Le roman de la rose - Tome III

Part 3

Chapter 33,541 wordsPublic domain

Ainsinc Amors à eus parole, Qui bien reçurent sa parole. Quant il ot sa raison fenie, Conseilla soi la baronnie; En plusors sentences se mistrent; Divers diverses choses distrent: Mès puis divers descors s'acordent, Au diex d'Amors l'acord recordent.

_Les Barons._

Sire, font-il, acordé sommes Par l'acord de tretous vos hommes, Fors de Richesce solement, Qui a juré son serement Que jà ce chastel n'asserra, Ne jà, ce dist, cop n'i ferra De dart, de lance, ne de hache, Por homme qui parler en sache, Ne de nule autre arme qui soit, Et vostre emprise despisoit, Et s'est de nostre ost départie, Au mains quant à ceste partie, Tant a ce varlet en despit: Et por ce le blasme et despit,

[p.49] Et tous les châteaux dépecer 11149 Qu'elle osera jamais dresser. Conseillez-moi, que faut-il faire? Comment ordonner notre guerre? Quelle part vaut-il mieux presser Pour plus tôt le castel forcer?

_L'Auteur._

Il dit, et toute l'assistance L'accueillit avec bienveillance. Quand il eut fini ses raisons Se concertèrent les barons, En grand' discussion se mirent, Divers diverses choses dirent, Puis vers Amour de leur débat Rapportèrent le résultat.

_Les Barons._

Sire, font-ils, d'accord nous sommes Par l'accord de tretous vos hommes, Fors de Richesse seulement, Qui nous a juré par serment Que la tour jamais de sa vie Ne sera par elle assaillie, Que jamais nul, en vérité, Ne dira qu'elle y ait porté Coup de dard, de lance, de hache Ni d'autres armes qu'elle sache, Et furieuse rabaissait Notre entreprise, et soudain est De l'ost à grand fracas partie (Au moins quant à cette partie),

[p.50] C'onques, ce dist, cil ne l'ot chiere, 11083. Por ce li fait ele tel chiere: Si le het et hara dès or, Puisqu'il ne vuet faire tresor. Onc ne li fïst autre forfait, Vez-ci quanqu'il li a forfait. Bien dit sans faille qu'avant ier La requist d'entrer où sentier Qui Trop-Donner est apelez, Et la flatoit iluec de lez; Mès povres iert, quant l'en pria, Por ce l'entrée li véa: N'encor n'a pas puis tant ovré, Qu'un seul denier ait recovré Qui quites demorés li soit, Si cum Richece nous disoit: Et quant nous ot ce recordé, Sans li nous sommes acordé. Si trovons en nostre acordance, Que Faus-Semblant et Astenance, Avec tous ceus de lor baniere, Assaudront la porte derrière Que Male-Bouche tient et garde O ses Normans[13] que Mal-Feus arde! O eus Cortoisie et Largece, Qui là monstreront lor proece Contre la vielle qui mestrie Bel-Acueil par dure mestrie.

Après, Délit et Bien-Celer Iront por Honte escerveler; Sor li lor ost assembleront, Et cele porte asségeront.

[p.51] Tant ce valet lui fait dépit. 11177. Elle le blâme, insulte et dit Qu'elle ne lui fut oncques chère; Pour ce lui fait si dure chère; Elle le hait et haïra Tant que trésor il ne fera. Nul grief contre lui n'oppose, Sinon cette futile cause: C'est qu'avant-hier il la priait, Nous dit-elle, et la suppliait De lui laisser franchir l'allée, Qui Trop-Donner est appelée; Mais, dès lors, que pauvre le vit L'entrée elle lui défendit. Ainsi, sans plus, conclut Richesse: «Croiriez-vous que, dans sa paresse, Il n'a jamais su, le manant, Amasser un denier vaillant!» Quand elle eut conté sa querelle, Nous nous accordâmes sans elle. Or voici quel est notre plan: Abstinence et son Faux-Semblant, Avec tous ceux de leur bannière, Assailleront l'huis de derrière Que Malebouche et ses Normands[13b] Gardent (Dieu brûle ces brigands!); Suivront Courtoisie et Largesse; Elles montreront leur prouesse A la Vieille qui Bel-Accueil Tourmente à grand douleur et deuil. Désir et Bien-Celer ensuite Iront pour mettre Honte en fuite; Leur ost contre elle assembleront Et cette porte assiégeront.

[p.52] Contre Paor ont ahurté 11115. Hardement avec Séurté; Là seront o toute lor suite Qui ne sot onques riens de fuite. Franchise et Pitié s'offerront Contre Dangier, et l'asserront, Dont iert l'ost ordenée assés: Par ceus iert li chastiaus cassés, Se chascuns i met bien s'entente; Mès que Venus i soit présente, Vostre mère, qui moult est sage, Qu'ele set trop de cet usage: Ne sans li n'iert ce jà parfait Ne par parole, ne par fait: Si fust bon que l'en la mandast, Car la besoigne en amendast.

_Amours._

Seignors, ma mère la déesse, Qui ma dame est et ma mestresse, N'est pas du tout à mon desir, N'en fait pas quanque ge desir. Si seult-ele moult bien acorre, Quant il li plet, por me secorre A mes besoignes achever; Mès ne la voil or pas grever. Ma mere est: si la crieng d'enfance, Ge li port moult grant reverence: Qu'enfès qui ne crient pere et mere, Ne puet estre qu'il nel' compere. Et non porquant bien la saurons Mander, quant mestier en aurons; S'el fust si près, tost i venist, Que riens, ce croi, ne la tenist.

[p.53] Contre Peur en grand équipage 11211. Marcheront Sûreté, Courage, Entraînant leurs nombreux amis Qu'en fuite nul jamais n'a mis. Qu'à Pitié Franchise s'allie Pour assiéger de compagnie Danger enfin. Le château lors Succombera sous tant d'efforts, Si l'on agit avec entente. Mais que Vénus y soit présente, Votre mère, qui sage est tant Et si bien à ce jeu s'entend. Rien ne sera parfait sans elle Par hauts faits ni parole belle; Il serait bon qu'on la mandât Pour que mieux la besogne allât.

_Amour._

Seigneurs, ma mère la déesse, Qui ma dame est et ma maîtresse, N'est pas toute à mon bon plaisir Et ne fait pas tout mon désir. Jamais ne se fait-elle attendre, Quand il lui plaît, pour me défendre, Pour mes besognes achever; Mais je ne veux en abuser. Ma mère, je la crains d'enfance Et lui porte grand' révérence, Car fils qui ses parents ne craint S'en repent toujours à la fin. Nous pourrons pour notre querelle La mander s'il est besoin d'elle; Tant loin fût-elle, elle viendrait, Rien, je crois, ne la retiendrait.

[p.54] Ma mere est de moult grant proesce, 11147. Elle a pris mainte forteresce Qui coustoit plus de mil besens, Où ge ne fusse jà présens, Et si le me metoit l'en seure; Mès jà n'i entrasse nule eure, Ne ne me plust onques tel prise De forteresce sans moi prise: Car il me semble, que qu'en die, Que ce n'est fors marchéandie. Qui achapte un destrier cent livres, Paie-les, si en iert délivres; N'en doit plus riens au marchéant, Ne cil ne l'en redoit néant. Ge n'apele pas vente, don; Vente ne doit nul guerredon, N'i afiert graces ne merites; L'ung de l'autre se part tous quites. Si n'est-ce pas vente semblable: Car quant cil a mis en l'estable Son destrier, il le puet revendre, Et chetel ou gaaing reprendre; Au mains ne puet-il pas tout perdre, S'il se devoit au cuir aerdre: Li cuirs au mains li demorroit, Dont quelque chose avoir porroit; Et s'il a si le cheval chier, Qu'il le gart por son chevauchier, Tous jors iert-il du cheval sires. Mès trop par est li marchiés pires Dont Venus se vuet entremetre: Car nus n'i saura jà tant metre, Qu'il n'i perde tout le chaté Et tout quanqu'il a achaté;

[p.55] Ma mère est de moult grand' prouesse; 11243. Elle a pris mainte forteresse Plus de mille besans coûtant, Sans que même y fusse présent. On m'accusait l'avoir suivie, Mais je n'y entrai de ma vie; Car oncques ne me plut, ma foi, Forteresse prise sans moi. A mon avis, quoi qu'on en dise, Ce n'est pas une marchandise. Qui cent livres un destrier Achète, s'il l'a pu payer, Ne doit rien au marchand, tout comme Néant lui redoit l'autre, en somme. Je n'appelle pas vente un don; Or vente ne doit nul guerdon, Aucune grâce ne mérite, Et l'un de l'autre s'en va quitte. Pour l'autre vente, c'est bien pis; Car s'il a son destrier mis En l'étable, il le peut revendre, Et son bien, même un gain, reprendre. Au moins jamais tout il ne perd, Au pis aller le cuir lui sert, Comme il lui plaît il en dispose Et peut en tirer quelque chose. Et s'il a le cheval si cher Qu'il le garde pour chevaucher, Toujours est-il du cheval maître. Mais le marché pire doit être Lorsque c'est Vénus qui le fait; Car nul jamais assez n'y met, Qu'il ne perde et sa marchandise Et la somme d'argent remise;

[p.56] L'avoir, le pris a li vendierres, 11181. Si que tout pert li achatierres: Que jà tant n'i metra d'avoir Qu'il en puist seignorie avoir, Ne que jà puisse empéeschier Por donner, ne por préeschier, Que maugré sien autant n'en ait. Uns estranges, s'il i venoit, Por donner tant, ou plus, ou mains, Fust Bretons, Englois, ou Romains: Voire espoir tretout por noiant, Tant puet-il aler flaboiant. Sunt donc sage tel marchéans? Mès fol, chetif et meschéans, Quant chose à escient achetent, Où tout perdent quanqu'il i metent, Ne si ne lor puet demorer, Jà tant n'i sauront laborer. Neporquant jà nel' quier naier, Ma mère n'en seult rien paier. N'est pas si fole, ne si nice Qu'el s'entreméist de tel vice; Mès bien sachiés que tex la paie, Qui puis se repent de la paie, Quant Povreté l'a en destrece, Tout fut-il desciple Richece, Qui par moi rest en grant esveil, Quant el ne vuet ce que ge veil. Mès, par sainte Venus ma mere, Et par Saturnus son vieil pere Qui jà l'engendra jone touse, Mès non pas de sa femme espouse[14]... Encor vous vueil-ge plus jurer, Por miex la chose asséurer,

[p.57] Chose et prix garde le vendeur 11277. Si bien que tout perd l'acheteur. Tout son avoir dût-il y mettre, Celui-ci n'en sera seul maître. Il aura beau donner, prêcher, Jamais ne saurait empêcher Qu'autant et malgré lui n'obtienne Le premier étranger qui vienne, Qu'il soit Breton, Anglais, Romain, Qu'il ouvre autant, ou plus, la main, Ou moins; d'une belle parole Sans plus paiera, s'il sait son rôle. Sont-ils donc sages ces marchands? Non, mais fous, chétifs, imprudents, Quand à bon escient achètent Chose où tout perdent ce qu'ils mettent Et qui ne reste leur jamais Combien qu'ils se soient mis en frais. Toutefois, il est vrai, ma mère N'est pas de payer coutumière; Elle n'a pas l'esprit si sot De tomber en un tel défaut; Mais, sachez-le bien, tel la paie Qui regrette après sa monnaie, Quand Pauvreté l'étreint marri, Fût-il de Richesse l'ami, Qui contre moi sa peine toute Perd, quand je veux. Or qu'on m'écoute! Par ma mère sainte Vénus Et son vieux père Saturnus, Qui l'engendra grande et parfaite Et non par son épouse faite[14b]... Mais pour mieux la chose assurer, Je veux plus fièrement jurer:

[p.58] Par la foi que doi tous mes freres 11215. Dont nus ne set nommer les peres, Tant sunt divers, tant en i a, Que tous ma mere à soi lia, Encor vous en jure et tesmoing La palu d'enfer à tesmoing, Or ne bevré-ge de piment Devant ung an, se ge ci ment: Car des Diex savez la coustume, Qui en parjurer s'acoustume, N'en boit tant que l'an soit passés: Or en ai-ge juré assés. Mal-Baillis sui se m'en porjur, Mès jà ne m'en verrés parjur; Puis que Richece ci me faut, Chier li cuit vendre ce defaut. El le comperra, s'el ne s'arme Au mains d'espée ou de guisarme; Et puis qu'el ne m'ot pas hui chier, Dès lors qu'el sot que tresbuchier La forteresce et la tor dui, Mal vit ajomer le jor d'ui. Se ge puis riche homme baillier, Vous le me verrés si taillier, Qu"il n'aura jà tant mars ne livres, Qu'il n'en soit en brief tens délivres. Faillir li ferai ses deniers, S'il ne li sourdent en greniers; Si le plumeront nos puceles, Qu'il li faudra plumes noveles[16], Et le mettront à terre vendre S'il ne s'en set moult bien deffendre. Povre home ont fait de moi lor mestre, Tout ne m'aient-il de quoi pestre,

[p.59] Par la foi que dois à mes frères 11311. Dont nul ne peut nommer les pères, Tant sont divers, tant y en a A qui ma mère se lia, Par le Styx, la rivière impure De l'enfer, oui, je vous le jure, Et ne veux boire de piments Devant un an, si je vous ments (Car des Dieux sachez la coutume: A parjurer qui s'accoutume N'en boit de douze mois passés). Or, j'ai juré, je crois, assez; Malheur à moi si me parjure! Mais point ne me verrez parjure: Ah! Richesse nous laisse là! Eh bien! soit; mais cher le paiera! Oui, bien cher, à moins que ne s'arme De bonne épée ou de guisarme, Et puisqu'elle osa m'outrager, Quand sut que j'allais assiéger Le castel et la tour damnée, Mal vit lever cette journée! Si je puis riche homme tenir, Tant le veux pressurer, pétrir, Qu'eût-il des marcs à pleine bourse, J'en tarirai bientôt la source; En eût-il tous ses pleins greniers, J'épuiserai tôt ses deniers. Tant le plumeront nos pucelles Qu'il lui faudra plumes nouvelles[15b], Et lui feront jusqu'à son bien Vendre, s'il ne s'en défend bien! Pauvres ont fait de moi leur maître, Souvent n'ont-ils de quoi me paître,

[p.60] Ne les ai-ge pas en despit; 11249. N'est pas prodons qui les despit. Moult est Richesce enfrume et gloute, Qui les viltoie, et chace et boute; Miex aiment que ne font li riche, Li aver, li tenant, li chiche, Et sunt, foi que doi mon ael, Plus serviable et plus lael. Si me soffit à grant planté Lor bon cuer et lor volenté. Mis ont en moi tout lor penser, A force m'estuet d'eus penser; Tous les méisse en grans hautesces, Se ge fusse Diex des richesces Ausinc cum ge sui Diex d'Amors, Tex pitié me font lor clamors. Si convient que cestui sequeure Qui tant en moi servir labeure: Car s'il des maus d'Amors moroit, N'apert qu'en moi point d'Amors oit.

_Les Barons de l'Ost._

Sire, font-il, c'est vérités Tretout quanqu'avés récités: Bien est li serement tenables Cum bons et fins et convenables, Que fait avés des riches hommes; Ainsinc iert-il, certains en sommes. Se riches homs vous font hommage, Il ne feront mie que sage: Que jà ne vous en parjurrés, Jà la poine n'en endurrës

[p.61] Mais je n'ai contre eux nul dépit. 11345. Pour moi l'homme qui les honnit N'est ni preux, ni juste, ni sage. Seule leur fait mauvais visage Richesse au cœur cruel et bas, Les chasse et ne les aide pas. Pauvres mieux aiment que les riches Pourtant, ces avares, ces chiches, Et, par la foi de mes aïeux, Sont plus loyaux, plus généreux. De bonne volonté constante Et de bon cœur je me contente. Puisqu'ils ont mis tout leur penser En moi, je dois à eux penser, Et les mettrais en grand' hautesses Si j'étais le Dieu des richesses, Comme je suis le Dieu d'Amours. Oui, je leur dois aide et secours, Car trop m'émeut leur plainte amère, Lui surtout, tant vers moi sincère; Et des maux d'Amours s'il mourait, Nul en moi d'amour ne verrait.

_Les Barons de l'Ost._

Sire, font-ils, bien est tenable Votre serment, bon, convenable Et juste. Oui, c'est vérité, Tretout ce qu'avez décrété Céans contre les riches hommes. Tel sera fait, certains en sommes, Et si jamais riche vous font Hommage, en fous ils agiront. Sire, ne soyez pas parjure, Pour ne pas endurer l'injure

[p.62] Que piment en laissiés à boivre. 11279. Dames, lor braceront tel poivre, Si puéent en lor laz chéoir, Qu'il lor en devra meschéoir. Dames si cortoises seront, Que bien vous en aquiteront: Jà n'i querés autres victaires; Car tant de blanches et de naires Lor diront, ne vous esmaiés, Que vous en tendrez apaiés. Jà ne vous en meslés sor eles; Tant lor conteront de noveles, Et tant lor movront de requestes Par flateries deshonnestes, Et lor donront si grans colées De baiseries, d'acolées, S'il les croient, certainement Ne lor demorra tenement Qui ne voille le mueble ensivre; Dont il seront primes delivre. Or commandés quanque vodrois[16], Nous le ferons, soit tors, soit drois. Mès Faus-Semblant de ceste chose Por vous entremetre ne s'ose: Car il dit que vous le haés, Ne set s'à honnir le baés. Si vous prions tretuit, biau Sire, Que vous li pardonnés vostre ire, Et soit de vostre baronnie Avec Astenence s'amie: C'est nostre acord, c'est nostre otroi.

_Amours._

Par foi, dist Amors, ge l'otroi:

[p.63] De ne plus boire de piment. 11377. Oui, dames leur iront brassant Tel poivre, dans leurs lacs s'ils tombent, Qu'il faudra que tous y succombent; Si courtoises toutes seront Que bien vous en acquitteront; N'y cherchez pas d'autres victoires, Car tant de blanches et de noires Leur diront, tranquille soyez, Que pour content vous vous tiendrez. Ne vous en mêlez point; car elles Leur conteront tant de nouvelles, Leur donneront tels coups de bec, Accolades, baisers, avec Mille requêtes attendries Par déshonnêtes flatteries, Que nul bien fonds ne restera Et que le meuble tôt suivra; Tôt seront-ils dépouillés voire, S'ils veulent leurs sornettes croire. Or, commandez, et que fait soit Votre vouloir, soit tort, soit droit. Mais Faux-Semblant de cette chose, Pour vous, entremettre ne s'ose; Car, dit-il, vous le haïssez, Peut-être le honnir pensez. Tretous nous vous prions, beau sire, Que vous lui pardonniez votre ire. Daignez donc, c'est notre désir, Parmi vos barons l'accueillir Avec Abstinence sa mie.

_Amour._

A ce, dit Amour, me rallie;

[p.64] Dès or veil qu'il soit de ma cort, 11311. Ça viengne avant.

_L'Acteur._

Et cil acort.

LXI

Comment le dieu d'Amours retient Faulx-Semblant, qui ses homs devient, Dont ses gens sont joyeulx et baulx, Quant il le fait roy des Ribaulx.

Faus-Semblant, par tel convenant Seras à moi tout maintenant, Que tous nos amis aideras, Et que jà nul n'en greveras; Ains penseras d'eus eslevcr, Et de nos anemis grever. Tiens soit li pooirs et li baus, Tu seras mès rois des Ribaus[17], Ainsinc le vuet nostre chapitre. Sans faille tu es maus traïtre Et lerres trop desmesurés, Cent mile fois t'ies parjurés: Mès toutevois en audiance, Por nos gens oster de doutance, Commant-ge que tu lor enseignes, Au mains par generaus enseignes, En quel leu il te troveroient, Se du trover mestier avoient, Et comment l'en te congnoistra, Car grant sens en toi congnoistre a.

[p.65] Désormais qu'il soit de ma cour. 11409. Çà qu'il s'avance.

_L'Auteur._

Et l'autre accourt.

LXI

Comment le Dieu d'Amours retient Semblant, qui son homme devient, Et le nomme chef de l'armée Qui toute en est fière et charmée.

Par cet accord donc, Faux-Semblant, Tu seras à moi maintenant. Nos amis aideras sans cesse Et traiteras avee tendresse, Toujours jaloux d'eux élever Et de nos ennemis grever. A toi l'autorité suprême, Mes soldats dirige toi-même, Notre chapitre ainsi le veut. Mais nous n'ignorons pas, par Dieu, Que tu n'es qu'un ignoble traître. Cent mille fois et plus peut-être Tu t'es, à mon su, parjuré, Larron par trop démesuré! Mais toutefois en audience, Pour sortir nos gens de doutance, Tu vas nous dire incontinent, Tout au moins généralement, En quel lieu te tiens d'ordinaire S'il est besoin qu'on te requière,

[p.66] Di nous en quel leu tu converses. 11337.

_Faulx-Semblant._

Sire, j'ai mansions diverses Que jà ne vous quier reciter, S'il vous plest à m'en respiter; Car, se le voir vous en raconte, Avoir i puis domage et honte; Se mi compaignon le savoient, Sachiés de voir, il m'en haroient, Et m'en procurroient anui, S'onques lor cruauté connui: Car il vuelent en tous leus taire Vérité qui lor est contraire. Jà ne la querroient oïr, Trop en porroient mal joïr, Se ge disoie d'eus parole Qui ne lor fust plesante et mole: Car la parole qui les point, Ne lor abelist onques point, Se c'estoit néis l'évangile Qui les repréist de lor guile, Car trop sunt cruel malement. Si sai-ge bien certainement, Se ge vous en di nule chose, Jà si bien n'iert vostre Cort close Qu'il nel' sachent, combien qu'il tarde: Des prodes hommes n'ai-ge garde, Car jà sur eus riens n'en prendront Prodomme, quant il m'entendront; Mès cil qui sor soi le prendra, Por soupeçoneus se rendra

[p.67] Comment l'on te reconnaîtrait, 11435. Car te connaître bon serait. Dis-nous en quel lieu tu t'exerces.

_Faux-Semblant._

Sire, j'ai demeures diverses Et trop longues à recenser, Qu'il vous plaise m'en dispenser. Car vrai, si je vous le raconte Avoir y puis dommage et honte. Si le savaient mes compagnons, Je connais ces cruels larrons, Ils me déclareraient la guerre Et me feraient trop grand' misère. Car ils veulent taire en tous lieux Vérité mauvaise pour eux; Et si je disais d'eux parole Qui ne leur fût plaisante et molle, Ils en pourraient trop mal jouir; Vérité ne veulent ouïr. Car la parole qui les blesse Ne les contente point; serait-ce L'Évangile qui les reprît De leurs vices, trop grand dépit Ils en auraient, croyez-moi, sire, Et trop cruels sont en leur ire. Or je sais bien pertinemment Que si jamais, tant seulement, Je vous en dis la moindre chose, Ne sera votre Cour tant close Qu'ils ne le sachent tôt ou tard. Les bons, je sais, aucune part De tout ce que je pourrais dire, Ne prendront qui leur puisse nuire;

[p.68] Qu'il ne voille mener la vie 11367. De Barat et d'Ypocrisie Qui m'engendrerent et norrirent.

_Amours._