Le roman de la rose - Tome III
Part 7
[p.128] Ou se nus homme oultre mesure 12287. Vent à terme ou preste à usure, Tant iert d'aquerre curieus, Ou s'il iert trop luxurieus, Ou lerres, ou simoniaus, Soit prevost ou officiaus, Ou prélas de jolive vie, Ou prestres qui tiengne s'amie, Ou vielles putains hostelieres, Ou maqueriaus ou bordelieres, Ou repris de quiexconques vice Dont l'en devroit faire justice: Par tretous les sainz que l'en proie, S'il ne se deffent de lamproie, De lus, de saumon ou d'anguile, S'en le puet trover en la vile, Ou de tartes, ou de flaons, Ou de fromages en glaons, Qu'ausinc est-ce moult bel joel; Ou la poire de cailloel, Ou d'oisons gras, ou de chapons Dont par les geules nous frapons; Ou s'il ne fait venir en haste Chevriaus, connis lardés en paste, Ou de porc au mains une longe, Il aura de corde une longe A quoi l'en le menra bruler, Si que l'en l'orra bien uler D'une grant liue tout entor: Ou sera pris et mis en tor, Por estre à tous jors enmurés, S'il ne nous a bien procurés, Ou sera pugni du meffait, Plus espoir qu'il n'aura meffait.
[p.129] Ou si quelqu'un outre mesure 12389. Vend à terme ou prête à usure, Tant est d'acquérir curieux, Ou s'il est trop luxurieux, Ou prélat de joyeuse vie, Prêtre qui vive avec sa mie, Prévôt ou juge official Qui soit voleur ou déloyal, Ou vieille putain hôtelière Ou maquerele ou bordelière, Ou vaurien de vices souillé Qui devrait être châtié: Oui, par tous les saints que l'on prie! S'il ne sait défendre sa vie A grand renfort de brocheton, De lamproie, anguille ou saumon {Si l'on en peut trouver en ville), Tartes, flans, ou gâteaux par mille, Ou fromages de crême blancs En leurs paniers si séduisants, Ou s'il ne fait venir en hâte Chevreaux, lapins lardés en pâte, Poulardes grasses et chapons, Que par la gueule nous passons, Ou la poire de cailloèle, Ou de porc large tranche et belle, La corde au col on l'enverra Brûler, si bien qu'on l'entendra Hurler une lieue à la ronde, Ou bien en cellule profonde, Dans une tour, pour y mourir, S'il ne songe à nous bien garnir; De notre haine ainsi victime Plus que ne méritait son crime.
[p.130] Mais cil, se tant d'engin avoit 12321. Qu'une grant tor faire saurait[36], Ne li chausist jà de quel pierre, Fust sans compas, ou sans esquierre, Néis de motes ou de fust, Ou d'autre-riens queque ce fust, Mès qu'il éust léans assés De biens temporex amassés, Et dreçast sus une perriere Qui lançast devant et derriere, Et des deus costés ensement Encontre nous espessement, Tex cailloz cum m'oés nomer, Por soi faire bien renomer, Et gitast à grans mangoniaus Vins en bariz ou en tonniaus, Ou grans sas de centaine livre, Tost se porroit véoir délivre; Et s'il ne trueve tex pitances, Estudit en équipolances, Et lest ester leus et fallaces, S'il n'en cuide aquerre nos graces; Ou tel tesmoing li porterons, Que tout vif ardoir le ferons, Ou li donrons tel pénitence Qui vaudra pis que la pitance[37].
Jà ne les congnoistrés as robes[38] Les faus traistres plains de lobes: Lor faiz vous estuet regarder, Se vous volés d'eus bien garder; Et se ne fust la bonne garde De l'Université qui garde
[p.131] Mais si tant d'esprit il avait 12423. Que grande tour faire saurait, Et de n'importe quelle pierre, Sans compas même et sans équerre, Fût-ce de mottes ou de bois Ou d'autres choses à son choix, Et de temporelle chevance Bien la garnît en abondance, Et dessus un pierrier dressât Qui derrière et devant lançât Et par côtés, de cent manières, Sur nous une grêle des pierres Que m'avez entendu nommer, Pour se bien faire renommer, Et jetât du haut des murailles Gros sacs d'écus, vins en futailles, A grands coups de ses mangonneaux, Il pourrait braver nos assauts; Mais s'il n'a pas telle pitance, Que l'équivalent il nous lance S'il veut nos grâces acquérir, Et point n'essaie à nous servir De lieux communs et verbiages, Ou contre lui tels témoignages Un beau jour nous déposerons Que brûler tout vif le ferons, Ou lui donnerons pénitence Qui vaudra pis que la pitance[37b]. A l'habit ne reconnaîtrez[38b] Jamais ces traîtres exécrés; A leurs lacs qui se veut soustraire Leur actes seuls qu'il considère; Car si n'eût l'Université, Gardienne de la Chrétienté,
[p.132] La clef de la Crestienté, 12353. Tout éust esté tormenté, Quant par mauvese entencion, En l'an de l'incarnacion Mil et deus cens cinc et cinquante, (N'est hons vivant qui m'en démente) Fut baillé, c'est bien chose voire, Por prendre commun exemploire Ung livre de par le Déable, C'est l'Evangile pardurable[39], Que li sainz Esperiz menistre, Si cum il aparoit au tistre; Ainsinc est-il entitulé, Bien est digne d'estre brulé. A Paris n'ot homme ne fame Où parvis, devant Nostre-Dame[40], Qui lors avoir ne le péust A transcrire, s'il li pléust: Là trovast par grant mesprison Mainte tele comparaison. Autant cum par sa grant valor Soit de clarté, soit de chalor, Sormonte li solaus la lune Qui trop est plus troble et plus brune, Et li noiaus des nois la coque: (Ne cuidiés pas que ge vous moque, Sor m'ame, le vous di sans guile): Tant sormonte ceste Evangile Ceus que li quatre evangelistres Jhesu-Crist firent à lor tistres. De tex comparoisons grant masse I trovast-l'en, que ge trespasse. L'Université, qui lors iere Endormie, leva la chiere;
[p.133] Tant fait bonne garde naguère, 12457. Ils eussent tous défait sur terre, Quand par mauvaise intention, En l'an de l'Incarnation Mille deux cent cinq et cinquante (Nul homme n'est qui me démente), Chacun le sait, fut exposé, Pour être par tous copié, Un livre dicté par le diable. C'est l'Évangile pardurable[39b] Que, soi-disant, le Saint-Esprit Inspira, le titre le dit Tout au long sur le frontispice; Le brûler eût été justice. Alors à Paris qui voulut Pour le transcrire avoir le put, Devant l'église Notre-Dame[40], Sur le parvis, soit homme ou femme. Dans ce livre, à grand' méprison, Mainte horrible comparaison On pouvait lire: «Autant la lune Près du soleil est pâle et brune, Autant il la passe en valeur, Soit de clarté, soit de chaleur, Et le noyau des noix la coque (Ne croyez pas que je vous moque, Sur mon âme, j'y lus ceci), Autant cet Évangile-ci Surpasse en valeur les quatre autres, Ceux qu'écrivirent les apôtres.» Que je meure si n'y trouvons Quantité de telles raisons. L'Université stupéfaite, Qui dormait lors, leva la tête,
[p.134] Du bruit du livre s'esveilla, 12387. N'onc puis gaires ne someilla; Ains s'arma por aller encontre, Quant el vit cel horrible monstre, Toute preste de bataillier, Et du livre as juges baillier. Mès cil qui là le livre mistrent, Saillirent sus et le repristrent, Et se hasterent d'el repondre Car il ne savoient respondre Par espondre, ne par gloser A ce qu'en voloit oposer Contre les paroles maldites Qui en ce livre sunt escriptes. Or ne sai qu'il en avendra, Ne quel chief cis livres tendra; Mès encor lor convient atendre Tant qu'il le puissent miex deffendre. Ainsinc Ante-crist atendrons, Tuit ensemble à li nous rendrons: Cil qui ne s'i vodront aerdre, La vie lor convendra perdre. Les gens encontre eus esmovrons Par les baraz que nous covrons, Et les ferons desglavier, Ou par autre mort devier, Puisqu'il ne nous vodront ensivre, Qu'il est ainsinc escript où livre Qui ce raconte et segnefie: Tant cum Pierres ait seignorie, Ne puet Jehans monstrer sa force. Or vous ai dit du sens l'escorce Qui fait l'entencion repondre: Or vous en voil la moele espondre.
[p.135] Du bruit du livre s'éveilla 12491. Et depuis lors ne sommeilla, Mais, prenant les armes, terrible Marcha contre ce monstre horrible Qui l'osait ainsi batailler, Pour le livre aux juges bailler; Mais ceux qui le livre là mirent Sautèrent sus et le reprirent Pour le cacher hâtivement, Car jamais n'eussent su comment Soutenir les raisons maudites Qui dans ce livre sont écrites. Or ne sais ce qu'il adviendra Ni quelle fin ce livre aura, Mais ils jugent prudent d'attendre Tant qu'ils le puissent mieux défendre.
Ainsi l'Antechrist attendrons; Tous ensemble à lui nous rendrons; A ceux qui ne voudront le suivre Il faudra renoncer à vivre, Car nous soulèverons contre eux Tous les gens superstitieux Par notre insigne fourberie Et leur arracherons la vie Soit par le fer, soit autrement, Pourvu qu'ils meurent, simplement Pour n'avoir pas voulu nous suivre. Car voici ce que dit ce livre Qui nous explique tout cela: «Tant que Pierre dominera Ne peut Jehan montrer sa force.» Ceci n'est que du sens l'écorce
[p.136] Par Pierre voil le Pape entendre, 12421. Et les clers seculiers comprendre Qui la loi Jhesu-Crist tendront, Et garderont et deffendront Contre tretous empeschéors: Et par Jehan les preschéors: Qui diront qu'il n'est loi tenable Fors l'Evangile pardurable, Que li Sains-Esperiz envoie Por metre gens en bonne voie. Par la force Jehan entent La grace dont se va vantant Qui vuet peschéors convertir Por eus faire à Dieu revertir. Moult i a d'autres déablies Commandées et establies En ce livre que ge vous nomme, Qui sunt contre la loi de Romme, Et se tiennent à Ante-Crist, Si cum ge truis où livre escript. Lors commanderont à occierre Tous ceus de la partie Pierre; Mès jà n'auront pooir d'abatre, Ne por occirre, ne por batre La loi Pierres, ce vous plevis, Qu'il n'en démore assés de vis Qui tous jors si la maintendront, Que tuit en la fin i vendront. Et sera la loi confonduë Qui par Jehan est entenduë. Mès or ne vous en voil plus dire, Que trop i a longue matire;
[p.137] Qui fait l'intention cacher; 12523. Or j'en vais la moelle arracher. Par Pierre, il faut le Pape entendre, Et les clercs séculiers comprendre De la loi du Christ défenseurs, Et par Jehan tous les prêcheurs Qui diront qu'il n'est loi tenable Fors l'Évangile pardurable Que nous envoya l'Esprit-Saint Pour mettre gens en droit chemin. La force de Jehan veut dire La grâce que ce livre inspire A qui veut pécheurs convertir Pour les faire à Dieu revenir. En ce livre que je vous nomme, Contre la sainte loi de Rome Sont bien d'autres commandements Du diable hideux instruments Et qui tous l'Antechrist soutiennent, Comme en ce livre ils en conviennent. Lors diront d'occire céans De Pierre tous les partisans; Mais ils auront beau tuer, battre, Jamais ils ne pourront abattre La loi de Pierre; malgré tout Bien assez resteront debout, Et sera la loi confondue Qui par Jehan est entendue; Car ceux-là tant se maintiendront Qu'à leurs fins toujours ils viendront Or sur ce point dois-je me taire, Car trop longue en est la matière; Mais si ce livre fût passé, Au faîte je serais placé,
[p.138] Mès se cis livres fust passés, 12453. En greignor estat fusse assés; S'ai-ge jà de moult grans amis Qui en grant estat m'ont jà mis. De tout le monde est empereres Baras mes sires et mes peres; Ma mere en est empereris. Maugré qu'en ait Sains-Esperis, Nostre poissant lignage regne: Nous regnons ore en chascun regne, Et bien est drois que nous regnons, Que trestout le monde fesnons, Et savons si les gens déçoivre, Que nus ne s'en set aparçoivre; Ou qui le set aparcevoir, N'en ose-il descovrir le voir. Mès cil en l'ire Diex se boute, Quant plus de Diex mes freres doute; N'est pas en foi bons champions Qui crient tex simulacions, Ne qui vuet poine refuser Qui puist venir d'eus encuser. Tex hons ne vuet entendre à voir, Ne Diex devant ses yex avoir; Si l'en pugnira Diex sans faille. Mès ne m'en chaut comment qu'il aille, Puisque l'amor avons des hommes; Por si bonnes gens tenus sommes, Que de reprendre avons le pris, Sans estre de nulli repris. Quex gens doit-l'en donc honorer, Fors nous qui ne cessons d'orer Devant les gens apertement, Tout soit-il darriers autrement?
[p.139] Car j'ai déjà d'amis grand' foule 12557. D'où mon puissant état découle.
De tout le monde est empereur Mensonge mon père et seigneur, L'impératrice c'est ma mère. Quoique l'Esprit-Saint puisse faire, Sur tous les royaumes s'étend Notre lignage omnipotent, Et ce n'est vraiment que justice, Puisqu'au gré de notre caprice Si bien savons gens décevoir Que nul n'y sut jamais rien voir, Ou s'il le voit, se tait et n'ose Au grand jour dévoiler la chose. Mais Dieu méprise le cœur vain Qui plus que Dieu mes frères craint; De la foi champion indigne, Sous un tel joug qui se résigne, Et qui, pouvant les accuser Et les punir, s'ose excuser. Sa voix de Dieu n'est entendue, Il détourne de lui sa vue, Et certe un jour le punira. Au fait, arrive que pourra, Puisque l'amour avons des hommes, Puisque pour si bons tenus sommes Que de reprendre avons le droit Sans que nul nous touche du doigt! A qui doit-on honneur, largesse, Fors à nous qui prions sans cesse Devant les gens ouvertement, Derrière en fût-il autrement?
[p.140] Est-il greignor forsenerie 12487. Que d'essaucier chevalerie, Et d'amer gens nobles et cointes Qui robes ont gentes et jointes? S'il sunt tex gens cum il aperent, Si net cum netement se perent, Que lor diz s'acort à lor fais, N'est-ce grant duel et grans sorfais, S'il ne vuelent estre ypocrite? Tel gens puist estre la maudite! Jà certes tiex gens n'amerons, Mès Beguins à grans chaperons[41] As chieres pasles et alises, Qui ont ces larges robes grises Toutes fretelèes de crotes, Hosiaus froncis et larges botes Qui resemblent borce à caillier: A ceux doivent princes baillier A governer eus et lor terre, Ou soit par pais, ou soit par guerre. A ceus se doit princes tenir Qui vuet à grant honor venir; Et s'il sunt autres qu'il ne semblent, Qu'ainsinc la grâce du monde emblent, Là me voil embatre et fichier, Por décevoir et por trichier. [Si ne voil-ge pas por ce dire[42] Que l'en doie humble habit despire, Por quoi dessous orgoil n'abit: Nus ne doit haïr por l'abit Le povre qui s'en est vestus; Mès Diex nel' prise deus festus, S'il dist qu'il a lessié le monde, Et de gloire mondaine habonde,
[p.141] Est-il pire forcennerie 12589. Que d'exalter chevalerie Et d'aimer ces nobles, ces grands Aux habits coquets et brillants? Si tels ils sont comme ils paraissent Et nobles comme ils le professent, Leurs dits si confirment leurs faits, N'est-ce grand deuil et grand excès? Si telle engeance être hypocrite Ne daigne, qu'elle soit maudite! Jamais telle gent n'aimerons; Mais Béguins à grands chaperons[41b] Que l'on voit partout sur la terre Cheminer le visage austère Et plat, les traits longs, amaigris Et drapés dans leur manteau gris Haché de vermine et de crottes, Chausses tombant dessus leurs bottes Ainsi que filets à cailler. A ceux-là doit prince bailler A gouverner toute sa terre Et lui, soit en paix, soit en guerre, A eux se doit prince tenir Qui veut à grand honneur venir. Ils sont tout autres qu'on ne pense; Mais des gens ont la confiance, Donc avec eux me veux ficher Pour mieux décevoir et tricher. [Je ne veux pas par là vous dire[42b] Que l'on doive humble habit proscrire S'il ne couvre un cœur orgueilleux. On ne doit pas le malheureux Mépriser pour sa pauvre mise; Mais Dieu deux fétus ne le prise
[p.142] Et de delices vuet user. 12521. Qui puet tel beguin escuser, Tel papelart, quant il se rent, Puis va mondains déliz querant, Et dist que tous les a lessiés, S'il en vuet puis estre engressiés? C'est li mâtins qui gloutement Retorne à son vomissement.] Mès à vous n'osé-ge mentir, Car se ge péusse sentir Que vous ne l'aparcéussiés, Là menchoigne où poing éussiés, Certainement ge vous boulasse: Jà por pechié ne le lessasse; Si vous poré-ge bien faillir, S'ous m'en deviés mal baillir[43].
_L'Acteur._
Le Diex sorrist de la merveille, Chascuns s'en rist et s'en merveille, Et dient: Ci a biau sergent, Où bien se doivent fier gent.
_Le Dieu d'Amours._
Faulx-Semblant, dist Amors, di-moi. Puisque de moi tant t'aprimoi, Qu'en ma cort si grant pooir as, Que rois des ribaus i seras, Me tendras-tu ma convenance?
[p.143] S'il dit que le monde a quitté, 12623. Et poursuit d'une autre côté Délices et gloire mondaine. Quand il se fait moine, sans peine Pour des plaisirs mondains jouir, Quand il dit qu'il les veut tous fuir Et pourtant nul ne se refuse, Tel papelard n'a pas d'excuse. C'est le chien qui gloutonnement Retourne à son vomissement.] Ne croyez pas que vous je leurre; Car si j'avais pu croire une heure Que vous n'eussiez rien aperçu, Vous auriez les poings dans ma glu Déjà, je vous le certifie; Pour rien mon rôle je n'oublie. Aussi de moi gardez-vous bien, Traître suis, je vous en prévien[43b].
_L'Auteur._
Le Dieu sourit de la merveille; Chacun s'en rit, s'en émerveille Et dit: Vrai, c'est un beau sergent En qui peut se fier la gent.
_Le Dieu d'Amour._
Faux-Semblant, dit Amour, de grâce Puisque t'ai mis en telle place Et qu'en ma cour tel pouvoir as Que chef des troupes y seras Me tiendras-tu ma convenance?
[p.144] _Faulx-Semblant._
Oïl, gel' vous jure et fiance; 12546. N'onc n'orent sergent plus leal Vostre pere ne vostre eal.
_Amours._
Comment! c'est contre ta nature.
_Faulx-Semblant._
Metés-vous en à l'aventure; Car se pleges en requerés, Jà plus aséur n'en serés, Non voir, se g'en bailloie ostages, Ou letres, ou tesmoings, ou gages. Car, à tesmoing vous en apel, L'en ne puet oster de sa pel Le leu, tant qu'il soit escorchiés, Jà tant n'iert batu ne torchiés. Cuidiés-vous que ne triche et lobe, Por ce se ge vest simple robe, Sous qui j'ai maint grant mal ovré? Ja par Diex mon cuer n'en movré; Et se j'ai simple chiere et coie, Que de mal faire me recroie? M'amie Contrainte-Astenance A mestier de ma porvéance: Pieçà fust morte et mal-baillie, S'el ne m'éust en sa baillie; Lessiés-nous li et moi chevir.
[p.145] _Faux-Semblant._
Oui, je vous jure obéissance, 12650. Et votre père n'eut féal, Ni vos aïeux, aussi loyal.
_Amour._
Comment? c'est contre ta nature.
_Faux-Semblant._
Mettez-vous-en à l'aventure; Car si caution requerez, Jamais plus certain n'en serez Quand je vous baillerais otage, Voire écrit, ou témoin, ou gage. On peut gratter, battre, hacher Un loup, à moins de l'écorcher, A vous-même je m'en rapporte, De sa peau croyez-vous qu'il sorte? Parce que simple habit je vêts Sous lequel j'ai fait maint excès, Croyez-vous que tromper je cesse, Que, par Dieu, mon cœur je redresse, Et sous mon air patriarchal Je renonce à faire le mal? Ma chère Contrainte-Abstinence A besoin de ma prévoyance; Elle fût morte dès longtemps, La malheureuse, je le sens, Si je n'avais toujours près d'elle Été son pourvoyeur fidèle. Elle et moi laissez-nous agir.
[p.146] _Amours._
Or soit: ge t'en croi sans plevir. 12570.
_L'Acteur._
Et li lerres ens en la place, Qui de traïson ot la face Blanche dehors, dedans nercie, Si s'agenouille et l'en mercie. Donc n'i a fors de l'atorner: Or à l'assaut sans séjorner, Ce dist Amors apertement. Dont s'arment tuit communément De tex armes cum armer durent. Armé sunt: et quant armé furent, Si saillent sus tuit abrivé. Au fort chastel sunt arrivé, Dont jà ne béent à partir Tant que tuit i soient martir, Ou qu'il soit pris ains qu'il s'en partent, Lor batailles en quatre partent: Si s'en vont as quatre parties Si cum lor gens orent parties, Por assaillir les quatre portes Dont les gardes n'ierent pas mortes, Ne malades, ne pareceuses, Ains erent fors et viguereuses.
[p.147] _Amour._
Or soit, fais selon ton désir. 12676.
_L'Auteur._
Et le larron reste en la place. Il avait d'un traître la face Noire dedans, blanche dehors. Faux-Semblant à genoux alors Se prosterne et l'en remercie. Or donc, sans plus de causerie, Dit Amour, sus, préparons-nous A l'assaut! Et sur l'heure tous De s'armer comme s'armer durent. Armés sont. Et quand armés furent, Se sont, en bataille pressés, Jusqu'au fort castel avancés, Et s'en retourner ne désirent jusqu'à ce qu'en luttant expirent, Ou qu'il tombe sous leurs efforts. Se partageant en quatre corps, Chacun marche vers la partie Qui fut à ses gens répartie, Les quatre portes assaillir, Dont les gardes n'ont de mourir Envie et ne sont paresseuses, Mais moult fortes et vigoureuses.
[p.148] LXIV
Comment Faulx-Semblant cy sermone 12593. De ses habitz, et puis s'en torne, Luy et Abstinence-Contrainte, Vers Male-Bouche, tout par feinte.