Le roman de la rose - Tome III

Part 5

Chapter 53,371 wordsPublic domain

[p.88] Car je m'en ai bien à qui plaindre. 11675. Vous ne m'en poés pas contraindre, Ne faire force, ne troubler Por ma confession doubler: Ne si n'ai pas affeccion D'avoir double absolucion. Assés en ai de la premiere, Si vous quit cette darreniere; Desliés sui, nel' quier nier, Ne me poés plus deslier: Car cil qui le pooir i a, De tous liens me deslia. Et se vous m'en osés contraindre, Si que ge m'en aille complaindre, Jà voir juges emperiaus, Rois, prévos, ne officiaus Por moi n'en rendra jugement; Ge m'en plaindrai tant solement A mon bon confesseur novel, Qui n'a pas non frère Lovel, Mès frère Leus qui tout deveure, Combien que devant la gent eure: Que cil, jurer l'ose et plevir, Me saura bien de vous chevir. Car si vous saura atraper, Que ne li porrés eschaper Sans honte et sans diffamement, S'il n'a du vostre largement. Qu'il n'est si fox ne si entules, Qu'il n'ait bien de Rome des bules, S'il li plest, à vous tous semondre, Por vous travaillier et confondre Assés plus loing de deus jornées. Ses letres sunt à ce tornées,

[p.89] Qui de confesser me contraigne, 11779. Autrement que je ne m'en plaigne; Car vous ne me pouvez troubler Pour ma confession doubler, Ni faire force, ni contraindre, Ou je saurais à qui m'en plaindre: Or je n'ai pas l'intention D'avoir double absolution; Assez j'en ai de la première; Grâce vous fais d'une dernière: Car tel, qui le pouvoir en a, De tous liens me délia, Et si vous m'y vouliez contraindre Aussitôt je m'en irais plaindre: N'oseraient rois, officiaux, Prévôts, juges impériaux, Un jugement contre moi rendre; Car j'irais simplement l'apprendre A mon bon confesseur nouveau Qui n'a nom frère Louveteau, Mais frère Loup qui tout dévore, Combien que Dieu devant implore, Et lui n'aura qu'à l'affirmer Pour tôt votre bouche fermer. Si bien vous en fera rabattre Que ne vous en sauriez débattre Sans honte et sans diffamement S'il n'a du vôtre largement. Il n'est si fol qu'il n'articule Avoir de Rome quelque bulle, S'il lui plaît, pour vous travailler, Vous confondre et vous foudroyer Certes en moins de deux journées. Ses lettres sont si bien tournées

[p.90] Qu'eles valent miex qu'autentiques 11709. Communes, qui sunt si escliques, Que ne valent qu'à huit personnes. Tex letres ne sunt mie bonnes; Mès les soes à tous s'estendent Et à tous leus qui droit deffendent; Mès de vos drois n'a-il que faire, Tant est poissant, de grant affaire. Ainsinc de vous esploitera, Jà por priere nel' lera, Ne por defaute de deniers, Qu'assés en a en ses greniers: Car Chevance est ses senechaus, Qui d'aquerre est ardens et chaus, Et Porchas ses freres germains, Qui n'est pas de porchacier vains, Mès curieus trop plus d'assés, Por quoi il a tant amassés, Par ce est-il si haut monté, Que tous autres a sormonté. Et si m'aïst Diex et saint Jaques, Se vous ne me volés à Pasques Doner le Cors nostre Seigneur, Sans vous faire presse greigneur, Ge vous lairrai, sans plus atendre, Et l'irai tantost de li prendre; Car hors sui de vostre dangier, Si me vueil de vous estrangier. Ainsinc se puet cil confessier Qui vuet son provoire lessier; Et se le prestre le refuse, Ge sui prest que ge l'en encuse, Et de li pugnir en tel guise, Que perdre l'i ferai s'eglise.

[p.91] Que valent mieux que parchemins 11813. Communs et qui sont si restreints Qu'ils ne sont bons qu'à huit personnes. Telles chartes ne sont pas bonnes; Mais son pouvoir à tous s'étend Partout où le droit on défend, Mais de vos droits n'a-t-il que faire, Tant est puissant, de grande affaire: Ainsi son droit exploitera Et jamais ne le laissera Ni pour prières, ni pour offres; Il a d'argent trop dans ses coffres. Car Chevance est son pourvoyeur Et Ruse sa germaine sœur, Toutes deux ardentes et chaudes D'acquérir. Ainsi par leurs fraudes Il a tant et tant amassé Que tous autres a surpassé. Aussi, Dieu m'assiste et saint Jacques, Si vous me refusez à Pâques Le saint corps de Notre-Seigneur, Sans plus de façons, cher pasteur, Vous laisserai, sans plus attendre, Et l'irai tantôt de lui prendre. Je suis à l'abri de vos coups, S'il me plaît me passer de vous.» Selon son gré donc se confesse Qui de côté son curé laisse; Et si le prêtre protestait, A l'accuser je suis tout prêt Et le punir en telle guise Qu'il perdra certes son église. Or de telle confession Qui comprend la conclusion;

[p.92] Et qui de tel confession 11743. Entent la consécucion, Jamès prestres n'aura puissance De congnoistre la conscience De celi dont il a la cure. C'est contre la sainte Escripture Qui commande au pastour honeste Cognoistre la vois de sa beste. Mes povres fames, povres hommes, Qui de deniers n'ont pas grans sommes, Vueil-ge bien as prélas lessier, Et as curés por confessier, Car cil noient ne me donroient.

_Le Dieu d'Amours._

Porquoi?

_Faux-Semblant._

Par foi qu'il ne porroient, Comme chétives gens et lasses; Si que g'en ai les berbis grasses, Et li pastour auront les maigres, Combien que ce mot lor soit aigres. Et se prélaz osent groucier, Car bien se doivent correcier Quant il perdent lor grasses bestes, Tiex cop lor donrai sor les testes, Que lever i ferai tex boces, Qu'il en perdront mitres et croces. Ainsinc les ai tous corrigiés, Tant sui fort privilégiés.

[p.93] Jamais prêtre n'aura puissance 11847. De connaître la conscience De ceux qu'il doit administrer. C'est l'Évangile déchirer, Qui veut que le pasteur honnête Connaisse la voix de sa bête. Mais pourtant je veux bien laisser Curés et prélats confesser Pauvres femmes et pauvres hommes Qui de deniers n'ont pas grand' sommes; Ceux-là rien ne me donneraient.

_Dieu d'Amours._

Pourquoi?

_Faux-Semblant._

Parce qu'ils ne pourraient; Ce sont chétives gens et lasses. Aussi je prends les brebis grasses Et les maigres laisse aux pasteurs, Combien qu'ils s'en plaignent d'ailleurs. Et si, perdant leurs grosses bêtes, Prélats osent lever leurs têtes Et gronder et se courroucer, De tels coups leur ferai baisser, J'y ferai lever telles bosses, Qu'ils en perdront mitres et crosses. Ainsi maint en ai corrigé, Tel privilége et force j'ai.

[p.94] _L'Acteur._

Ci se volt taire Faus-Semblant; Mès Amors ne fait pas semblant Qu'il soit ennoiés de l'oïr, Ains li dist, por eus esjoïr:

_Le Dieu d'Amours._

Di-nous plus especiaument, Comment tu sers desloiaument, Ne n'aies pas du dire honte: Car, si cum tes habis nous conte, Tu sembles estre uns sains hermites.

_Faux-Semblant._

C'est voirs, mès ge sui ypocrites.

_Le Dieu d'Amours._

Tu vas préeschant astenance.

_Faux-Semblant._

Voire voir, mès g'emple ma pance De bons morciaus et de bons vins, Tiex comme il affiert à devins[23].

_Le Dieu d'Amours._

Tu vas préeschant povreté.

_Faux-Semblant._

Voir, mès riche sui à planté; Mès, combien que povre me faingne, Nul povre ge ne contredaingne.

[p.95] _L'Auteur._

Ici Faux-Semblant se veut taire. 11871. Mais à l'ouïr feint de se plaire Amour, et pour leur agrément:

_Le Dieu d'Amours._

Tes bons tours explicitement Conte-nous; point de fausse honte. Si j'en crois ce que l'habit conte, Tu dois être un hermite saint.

_Faux-Semblant._

C'est vrai, mais hypocrite plein.

_Le Dieu d'Amours._

Toujours vas prêchant l'abstinence.

_Faux-Semblant._

D'accord; mais je m'emplis la panse De bons vins et de bons morceaux, Comme il sied à moines dévots[23b].

_Le Dieu d'Amours._

Pauvreté tu prêches sans cesse.

_Faux-Semblant._

Certes; mais grande est ma richesse. Pauvre me fais, mais, pour finir, Nul pauvre je ne puis sentir.

[p.96] J'ameroie miex l'acointance 11787. Cent mile tans du Roi de France, Que d'ung povre, par nostre Dame! Tout éust-il ausinc bonne ame. Quant ge voi tous nus ces truans Trembler, sor ces femiers puans, De froit, de fain crier et braire, Ne m'entremet de lor affaire. S'il sunt à l'Ostel-Diex porté, Jà n'ierent par moi conforté, Que d'une aumosne toute seule Ne me paistroient-il la geule, Qu'il n'ont pas vaillant une seche: Que donra qui son coutiaus leche? De folie m'entremetroie, Se en lit à chien saing querrole. Mès d'un riche usurier malade La visitance est bonne et sade: Celi vois-ge réconforter, Car g'en cuit deniers aporter; Et se la male mort l'enosse, Bien le convoi jusqu'à la fosse. Et s'aucuns vient qui me repraingne Porquoi du povre me refraingne, Savés-vous comment g'en eschape? Ge fais entendant par ma chape Que li riches est entechiés Plus que li povres de pechiés, S'a greignor mestier de conseil, Por ce i vois, por ce le conseil[26]. Neporquant autresinc grant perte Reçoit l'ame en trop grant poverte, Cum el fait en trop grant richece, L'une et l'autre igaument la blece:

[p.97] Cent mille fois du roi de France 11887. Je préférerais l'accointance, Par notre Dame! eût-il autant, Ce pauvre, âme bonne et cœur grand; Car j'ai bien autre chose à faire Que d'entendre crier et braire De froid, de faim, tous ces truands, Transis sur leurs fumiers puants, Qui d'une aumône toute seule Ne sauraient repaître ma gueule! S'ils sont à l'Hôtel-Dieu portés, Par moi ne seront confortés. Que prendre à qui son couteau lèche, Et n'a vaillant sardine sèche? Graisse chercher au lit d'un chien, C'est folie et m'en garde bien. Mais d'un riche usurier malade Plus fructueuse est l'accolade; C'est lui que je vais conforter, Car deniers j'en compte apporter, Et si la male mort l'emporte, Jusqu'à la fosse je l'escorte. Et si me reproche un grincheux D'abandonner les malheureux, Savez-vous comment j'en échappe? Je fais comprendre par ma chappe Que les riches sont de péchés Plus que les pauvres entachés, Plus ont besoin qu'on les surveille, Aussi j'y vais et les conseille[24b] Pourtant trop grande pauvreté Est égale calamité, Pour l'âme, à trop grande richesse, Autant l'une et l'autre la blesse;

[p.98] Car ce sunt deus extrémités 11821. Que richece et mendicités. Li moien a non Soffisance: Là gist des vertus l'abondance, Car Salemon tout au délivre Nous a escript en ung sien livre Des Paraboles, c'est le titre, Tout droit où trentiesme chapitre[25]: Garde-moi, Diex, par ta poissance, De richece et de mendiance. Car riches hons, quant il s'adrece A trop penser à sa richece, Tant met son cuer en sa folie, Que son créator en oblie. Cil que mendicité guerroie, De pechié comment le guerroie, Envis avient qu'il ne soit lierres Et parjurs, ou Diex est mentierres, Se Salemon dist de par lui La letre que ci vous parlui[26]; Si puis bien jurer sans délai Qu'il n'est escript en nule lai, (Au mains n'est-il pas en la nostre) Que Jhesu-Crist, ne si apostre, Tant cum il alerent par terre, Fussent onques véus pain querre; Car mendier pas ne voloient. Ainsinc préeschier le soloient Jadis par Paris la cité Li mestre de divinité: Si péussent-il demander De plain pooir, sans truander; Car, de par Diex, pastor estoient, Et des ames la cure avoient:

[p.99] C'est une double extrémité 11921. Que richesse et mendicité. Entre les deux est suffisance, Là gît des vertus l'abondance. Du reste, clairement le dit Salomon dans un sien écrit, Des Paraboles, c'est le titre, Tout droit au trentième chapitre[25]: Dieu, garde-moi dans ta bonté De richesse et mendicité! Car le riche, quand il se laisse Enorgueillir par sa richesse, Tant il affole alors son cœur Qu'en oubli met son créateur. Celui qui pauvreté guerroie Peut-il rester en bonne voie? Force, est qu'il devienne voleur Et parjure, ou Dieu est menteur, A Salomon si fut dictée Par lui la phrase ici notée. Je puis jurer sans contredit Qu'en aucuns livres n'est écrit (Du moins ce n'est pas dans les nôtres) Que Jésus-Christ ni ses apôtres, Toute la terre parcourant, N'allassent leur pain mendiant; Bien plus, ils en faisaient défense. Ainsi le prêchaient en substance Jadis par Paris la cité Les docteurs ès-divinité. Eux pourtant, sans truanderie, Pouvaient bien demander leur vie, Qui, de par Dieu, pasteurs étaient Et des âmes la cure avaient.

[p.100] Néis après la mort lor mestre, 11835. Recommencierent-il à estre Tantost laboréors de mains; De lor labor, ne plus ne mains, Recevoient lor sostenance, Et vivoient en pacience; Et se remanant en avoient, As autres povres le donnoient; N'en fondoient palès ne sales, Ains gisoient en maisons sales[27]. Puissans hons doit, bien le recors, As propres mains, au propre cors, En laborant querre son vivre, S'il n'a dont il se puisse vivre, Combien qu'il soit religieus, Ne de servir Diex curieus: Ainsinc faire le li convient, Fors ès cas dont il me sovient, Que bien raconter vous saurai, Quant tens de raconter aurai. Et encor devroit-il tout vendre, Et du labor sa vie prendre, S'il est bien parfais en bonté: Ce m'a l'Escripture conté. Car qui oiseus hante autrui table, Lobierres est, et sert de fable. N'il n'est pas, ce sachiés, raison D'escuser soi par oraison: Car il convient en toute guise Entrelessier le Diex servise Por ses autres nécessités. Mangier estuet, c'est vérités, Et dormir, et faire autre chose, Nostre oroison lors, se repose:

[p.101] Même après la mort de leur maître 11955. Ils recommencèrent à être Ouvriers de leurs propres mains; De labeurs humbles et vilains Ils recevaient leur soutenance Et vivaient tous en patience, Et si de trop avaient pour eux Ils le donnaient aux malheureux, N'en fondaient ni palais ni salles Et demeuraient en maisons sales[27b]. Homme fort doit, je le soutiens, De ses labeurs quotidiens, Avec ses bras, gagner son vivre, S'il n'a de biens assez pour vivre, Combien qu'il soit religieux Et de Dieu servir envieux. Telle est la règle universelle Sauf ès-cas que je me rappelle Et que bien vous conter saurai, Plus tard, quand le temps en aurai. Et encor devrait-il tout vendre Et du travail son vivre prendre, S'il était parfait en bonté: Ce m'a l'Écriture conté. Car d'autrui qui hante la table Est un larron et sert de fable. Mauvaise encore est la raison De s'excuser par oraison. Il faut, et ce n'est que justice, Délaisser de Dieu le service Pour toute autre nécessité; Manger faut-il, en vérité, Et dormir et faire autre chose, Notre oraison lors se repose.

[p.102] Aussinc se convient-il retraire 11889. D'oroison por son labor faire; Car l'Escripture s'i acorde Qui la vérité en recorde. Et si deffent Justiniens Qui fist nos livres anciens, Que nus hons, en nule maniere, Poissans de cors, son pain ne quiere, Por qu'il le truisse à gaaingnier; L'en le devroit miex mehaingnier, Ou en faire apperte justice, Que soustenir en tel malice. Ne font pas ce que faire doivent Cil qui tex aumosnes reçoivent, S'il n'en ont espoir priviliege Qui de la poine les aliege; Mais ne cuit pas qu'il soit éus Se li princes n'est décéus, Ne si ne recuit pas savoir Qu'il le puissent par droit avoir. Si ne fais-ge pas terminance Du prince ne de sa poissance, Ne par mon dit ne voil comprendre S'el se puet en tel cas estendre, De ce ne me doi entremette. Mès ge croi que selonc la letre Les aumosnes qui sont déuës As lasses gens povres et nuës, Fiebles et viez et mehaingniés, Par qui pains n'iert mes gaaingniés, Por ce qu'il n'en ont la poissance, Qui les mangüe en lor grevance, Il mangüe son dampnement, Se cil qui fist Adam ne ment.

[p.103] Aussi devons-nous oublier 11989. Les oraisons pour travailler; Ainsi le comprend l'Écriture Qui enseigne vérité pure. Tel le défend Justinien Qui fit notre code ancien. Puissant de corps, dit-il, personne Ne devra demander l'aumône, Puisque son pain il peut gagner. Mieux vaut le battre et l'éloigner Ou en faire bonne justice, Que l'aider en telle malice. Ce n'est pas faire son devoir Qu'aumônes telles recevoir, A moins d'avoir un privilége Qui du châtiment vous protége. Or je ne pense pas savoir Qu'on le puisse par droit avoir; Donc il faut que soit par feintise Du roi la bonne foi surprise. Non pas qu'en rien je veuille, moi, Limiter le pouvoir du roi, Ni par ces mots faire comprendre Qu'il ne puisse à tels cas s'étendre, Car ceci discuter ne doi; Mais je pense selon la loi Que, les aumônes qui sont dues A faibles gens pauvres et nues, Vieillards infirmes, sans soutien, Qui ne peuvent gagner leur pain Parce qu'ils n'en ont la puissance, Ravir par male concurrence, C'est pourchasser son damnement, Si le père d'Adam ne ment.

[p.104] Et sachiés, là où Diex commande 11923. Que li prodons quanqu'il a vende, Et doint as povres et le sive, Por ce ne vuet-il pas qu'il vive De li servir en mendience: Ce ne fu onques sa sentence; Ains entent que de ses mains euvre, Et qu'il le sive par bonne euvre. Car saint Pol commanda ovrer As apostres por recovrer Lor necessités et lor vies, Et lor deffendoit truandies, Et disoit: «De vos mains ovrés, Jà sor autrui ne recorés.» Ne voloit que riens demandassent A quelque gens qu'il préeschassent, Ne que l'évangile vendissent: Ains doutoit que s'il requéissent, Qu'il ne tosissent en requerre; Qu'il sunt maint donéor en terre Qui por ce donnent, au voir dire, Qu'il ont honte de l'escondire, Ou le requerant lor ennuie, Si li donnent por qu'il s'enfuie. Et savés que ce lor prouffite? Le don perdent et la merite. Quant les bonnes gens qui ooient Le sermon saint Pol, li prioient Por Diex qu'il vosist du lor prendre, N'i vosist-il jà la main tendre; Mès du labor des mains prenoit Ce dont sa vie sostenoit.

[p.105] Or, sachez-le, quand Dieu commande 12023. Que tout son bien le sage vende Pour le suivre, ayant tout donné, Pour ce n'a-t-il pas ordonné Qu'on le servît par mendiance (Jamais ce ne fut sa sentence): Mais œuvre manuelle fît Et par bonne œuvre le suivît. Saint Paul à travailler convie Tous les apôtres, pour leur vie Soutenir avec dignité Et défend la mendicité: «Travaillez, dit-il aux apôtres, N'ayez jamais recours aux autres.» A la gent qui les écoutait, Qu'ils demandassent ne voulait, Ni que l'Évangile vendissent; Mais il redoutait qu'ils ne prissent, Bel et bien, tout en demandant. Car maints, et leurs corps défendant, Ne donnent, il faut bien le dire, Que pour la honte d'éconduire, Ou bien pour que le requérant Ennuyeux s'en aille à l'instant. L'aumône en rien ne leur profite, Car sont perdus don et mérite. Quand les bonnes gens qui venaient Saint Paul entendre le priaient, Pour Dieu, qu'il voulût du leur prendre, Onc n'y voulut-il la main tendre; Mais du labeur des mains gagnait Ce dont ses jours il soutenait.

[p.106] _Amours._

Di-moi donques comment puet vivre 11955. Fors homs de cors qui Diex vuet sivre, Puis qu'il a tout le sien vendu, Et as povres Diex despendu, Et vuet tant solement orer Sans jamès de mains laborer. Le puet-il faire?

_Faulx-Semblant._

Oïl.

_Amours._

Comment?

_Faux-Semblant._

S'il entroit, selon le commant[28] Saint Augustin, en abbaie Qui fust de propre bien garnie, Si cum sunt ore cil blanc moine, Cil noir, cil reguler chanoine, Cil de l'Ospital, cil du Temple, Car bien puis faire d'eus exemple, Et i préist sa soutenance, Car là n'a point de mendiance: Neporquant maint moines laborent, Et puis au Diex service acorent; Et por ce qu'il fu grant discorde En ung tens dont ge me recorde, Sur l'estat de mendicité, Briefment vous iert ci recité

[p.107] _Amours._

Alors dis-moi comment peut vivre 12055. Un homme fort qui Dieu veut suivre, Lorsqu'il a tout son bien vendu Et aux pauvres de Dieu rendu, Et tout entier à la prière Des mains ne veut nul travail faire. Le peut-il?

_Faux-Semblant._

Oui.

_Amour._

Dis-moi comment.

_Faux-Semblant._

Comme saint Augustin l'entend[28b], En entrant dans une abbaye Qui soit de propre bien garnie, Comme chanoines séculiers, Moines blancs, noirs, hospitaliers, Ou bien encore ceux du Temple, Que puis bien prendre comme exemple. Pour vivre dans l'austérité; Ceci n'est pas mendicité. Maints moines au travail s'adonnent Néanmoins, qui Dieu n'abandonnent. Les Mendiants et leur état Furent cause d'un grand débat, En un temps dont j'ai souvenance. Je vais vous donner connaissance

[p.108] Comment puet hons mendians estre 11977. Qui n'a dont il se puisse pestre. Les cas en orrés tire-à-tire, Si qu'il n'i aura que redire, Maugré les felonnesses jangles; Car vérités ne quiert nus angles, Si porrai-ge bien comparer Quant onc osai tel champ arer.

LXIII

Faulx-Semblant dit cy vérité De tous cas de mendicité.

_L'Acteur._