Le roman de la rose - Tome III

Part 4

Chapter 43,396 wordsPublic domain

Moult bonne engendréure firent, Dist Amors, et moult profitable, Qu'il engendrerent le déable. Mès toutevois, comment qu'il aille, Convient-il, dist Amors, sans faille, Que ci tes mansions nous nommes Tantost oians tretous nos hommes, Et que ta vie nous espoingnes: N'est pas bon que plus la respoingnes. Tout convient que tu nous descuevres Comme tu sers et de quelz euvres, Puisque céans t'ies embatus; Et, se por voir dire, ies batus, Si n'en ies-tu pas coustumiers, Tu ne seras pas li premiers.

_Faulx-Semblant._

Sire, quant vous vient à plaisir, Se g'en devoie mort gesir, Ge ferai vostre volenté; Car du faire grant talent é.

_L'Acteur._

Faus-Semblant qui plus n'i atent, Commence son sermon atant, Et dist à tous en audience.

[p.69] Car tel qui pour soi le prendrait 11467. Soupçonner certes se ferait D'avoir voulu mener la vie De Mensonge et d'Hypocrisie, Qui me nourrit et m'engendra.

_Amour._

Beau travail, certe, elle fit là, Dit Amour, et moult profitable, Car, sûr, elle engendra le diable. Pourtant, quoi qu'il en soit, tantôt, Sans mentir, dit Amour, il faut Qu'ici tes demeures nous nommes, Ce pardevant tretous nos hommes, Et ta vie expose céans; Ne la cache pas plus longtemps. Il faut montrer de quelles uvres Tu sers et toutes tes manuvres, Puisque tu es ici venu; Et s'il t'advient d'être battu Cette fois, ce que n'aimes guère, Ce ne sera pas la première.

_Faux-Semblant._

Sire, quand je devrais mourir, Si tel est votre bon plaisir, Que votre volonté soit faite, Droit est qu'entier je m'y soumette.

_L'Auteur._

Faux-Semblant, lors, plus n'hésitant, Son sermon commence à l'instant, Et dit à tous en audience:

[p.70] _Faulx-Semblant._

Barons, entendés ma sentence. 11392. Qui Faus-Semblant vodra congnoistre, Si le quiere au siecle ou en cloistre; Nul leu, fors en ces deus, ne mains: Mès en l'ung plus, en l'autre mains. Briefment, ge me vois osteler Là où ge me puis miex celer: C'est la celée plus séure Sous la plus simple vestéure. Religieus sunt moult couvers, Li seculer sunt plus ouvers. [Si ne voil-ge mie blasmer Religion, ne diffamer En quelque abit que ge la truisse: Jà religieus, que ge puisse, Humble et loial ne blasmerai, Neporquant jà ne l'amerai[18].] J'entens des faus religieus, Des felons, des malicieus Qui l'abit en vuelent vestir, Et ne vuelent lor cuers mestir. Religieus sunt trop piteus, Jà n'en verrés ung despiteus: Il n'ont cure d'orguel ensivre, Tuit se vuelent humblement vivre: Avec tex gens jà ne maindrai, Et se g'i mains, ge me faindrai. Lor habit porrai-ge bien prendre, Mès ainçois me lerroie pendre Que jà de mon propos ississe, Quelque chiere que g'i féisse.

[p.71] _Faux-Semblant._

Barons, écoutez ma sentence: 11494. Qui veut rencontrer Faux-Semblant, Dans le monde aille et par couvent. Ailleurs, nulle part, je n'opère, Mais à l'autre un séjour préfère. Bref, là je me vais installer, Où mieux me puis dissimuler, Et la cachette la plus sûre Est sous la plus simple vêture. Religieux sont moult couverts, Les laïques sont plus ouverts. [N'en concluons pas que je blâme Religion ni la diffame; Sous quelque habit que le verrai, Religieux ne blâmerai Humble et loyal, si j'en renconte, Mais point ne l'aimerai par contre[18].] J'entends les faux religieux, Les félons, les malicieux, Qui de l'habit seul se soucient Et leur cœur point ne mortifient. Les vrais sont doux, affectueux, Jamais n'en verrez d'orgueilleux; Ils n'ont nul souci d'orgueil suivre, Et tous veulent humblement vivre. Avec ceux-là ne resterai, Ou si j'y reste me feindrai. Bien saurai-je leurs habits prendre, Mais je me laisserai plutôt pendre Que d'oublier un seul instant Mon but, quel que soit mon semblant.

[p.72] Ge mains avec les orguilleus, 11423. Les veziés, les artilleus Qui mondaines honors convoitent, Et les grans besoignes esploitent, Et vont traçant les grans pitances, Et porchacent les acointances Des poissans hommes, et les sivent, Et se font povre, et si se vivent Des bons morciaus delicieus, Et boivent les vins précieus; Et la povreté vont preschant, Et les grans richesces peschant As saymes et as traïniaus: Par mon chief! il en istra maus. Ne sunt religieus, ne monde, Il font ung argument au monde Où conclusion a honteuse; Cist a robe religieuse, Donques est-il religieus. Cist argument est trop fieus, Il ne vaut pas ung coutel troine, La robe ne fait pas le moine. Neporquant nus n'i set respondre, Tant face haut sa teste tondre, Voire rere au rasoer de lanches, Qui Barat trenche en treze trenches[19]: Nul ne set si bien distinter, Qu'il en ose ung seul mot tinter; Tuit lessent vérité confondre, Por ce me vois là plus repondre. Mès en quelque leu que ge viengne, Ne comment que ge me contiengne, Nule riens fors Barat n'i chas; Ne plus que dam Tibers li chas[20]

[p.73] Ceux qui mondains honneurs convoitent 11525. Et les grand' besognes exploitent, Et vont grand' pitances flairant Et l'accointance recherchant Des puissants hommes et les suivent, Qui se font pauvres et qui vivent De bons morceaux délicieux, Et boivent les vins précieux, Et toujours la pauvreté prêchent, Et les grandes richesses pêchent A pleines saines et traîneaux, Voilà les miens, mes commensaux, Race impure, artificieuse, Ni pure, ni religieuse. Ils seront cause de grands maux! Partout ils vont prêchant ces mots A la conclusion honteuse: Tel a robe religieuse, Doncques il est religieux. Cet argument est vicieux Et ne vaut un couteau de troine, La robe ne fait pas le moine. Mais nul y répondre ne sut, Tant haut se tonde l'occiput, Ou rase du rasoir de lance Qui Fraude tranche en treize tranches[19b]. Nul ne sait si bien discuter Qu'il en ose un seul mot tinter; Tous vérité laissent confondre. C'est pourquoi dedans leurs nids pondre Vous me voyez le plus souvent. Mais n'importe où me vais glissant Quelle que soit ma contenance, A rien, fors au mal, je ne pense.

[p.74] Ne tent qu'à soris et à ras, 11437. N'entens-ge à riens fors qu'à Baras. Ne jà certes por mon habit Ne saurés o quex gens j'abit: Non ferés-vous, voir as paroles, Jà tant n'ierent simples ne moles. Les ovres regarder devés, Se vous n'avez les iex crevés; Car si'l font tel que il ne dient, Certainement il vous conchient, Quelconques robes que il aient, De quelconques estat qu'il soient, Soit clers, ou laiz, soit hons ou fame, Sires, serjant, bajasse ou dame.

_L'Acteur._

Tant qu'ainsinc Faus-Semblant sermonne, Amors de rechief l'araisonne Et dist, en rompant sa parole, Ausinc cum s'el fust fauce ou fole.

_Le Dieu à'Amours._

Qu'est-ce diable, es-tu effrontés! Quex gens nous as-tu ci contés? Puet-l'en trover religion En seculiere mansion?

_Faux-Semblant._

Oïl, Sire, il ne s'ensuit mie Que cil mainent mauvese vie,

[p.75] Tout comme dam Thibert le chat[20b] 11559. Ne rêve que souris et rat, Ainsi de même je ne songe Que fourberie et que mensonge, Et ce n'est point à mes habits Que vous connaîtrez qui je suis, Pas davantage à mes paroles Toujours simples et bénévoles; Les uvres regarder devez, Si vous n'avez les yeux crevés; Car ceux qui ne font ce qu'ils disent, Ils vous trompent, ils vous méprisent Ceux-là, quel que soit leur habit, Ou leur état ou leur crédit, Soit clerc, soit laïque, homme ou femme, Maître ou valet, servante ou dame.

_L'Auteur._

Ainsi sermonnait Faux-Semblant, Quand le Dieu d'Amours l'arrêtant, Lui coupa soudain la parole Qui lui semblait et fausse et folle.

_Le Dieu d'Amours._

Quel est donc ce diable effronté? Quel peuple nous as-tu conté? Religion ne hante guère Cependant maison séculière.

_Faux-Semblant._

Erreur, sire; il ne s'ensuit pas, Pour s'attacher aux mondains draps,

[p.76] Ne que por ce lor ames perdent, 11481. Qui as dras du siècle s'aherdent: Car ce seroit trop grand dolors. Bien puet en robes de colors Sainte religion florir: Maint saint a l'en véu morir, Et maintes saintes glorieuses, Dévotes et religieuses, Qui dras communs tous jors vestirent, N'onques por ce mains n'ensaintirent, Et ge vous en nommasse maintes; Mais presque tretoutes les saintes Qui par églises sunt priées, Virges chastes, et mariées Qui mainz biaus enfans enfanterent, Les robes du siècle portèrent, Et en cels méismes morurent, Qui saintes sunt, seront et furent; Néis les onze mile vierges Qui devant Diex tiennent lor cierges. Dont l'en fait feste par eglises, Furent es dras du siecle prises Quant elz reçurent lor martires: N'encor n'en sont-el mie pires. Bon cuer fait la pensée bonne, La robe n'i tolt, ne ne donne, Et la bonne pensée l'uevre Qui la religion descuevre: Ilec gist la religion Selonc la droite entencion. Qui de la toison dan Belin, En leu de mantel sebelin, Sire Ysangrin afubleroit, Li leu qui mouton sembleroit,

[p.77] Que l'on mène mauvaise vie, 11585. Son âme perde et sacrifie, Car ce serait trop grand douleur. Bien peut en robe de couleur Fleurir la religion sainte; Car si l'on vit maint saint et sainte Dévotement pour elle agir Et glorieusement mourir, Qui draps communs toujours vêtirent Et pour ce moins ne s'ensaintirent, Il en est aussi d'autre part; Car les saintes pour la plupart Qui par églises sont priées, Vierges chastes ou mariées Et mères de maint bel enfant, Portaient mondain ajustement Dans lequel même elles moururent, Et saintes sont, seront et furent. Quand au martyre on les menait, Habillement mondain couvrait Aussi les onze mille vierges Qui devant Dieu tiennent leurs cierges. En nos temples nous les fêtons Et moins saintes ne les trouvons. Bon cœur pensée enfante bonne, Robe rien n'y prend ni ne donne; Bon penser fait bonne action Qui prouve la religion. Là, sans plus, Religion reste, Selon l'intention céleste. Si dans la peau de dam Bêlin, Au lieu de manteau zibelin, Isangrin s'affublait, le traître, Et restait avec agneaux paître,

[p.78] S'il o les brebis demorast, 11515. Cuidiés-vous qu'il nes devorast? Jà de lor sanc mains ne bevroit, Mès plus tost les en decevroit: Jà n'en seroit mains familleus, Ne mains mals ne mains perilleus, Car, puisque ne le congnoistroient, S'il voloit fuir, eus le sivroient. S'il a gaires de tex loviaus Entre ces apostres noviaus, Eglise, tu es mal-baillie, Se ta cité est assaillie Par les chevaliers de ta table. Ta seignorie est moult endable. Se cil s'efforcent de la prendre Cui tu la baillie à deffendre. Qui la puet vers eus garentir? Prise sera sans cop sentir De mangonel, ne de perriere, Sans desploier au vent baniere; Et se d'eus ne la vués rescorre, Ainçois les lesse par tout corre, Lesses; mès se tu lor commandes. Dont n'i a fors que tu te rendes, Ou lor tributaires deviengnes Par pez faisant, et d'eus la tiengnes. Se meschief ne t'en vient greignor, Qu'il en soient du tout seignor. Bien te sevent ore escharnir, Par jor corent les murs garnir. Par nuit nes cessent de miner; Pense d'aillors enraciner Les entes où tu vués fruit prendre; Là ne te dois-tu pas atendre.

[p.79] Croyez-vous que les mangerait 11619. Le loup, qui mouton semblerait? Sous la peau qui mieux les dévoie, Il boirait leur sang à cœur joie, Non moins alors audacieux Ni moins félon et dangereux; Car, s'il fuyait, sans le connaître, L'agnelle encor suivrait le traître. Nombreux si sont tels louveteaux Parmi ces apôtres nouveaux, Sainte Église, tu es perdue, Si ta cité est combattue Par les chevaliers de ton ban. Ton pouvoir est bien chancelant Si ceux-là cherchent à la prendre A qui la donnas à défendre. Contre eux comment la garantir? Prise sera sans coup sentir De mangonneau ni de pierrière, Sans déployer au vent bannière. Si tu ne veux la secourir, Laisse-les tels partout courir, Laisse; mais si tu leur commandes, Tôt il faudra que tu te rendes Leur tributaire, faisant paix, Qu'ils t'imposeront à grand faix, Si pis encor ne font les traîtres Et de tout ne deviennent maîtres. Bien ils te savent endormir, Le jour courent les murs garnir, La nuit creusent profondes mines. Ailleurs enfonce les racines Que tu veux voir fructifier, Tu ne dois pas là te fier.

[p.80] Mès atant pez, ci m'en retour, 11549. N'en vueil plus ci dire à ce tour, Se ge m'en puis atant passer, Car trop vous porroie lasser. Mais bien vous vueil convenancier De tous vos amis avancier, Por quoi ma compaignie voillent; Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent, Et m'amie aussinc serviront, Ou jà par Dieu n'en cheviront: Sans faille traïstre sui-gié, Et por larron m'a Diex jugié. Parjurs sui, mès ce que j'afin, Set-l'en envis devant la fin, Car plusors par moi mort reçurent, Qui onc mon barat n'aperçurent, Et reçoivent et recevront, Qui jamès ne l'aparcevront. Qui l'aparcevra, s'il est sage, Gart s'en, ou c'iert son grant dommage. Mès tant est fort la decevance, Que trop est grief l'aparcevance: Car Prothéus, qui se soloit Muer en tout quanqu'il voloit. Ne sot onc tant barat, ne guile Cum ge fais; car onques en vile N'entrai où fusse congnéus, Tant i fusse oïs ne véus.

[p.81] Mais suffit; ici je demeure. 11653. Assez j'en ai dit à cette heure Et puis sur le reste passer; Car trop pourrais-je vous lasser. Vos amis, si ma compaignie Veulent et servent bien ma mie, Réussiront, je m'en fais fort, Ou, par Dieu, pour eux c'est la mort! Amour l'a dit, je suis un traître, Pour larron il m'a fait connaître, Parjure suis; mais mon dessein Nul ne voit guère avant la fin, Car maints de moi la mort reçurent, Qui ma fourbe onques n'aperçurent, Et reçoivent et recevront, Qui jamais ne l'apercevront. Qui l'apercevra, s'il est sage, Qu'il s'en garde, je l'y engage, Ou cherche sa perdition. Mais l'erreur, la déception Est si puissante, que la vue Tout le monde a comme perclue. Car Prothéus, qui se changeait Céans en tout ce qu'il voulait, Ne fut si fourbe et si mobile Que moi; car dans aucune ville N'entrai où l'on m'ait reconnu, Combien m'y eût-on déjà vu.

[p.82] LXII

Comment le traîstre Faulx-Semblant 11577. Si va les cuers des gens emblant, Pour ses vestemens noirs et gris, Et pour son viz pasle, amaisgris.

Trop sai bien mes habiz changier, Prendre l'ung, et l'autre estrangier. Or sui chevalier, or sui moine, Or sui prélat, or sui chanoine, Or sui clerc, autre ore sui prestre, Or sui desciple, et or sui mestre, Or chastelain, or forestiers[21]: Briément, ge sui de tous mestiers. Or resui princes, or sui pages, Or sai parler tretous langages; Autre hore sui viex et chenus, Or resui jones devenus. Or sui Robers, or sui Robins, Or cordeliers, or jacobins. Si pren por sivre ma compaigne Qui me solace et acompaigne, (C'est dame Astenance-Contrainte), Autre desguiséure mainte, Si cum il li vient à plesir Por acomplir le sien desir. Autre ore vest robe de fame, Or sui damoiselle, or sui dame, Autre ore sui religieuse, Or sui rendue, or sui prieuse, Or sui nonain, or sui abbesse, Or sui novice, or sui professe;

[p.83] LXII

Comment le traître Faux-Semblant 11681. S'en va le cœur des gens daubant Par sa grise et noire vêture Et sa pâle et maigre figure.

Avec art me sais déguiser, Prendre un habit, l'autre laisser, Tantôt chevalier, tantôt moine, Tantôt prélat, tantôt chanoine, Ou châtelain, ou forestier[21b]; Or bref, je suis de tout métier. Tantôt je suis clerc, tantôt prêtre, Tantôt disciple, tantôt maître, Une heure suis vieux et chenu, Une autre jeune revenu. Je sais parler en tout langage; Tantôt sui prince, tantôt page, Tantôt Robers, tantôt Robin, Ci cordelier, là Jacobin. Je prends, pour suivre ma compagne Qui m'éjouit et m'accompagne, Pour accomplir le sien désir. Comme elle veut, à son plaisir (C'est dame Contrainte-Abstinence), Mainte autre belle contenance. Robe de femme alors je vêts, Damoiselle ou dame me fais, Je suis religieuse une heure, L'heure d'après je suis prieure, Je vais par toutes régions Cherchant toutes religions,

[p.84] Et vois par toutes régions 11607. Cerchant toutes religions. Mès de religion, sans faille, G'en pren le grain et laiz la paille; Por gens avugler i abit, Ge n'en quier sans plus que l'abit. Que vous diroie? en itel guise Cum il me plaist ge me desguise; Moult sunt en moi mué li vers, Moult sunt li faiz aux diz divers[22]. Si fais chéoir dedans mes piéges Le monde par mes priviléges; Ge puis confesser et assoldre, (Ce ne me puet nus prélas toldre), Toutes gens où que ge les truisse; Ne sai prélas nul qui ce puisse, Fors l'apostole solement Qui fist cest establissement Tout en la faveur de nostre Ordre, N'i a prélat nul qui remordre, Ne grocier contre mes gens ose, Ge lor ai bien la bouche close; Mès mes trais ont aparcéus, Si n'en sui mès si recéus Envers eus si cum ge soloie, Por ce que trop fort les boloie. Mès ne me chaut comment qu'il aille, J'ai des deniers, j'ai de l'aumaille; Tant ai fait, tant ai sermonné, Tant ai pris, tant m'a-l'en donné Tout le monde par sa folie, Que ge maine vie jolie Par la simplece des prelas Qui trop fort redotent mes las.

[p.85] Ici nonnain, ailleurs abbesse, 11711. Ou bien novice, ou bien professe. Mais pour moi la religion N'est que mensonge et fiction. J'en prends le grain, laisse la paille; Pour dauber autrui, je m'y baille Et d'elle tire grand profit, Mais sans plus n'en prends que l'habit. Que vous dirai-je en telle guise? Comme il me plaît, je me déguise, Mes changements sont infinis, Mes faits contredisent mes dits[22b], Et je fais choir dedans mes piéges Le monde par mes priviléges. Je puis absoudre, confesser (Prélat ne s'y peut opposer) Tous les pécheurs que je rencontre. Nul prélat ne peut aller contre, Sinon le pape seulement Qui établit ce réglement En faveur de notre saint ordre; Nul prélat n'est qui puisse y mordre Ni murmurer contre mes gens, Le bec leur ai clos dès longtemps. Mais il n'est rien, las! qui ne s'use! Les gens trop fortement j'abuse Et suis maintenant trop connu, Et ne suis plus si bien reçu Qu'autrefois; mais comment qu'il aille, J'ai deniers, troupeaux, victuaille; Tant j'ai fait, tant j'ai sermonné, Tant j'ai pris et tant m'a donné Tout le monde par sa folie, Que je mène joyeuse vie

[p.86] Nus d'eus à moi ne s'acompere, 11641. Ne ne prent qu'il ne le compere: Ainsinc faiz-ge tout à ma guise Par mon semblant, par ma faintise. Mès, por ce que confès doit estre Chascun an chascuns à son prestre, Une fois, ce dist l'Escripture, Ains qu'on li face sa droiture: Car ainsinc le vuet l'Apostoile, L'estatut chascun de nous çoile Qui vint ça, si les enortons, Mès moult bien nous en déportons, Car nous avons ung priviliege Qui de plusors faiz nous aliege; Mès cestui mie ne taisons, Car assés plus grant le faisons Que l'Apostole ne l'a fait, Dont li hons, se pechiés a fait, S'il li plaist, il porra lors dire: En confession vous di, Sire, Que cil à qui ge fui confés, M'a alegié de tout mon fés; Absolu m'a de mes pechiés Dont ge me sentoie entechiés; Ne ge n'ai pas entencion De faire autre confession Ne n'en vueil ci plus reciter, Si m'en poés atant quiter, Et vous en tenez apaiés, Quelque gré que vous en aiés; Car se vous l'aviés juré, Ge n'en dout prélat ne curé Qui de confesser me contraingne, Autrement que ge ne m'en plaingne,

[p.87] Par la simplesse des prélats 11745. Qui trop fort redoutent mes lacs. Nul d'eux contre moi ne s'essaie Et ne prend rien qu'il ne le paie. Aussi je fais tout mon content Par ma feintise et mon semblant. Mais si moult confessé doit être Tous les ans chacun par son prêtre, Selon l'Écriture, une fois, Pour jouir de tretous ses droits (Car ainsi l'ordonne le pape), Du statut nous rions sous cape; S'il en vient, nous les exhortons, Mais nous, bien nous en exemptons, Car nous avons un privilége Qui de plusieurs faix nous allége. Or, celui-ci point ne taisons; Au contraire nous renforçons Encor du pape l'ordonnance; Car tout pécheur peut d'assurance En faisant sa confession Dire sans hésitation: «Un tel m'a confessé naguère, M'a déchargé de tout, mon père, Absolu m'a de tout péché Dont je me sentais entaché, Et je ne veux pousser le zèle Jusqu'à confession nouvelle Venir aujourd'hui réciter; Veuillez donc céans m'acquitter, Et ceci vous doit moult suffire, Quelque raison qu'en puissiez dire, Car l'eussiez-vous cent fois juré, Je ne crains prélat ni curé