ami vous claime: Cis par-tout là où vous encontre, Belle chiere et lie vous monstre, Et de vous saluer ne cesse. Si ne vous fait pas ci grant presse, N'estes pas trop par lui lassés; Li autre i viennent plus assés. Sachiés, se ses cuers l'en pressast, A la Rose, il s'en apressat, Et ci sovent le véissiés, Voire prové le préissiés, Qu'il ne s'en péust pas garder, S'en le déust tout vif larder: Il ne fust or mie en ce point. Donc sachiés qu'il n'i bée point; Non fait Bel-Acueil vraiement, Tant en ait-il mal paiement. Par Diex, s'andui bien le vosissent, Maugré vous la Rose coillissent. Quant du valet mesdit avés Qui vous aime, bien le savés, Sachiés, s'il i éust béance, Jà n'en soiés en mescreance, Jamès nul jor ne vous amast, Ne ses amis ne vous clamast; Et vosist penser et veillier Au chastel prendre et essillier,

[p.167] L'homme qui dit du mal de lui, 12971. S'il advient qu'il en soit instruit, Tant peu qu'il ait d'intelligence. Puis d'avoir lu j'ai souvenance Qu'amoureux visitent toujours Les lieux où gîtent leurs amours. Or lui, partout où vous rencontre, Visage aimable et gai vous montre, Vous honore et vous aime aussi, Vous nomme son très-cher ami Et de vous saluer ne cesse. Il ne vous fait pas grande presse Et ne vous a jamais lassé, D'autres y viennent plus assé. Si son cœur battait pour la Rose, Il y viendrait bien, je suppose, Et souvent ici le verriez, Voire prouvé le prendriez; Dût-il brûler tout vif, quand même Il voudrait voir l'objet qu'il aime. En vint-il jamais en ce point? Nenni; donc il n'y songe point Et Bel-Accueil pas davantage, A qui par grand deuil et dommage Vous le faites trop cher payer. Par Dieu, s'ils voulaient essayer, Tous deux auraient, n'en doutez mie, Malgré vous la Rose cueillie. Quand du varlet médit avez Qui vous aime, bien le savez, Jamais, ayez-en l'assurance, Si telle fût son espérance, Nul jour il ne vous eût aimé, Ni son ami partout clamé.

[p.168] S'il fust voirs, car il le séust, 12889. Qui que soit dit le li éust. De soi le pooit-il savoir, Puis qu'accès n'i poïst avoir Si cum avant avoit éu? Tan tost l'éust aparcéu. Or le fait-il tout autrement, Donc avés-vous outréement La mort d'enfer bien deservie, Qui tel gent avés aservie.

_L'Acteur._

Faus-Semblant ainsinc le li prueve. Cil ne set respondre à la prueve, Et voit toutevois aparance, Près qu'il n'en chiet en repentance, Et lor dit:

_Malle-Bouche._

Par Diex, bien puet estre: Semblant, ge vous tiens à bon mestre, Et Astenance moult à sage: Bien semblés estre d'ung corage. Que me loés-vous que je face?

_Faulx-Semblant._

Confez serés en ceste place, Et ce pechié sans plus dirés, De cestui vous repentirés; Car ge sui d'Ordre, et si sui prestre, De confessier le plus haut mestre

[p.169] Il n'eût songé qu'au castel prendre, 13005. Démolir et réduire en cendre, Si c'était vrai, car il l'apprit, Qui que ce soit qui le lui dît. C'était du reste assez visible, Puisqu'est céans inaccessible Le lieu qu'il visitait avant, Bien l'eût-il aperçu partant. Or il fait juste le contraire. La mort d'enfer, male vipère, Vous avez donc bien mérité Pour l'avoir tant persécuté.

_L'Auteur._

Faux-Semblant ainsi le lui prouve, Et lui qui réponse ne trouve A l'évidence alors se rend, Si bien que déjà se repent Et dit:

_Malebouche._