Le roman de la rose - Tome III
Part 22
Dans la suite, les guerres continuelles, comme le remarque le P. Daniel, _Histoire de France_, tome III, [p.426]occupèrent trop la noblesse; l'ignorance s'introduisit parmi elle et l'obligea (au grand regret de ceux qui, dans la suite, composèrent cet ordre) d'abandonner l'une de ses plus illustres et plus anciennes prérogatives, qui étoit de juger les peuples.
Les raffinemens dans les procédures vinrent à un tel point, que la judicature demanda un homme tout entier. Nos rois eurent recours aux jurisconsultes, qu'ils transférèrent des universités aux parlemens, tous égaux entre eux par l'autorité qu'ils exercent dans l'étendue de leur ressort: ils attachèrent à ces places une noblesse qui étoit d'autant plus due à ceux qui les remplissoient, qu'en faisant observer les lois de l'État et en rendant la justice à ceux qui le composent, ils contribuent autant à sa gloire et à sa conservation que ceux qui sont armés pour sa défense.
Du Cange observe que l'on tient par tradition que nos rois, ayant abandonné leur palais pour y dresser un temple à la justice, communiquèrent en même temps leurs ornemens royaux à ceux qui y devoient présider, afin que les jugemens qui sortiroient de leur bouche eussent plus de poids et d'autorité, et qu'ils fussent reçus des peuples comme s'ils étoient émanés de la bouche même du prince. C'est à ces concessions qu'il faut rapporter les mortiers qui servoient de couronne aux rois de la première race, à l'exemple des empereurs de Constantinople et à quelques rois de la seconde et de la troisième; les écarlates et les hermines des chanceliers de France et des présidens du parlement, dont les manteaux ou les épitoges sont encore à présent faits à l'antique, étant troussés sur le bras gauche et attachés à l'épaule avec une agrafe d'or, tels furent les manteaux de nos rois.
[p.427]Cette distinction des deux noblesses donna lieu à celle qu'on mit dans la chevalerie. On vit alors des chevaliers _ès-loix_ occuper les premières places de la judicature, ainsi qu'on avoit vu les chevaliers _d'armes_ les remplir. Voilà pourquoi le _Roman de la Rose_ fait mention de la chevalerie d'_armes_ et de celle de _lecture_, qu'on appeloit aussi _légale_. Les gens de robe qui l'avoient inventée trouvèrent, dans la suite, le secret de supprimer la distinction essentielle de leur chevalerie, comme le remarque M. de Boulainvilliers; aussi ne se trouve-t-elle plus que dans les anciens historiens, où, suivant la coutume de ce temps-là, les gens de lettres ou de robe sont appelés chevaliers _ès-loix_. Ce titre, dans les commencemens, ne se donnoit point à tous ceux qui étoient à la tête des parlemens; le chancelier, comme chef de la justice, et le garde des sceaux, étoient chevaliers, ainsi que le premier président du parlement de Paris. Charles IX accorda ce titre au premier président du parlement de Rouen, qui a passé à tous les chefs des cours souveraines: avant cette concession, les premiers présidens qui n'étoient point chevaliers s'appeloient _maîtres_, simplement; et, s'ils étoient chevaliers auparavant que d'être présidens, on les nommoit _messire_.
La Roche-Flavin, livre II, des _Parlemens de France,_ sect. VIII, observe qu'anciennement il y avoit quantité de seigneurs et de gentilshommes qui tenoient à honneur d'être présidens ou conseillers, dont la plupart étoient chevaliers, qui pour raison de ladite qualité étoient nommés _messire_ ou _messieurs_, comme cela se pratiquoit sous Philippe de Valois.
Sans vouloir contester le titre de chevalier à ceux qui le prennent, il faut tenir pour certain, avec du [p.428] Tillet, Choppin et Loyseau, que nul ne naît chevalier, pas même les enfants des rois, _equites facti, non nati_: ce titre est purement personnel, et ne passe point par succession du père au fils, comme la noblesse du sang qui s'acquiert par la naissance. On doit conclure de là que personne ne doit prendre cette qualité, à moins que le roi ne le reçoive au nombre des chevaliers, ou que ce titre ne soit inséré dans les provisions des charges auxquelles il a plu à nos rois de l'attacher.
Parmi les chevaliers de _lecture_, il n'y en avoit que d'une espèce, au lieu que, parmi les chevaliers _d'armes_, on distinguoit les chevaliers simples d'avec les bannerets: ceux-ci, plus riches que les autres, obtenoient du roi la permission de lever une bannière, ce qui étoit la même chose que d'avoir une compagnie de gens de pied ou de chevaux, à la différence que la compagnie du _banneret_ étoit de cinquante hommes d'armes, outre les archers et les arbaletriers, c'est-à-dire cent cinquante chevaux: évaluation d'autant plus facile à faire, que Froissard rapporte dans son _Histoire_ que vingt mille hommes d'armes faisoient cent soixante mille hommes de guerre. La paye des chevaliers _bannerets_, lorsqu'ils alloient à la guerre pour le roi, étoit de vingt sols tournois par jour; les chevaliers _bacheliers_ avoient la moitié, ainsi que les écuyers _bannerets_; les écuyers simples cinq sols, les gentilshommes à pied deux sols, les sergens à pied un sol tornois, et les arbaletriers un sol parisis. La bannière du chevalier banneret étoit carrée, parce qu'on coupoit la pointe du pennon, d'où est venu le proverbe: «_Faire de pennon banniere_,» c'est-à-dire passer à une nouvelle dignité: tant qu'on n'étoit que simple chevalier, on [p.429]ne pouvoit porter qu'un pennon ou une banderolle pointue. Il y a encore une espèce de chevalerie fort singulière dont quelques pères, plus ambitieux que prodigues, se sont avisés de faire l'apanage du cadet qui porte une épée; mais comme ce titre ne se donne point sérieusement, je ne m'amuserai point à faire voir combien il est mal fondé. (LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 30, _pages_ 112-113.
Vers 12056-12156. Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, prêcha contre l'hypocrisie des ecclésiastiques, et principalement des moines. (Du Haillan, _Histoire de France_.)
_Floruit Guillelmus de Sancto-Amore, doctor Sorbonicus, qui scripsit contra ordines mendicantium_. (Genebrardus in chronographia.)
«Ce docteur, qui vivoit en 1260, composa un traité sous le titre _Des périls des derniers temps_, pour la défense de l'Écriture et de l'Église, contre les périls qui menaçoient l'Église universelle, de la part des hypocrites et faux prédicateurs, se fourrant ès maisons, oiseux, curieux, vagabonds.» Cet ouvrage est divisé en quatre livres; il a pour but de rendre à l'Université de Paris la tranquillité qui avoit été troublée en 1243, par la doctrine des religieux mendians. Saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin y répondirent. Le pape Alexandre IV condamna le livre de Saint-Amour, _De Periculis novissimorum temporum,_ où il déclame contre la pauvreté fictive des mendians; et ceux-ci remuèrent tant de ressorts, qu'ils le firent bannir du royaume. (LANTIN DE DAMEREY.)
[p.430] NOTE 31, _pages_ 114-115.
Vers 12089-12189. _Faussonniers_ et _terminéours,_ que nous avons traduits par _faux monnayeurs_ et _banqueroutiers,_ adoptant l'opinion de Lantin de Damerey et de Méon. M. Francisque Michel veut voir une erreur dans cette interprétation, disant que _faussonniers_ doit se traduire par _commis des gabelles_, et _terminéours_ par _arpenteurs_. Sans prendre la défense de ces deux honorables corporations, dont la première surtout devait être peu sympathique au public, nous dirons d'abord que le sens de la phrase s'accommode mieux de la version de MM. Méon et Lantin de Damerey que de celle de M. Francisque Michel. Puis, après avoir étudié la question, nous avouerons que si le mot _banqueroutier_ est trop moderne pour exprimer une idée du XIIe siècle, il se rapproche plus du sens probable qu'_arpenteur_.
En effet, pour bien comprendre un mot entièrement disparu de la langue, à défaut d'un texte précis ne laissant de place à aucun doute, il est d'usage de rechercher le sens primitif du mot.
_Faussonnier_, dit Du Cange, veut dire _faux-monnayeur,_ comme _faussonner, faire de la fausse-monnaie._ Racine: _falsare, falsoneria, falsus-saulnerius, falsonarius._ Le sens primitif était _faussaire_, puis _faux-monnayeur._ Au mot _Falsonarius_, Du Cange cite une vieille charte où il est dit: _Falsonarii et retonsores denariorum_. Au mot _Falsoneria_, il cite cette phrase des _Ordonnances royales de France_, année 1388, tome VII, page 242, art. 26: «_Sur les Fauçonneries qui se font dans lesdites monnoyes_, etc.... Au mot FALSUS-SAULNERIUS, _idem qui_ FÀLSONARIUS, _nostris [p.431]alias_ FAUSSONNIER, il cite cette phrase des _Édits de saint Louis_, chap. 39: _Dictus le Galoys falsus-saulnerius reputatus communiter erat faussoniers de monoyes._ Puis au tome IV, page 396, des _Ordonnances royales de France_, année 1363, ces mots: _Monnoyes d'or et d'argent faussonnées_ ... Le sens de faux-monnayeur est donc indiscutable pour _faussonnier_, et comme M. Francisque Michel se garde bien de donner aucune preuve à l'appui de sa version: _commis des gabelles_, nous n'avons pas cru devoir l'accepter.
Quant à _terminéours_, tiré du bas latin _terminarius,_ suivant Du Cange, il s'écrivait indistinctement: _termoieeur, termoieur, termineur_, c'est-à-dire _qui aliquod tenementum possidet ad terminum_, d'où le mot _termor, tenens ex termino. Terminéours_ signifieroit donc _emprunteur à terme, débiteur_, puis enfin _banqueroutier_, et les deux vers 12287 et 12288:
Ou se nus homme oultre mesure Vent à TERME ou preste à usure ...
semblent consacrer le sens que donne Du Gange à _terminéours_. Pour être juste, nous devons dire que le bas latin _terminator_ signifiait aussi: arpenteur, géomètre.
Quant au mot _maiours_, que nous avons traduit par _guerriers_, nous avouons avoir hésité longtemps. Nous avions primitivement adopté:
Maires, prévôts, baillis, archers ...
Mais le mot _maire, maior_, qui voulait dire _chef,_ nous a paru, rapproché de _bedeau (simple archer)_, signifier ici _officier_, comme _bailli_ est opposé à _prévost._ Peut-être y doit-on voir tout fonctionnaire ou chef de service.
[p.432] NOTE 32, _pages_ 118-119.
Vers 12140-12242. _Béguines_. Ce nom se donnoit aux filles d'une ancienne congrégation séculière établie en plusieurs lieux de Flandres, de Picardie et de Lorraine. Il y a des auteurs, au nombre desquels est le P. Thomassin, qui ont regardé les _béguines_ comme des espèces de chanoinesses ou de bénéficières: Jehan de Meung paroît les prendre ici dans cette acception.
Du Cange le fait dériver de Begga, fille de Pepin de Landau, sur de sainte Gertrude, qui institua des religieuses nommées _béguines_. (LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 33, _pages_ 118-119.
Vers 12154-12256. Nous avons choisi la forme ironique pour notre traduction. _Gaignons_ veut dire proprement: _chiens_.
NOTE 34, _pages_ 120-121.
Vers 12164-12264. _Super cathedram Moysi sederunt Scribæ et Pharisæ. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis, servate et facite; secundum opera vero eorum nolite facere: dicunt enim, et non faciunt_. (Vers 2 et 3.)
NOTE 35, _pages_ 122-123.
Vers 12185-12187. _Philatière_, du mot _philacterium;_ c'étoit un morceau de parchemin sur lequel étoient [p.433]écrits les préceptes du Décalogue. Les Pharisiens en portoient une bande sur le front, et l'autre sur le bras, pour avoir toujours présente la loi que Dieu avoit donnée à Moyse. Les philatières se nommoient aussi téphillins; il falloit bien des cérémonies pour les faire. Vigenere, dans son _Traité des chiffres_, a observé que lorsque les Juifs tuent un veau pour faire des téphillins, ils disent: «Je sacrifie ce veau ici en intention d'employer sa peau à en faire des téphillins.» Ils en disent autant quand ils donnent cette peau au corroyeur et à l'écrivain; mais cela ne se pratique que du côté de la chair, et non pas de celui du poil.
Pendant qu'ils le portent sur eux, ils n'approchent point des sépultures ni de leurs femmes, que premièrement ils n'aient bien serré leurs théphillins en de doubles boëtes, de peur de les polluer; car selon les traditions du Talmud, quiconque a le téphillin à son chef et au bras, et sur le sommier de sa porte, il se prépare comme une habitude à se contre-regarder du péché, suivant ce qui est écrit, «_qu'une fisselle cordelée en trois est plus forte à rompre._»
_Observant hodie Judei rigidè in tephillis suis, et in fronte et in armillarum loco ut sint litteræ, non plures in unâ lineâ quam in aliâ, et equaliter semper in omnibus: olim dilalabant super frontem ut essent conspicua, et hoc est quod reprehendit Christus dum dicit dilatare philacteria: tegunt illa hodie, veste et pileo, præsertim ne Christiani obripiant illa_. (Hæc in Scaligerianis, littera T.)
_Philatière_ ou _philatire_ se prenoit aussi pour un reliquaire en forme de croix, dont les uns, plus grands, étoient conservés dans les églises, pour y être exposés à la vénération des fidèles, qui portoient les petits [p.434]pendus à leurs cols comme un préservatif contre toutes sortes d'accidens: on voit par là que la vertu de ces reliquaires les avoit fait nommer filatières, à cause du rapport qu'ils avoient en cela aux filatîères des Juifs. (LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 36, _page_ 130.
Vers 12322. L'original porte _savoit_; c'est évidemment une erreur. Elle est reproduite par M. Francisque Michel.
NOTE 37, _pages_ 130-131.
Vers 12346-12450. Si je mets une note ici, cher lecteur, c'est uniquement pour vous permettre de souffler après une phrase pareille.
NOTE 38, _pages_ 130-131.
Vers 12347-12451. Tout ce passage, jusqu'au vers 12457-12559, a dû être rajouté après coup.
NOTE 39, _pages_ 132-133.
Vers 12362-12466. _Évangile pardurable_; voici ce que dit Henri-Étienne, au chap. 38 de l'_Apologie d'Hérodote_, de ce livre fameux, aujourd'hui complètement perdu:
«Les Jacobins et les Cordeliers, sur les mémoires de l'abbé Joachim et sur les visions d'un carme nommé Cyrille, firent un livre intitulé l'_Évangile éternel_, ou du _Saint-Esprit_, dont le but étoit de [p.435]prouver que l'état de grâce ne procédoit pas de la loi de l'Évangile, mais de la loi de l'esprit. C'est avec de telles armes que ces religieux mendians voulurent combattre l'hérésie des Vaudois ou pauvres de Lyon, dont fut auteur un Jean le Vauldois, qui vivoit en 1170. Alexandre IV, comme le raconte Platine, fit brûler l'_Évangile pardurable_. Guillaume de Saint-Amour, au nom de l'Université de Paris, s'éleva beaucoup contre cet ouvrage, que ses auteurs disoient être autant au-dessus de l'Évangile de Jésus-Christ que le soleil est supérieur à la lune par sa clarté.» (LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 40, _pages_ 132-133.
Vers 12368-12473. Il y avoit auprès de Notre-Dame une école qu'Abaylard appeloit _Schola Parisiaca._ Les écoliers en étoient devenus si nombreux, que les chanoines de Notre-Dame s'en trouvèrent incommodés, et en 1257, ces écoles, qui étoient au septentrion, furent transférées au midi, entre le palais épiscopal et l'Hôtel-Dieu. (LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 41, _pages_ 140-141.
Vers 12498-12600. Les _Béguins_ étoient une espèce de moines qui étoient mariés; ils furent condamnés au concile de Cologne en 1260, et au concile général de Vienne en l'an 1311. On les appeloit aussi _Béguards_.(LANTIN DE DAMEREY.)
L'auteur semble parler de ces moines avant leur condamnation, avant 1260, si nous en jugeons par [p.436]les vers qui suivent, à moins d'admettre qu'il comprenne sous ce terme général tous les ordres plus ou moins mendiants, ce qui nous paraît vraisemblable. Dans tous les cas, la preuve ne serait pas suffisante pour faire remonter le Roman avant cette date. (P.M.)
NOTE 42, _pages_ 140-141.
Vers 12513-12617. Ce passage, entre crochets jusqu'au vers 12528-12632, est encore évidemment une intercalation.
NOTE 43, _pages_ 142-143.
Vers 12536-12640. _Baillir_ voulait dire _garder_, d'où _bien baillir, bien garder_, et par extension _bien traiter; mal baillir_ signifiait _mal garder_ et _mal traiter_. Ainsi, aux vers 12227 et 11525, le sens n'est pas douteux; c'est bien: «mal gardé, en grand péril, perdu.» _Maltraité_ ne se comprendrait pas.
Ici les deux interprétations se dressent en face l'une de l'autre avec un sens tout à fait différent. D'abord _mal garder_:
Aussi vous pourrai-je bien manquer (de parole) Si vous me deviez mal garder.
D'autre _part maltraiter_:
Aussi pourrai-je bien vous tromper, Quand même vous m'en devriez maltraiter,
ou bien encore:
S'il vous venait à l'idée de me maltraiter.
[p.437]Nous avons adopté la première version; le lecteur jugera si nous avons été bien inspiré. Une fois de plus, nous nous trouvons en désaccord avec M. Francisque Michel, qui adopte _maltraiter_.
NOTE 44, _pages_ 148-149.
Vers 12609-12716. _Robe cameline. Camelin_ et _cameline,_ espèce d'étoffe qui a pris son nom des poils de chameau qui entroient dans sa contexture. Il y avoit des _camelins_ d'Amiens, de Cambrai. On lit dans une pièce qui a pour titre le _Couronnement du Renart_:
De vert de Gant, ne de Douay, Ne des camelins de Cambray.
Robert Sorbon, reprochant à Joinville devant saint Louis qu'il étoit plus richement vêtu que le roy, il lui répondit: «Mestre Robert, salve vostre grâce, je ne foiz mie à blasmer se je me vest de vert et de vair, car cest habit me lessa mon père et ma mère; mès vous faites à blasmer, car vous estes filz de vilain et de vilaine, et avez lessié l'abit vostre pere et vostre mere, et estes vestu de plus riche camelin que le roy n'est.» (_Histoire de saint Louis_, par Joinville.) (LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 45, _pages_ 150-151.
Vers 12641-12749. «Un bourdon de larcin, plein de tristes pensers et de peines, une écharpe de soucis pleine, une potence de trahison, etc....»
Cette singulière manie d'introduire l'allégorie [p.438]jusque dans les descriptions était fort en vogue au moyen âge. Nous verrons tout à l'heure les combattants manier des armes fantastiques: «épées de miséricordes, lances de sanglots, écus de discrétion bordés de langues coupées, etc....» Il est curieux de mettre ici en parallèle un des plus célèbres poètes du XIIIe siècle avec nos deux compatriotes, le satirique Rutebœuf. Dans son poème la _Voie de Paradis_, il raconte qu'en songe il se dirigea vers le paradis. Il rencontre en chemin Pitié, sous les traits d'un homme qui le guide et lui conseille de se garder de ses ennemis: Avarice, Envie, Orgueil, etc.... Il les lui dépeint, ainsi que leur demeure. Disons tout d'abord que le poète normand est loin d'atteindre ses contemporains orléanais, quoique cependant il ne manque pas d'inspiration. Les portraits de Guillaume de Lorris sont à ceux de Rutebœuf ce qu'est «_le soleil à la lune_,» et la description de la maison d'Avarice ne saurait soutenir le parallèle avec celle de Fortune, dans la partie de Jehan de Meung. Rutebœuf commence ainsi sa description:
Du fondement de la meson Vous di que tel ne vit mès hon. Ung mur i a de félonie Tout destrempé à vilonie; Li sueil sunt de desesperance Et li pommel de mescheance; Li torchéis est de haïne, etc....
De même la nef de Renard le Novel dans le Roman de ce nom.
Li fons est de male pensée Et s'est de traïson bordée, Et clauwée de vilonnie, Et de honte très bien poïe, etc....
[p.439]tandis que celle de Noble, le Lion, n'est construite que de bonne pensée, fine amour, courtoisie et mainte vertu.
Cet abus de l'allégorie se perpétua beaucoup plus longtemps qu'on ne pourrait le supposer, car nous voyons Cervantès encore, dans son _Voyage au Parnasse,_ bâtir son navire fantastique de matériaux tout aussi fabuleux, tels qu'élégies, chansons, drames, odes, etc.
NOTE 46. _pages_ 154-155.
Vers 12702-12814. _Menesterel_, de _manus_ et _histrio,_ étymologie qui paroît plus sûre que celle de _ministelli quasi parvi ministri_, rapportée par Du Cange, _Dissert. V sur l'histoire de saint Louis_. On appeloit ainsi celui qui alloit jouer des instruments de musique, chanter des chansons ou donner des aubades à la porte de celle qu'il aimoit: ce nom est resté à tous ceux qui jouent de quelque instrument pour de l'argent; mais il n'y a plus que les violons de campagne à qui on le donne.
On faisoit anciennement grand cas des menestriers. On lit dans _Froissard_ que le duc de Lancastre donna aux menestriers, qui avoient bien joué, cent nobles, et que le duc de Touraine donna, tant aux hérauts qu'aux menestriers, la somme de cinq cents livres, et qu'il les revêtit de draps d'or et fourrés de fin menu vair, lesquels draps furent estimés à 200 francs. (LANTIN DE DAMEREY.)
N'en déplaise à M. Lantin, c'est son adversaire qui est dans le vrai: _ménestrel_ vient de _ministerellus,_ diminutif de _minister_.(P.M.)
[p.440] NOTE 47, _pages_ 154-155.
Vers 12703-12815. _Barré_. C'est le nom qu'on donnoit aux Carmes à leur arrivée en France, sous le règne de saint Louis, en 1259, à cause de la bigarrure de leurs habits noirs, jaunes et blancs. La rue où ils demeuroient autrefois à Paris a conservé le nom des Barres.
Ces religieux, dans la suite, quittèrent leur chape et leur manteau bigarrés, et prirent la chape blanche sur l'habit noir, qui fut changé en tanné par ceux qui embrassèrent la réforme en Espagne.
Ce manteau, si l'on en croit l'abbé Trithême, étoit de la même couleur que celui qui fut jeté à Elisée par le prophète Elie lorsqu'il fut enlevé dans un chariot de feu. (_Traité de l'origine des noms_, par La Roque, chap. 42.)(LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 48, _pages_ 154-155.
Vers 12705-12817.
Et sachent tuit li autres freres; N'i a cil qui prodons n'apere.
M. Francisque Michel écrit: _li autre frere_.
Nous prions le lecteur de se reporter au Ve volume; il y verra quelles étaient les règles qui dominaient alors dans la déclinaison.
Nous nous contenterons de dire ici que la règle du pluriel le plus en usage au XIIIe siècle était que le sujet pluriel ne prenait pas l'_s_, et que le régime le prenait toujours.
Partant de là, si nous adoptons l'orthographe de [p.441]Méon, «_li autres frères_» serait régime; dans l'autre cas, il devient sujet. Donc deux traductions se trouvent en présence:
1° Sachent, de _sachier_ (tirer, exploiter): «Et qui exploitent tous les autres frères.»
2° Sachent, subj. de _savoir_: «Et que le sachent tous les autres frères.»
Nous nous sommes, tout en respectant l'orthographe de Méon, dont nous tenons à reproduire le texte exact, rangé à l'opinion de M. Francisque Michel. La rime, en effet, indique que _frere_ doit s'écrire sans _s_. Or, bien que plusieurs fois nous nous heurtions à de pareilles licences, qui cependant ne rendent pas le sens douteux, nous reconnaissons qu'elles ne sont que des exceptions, et nous ne sommes pas obligé d'en voir une ici. La première traduction nous séduit cependant beaucoup plus que celle que nous avons adoptée; elle est tout à fait dans le goût de l'auteur et nous semble bien plus rationnelle ici.
Ajoutons que _tuit_ (toti), était primitivement le sujet, et _tous_ (totos) le régime. Deux vers plus haut, nous lisons:
Li Jacobin sunt tuit prodomme.
NOTE 49, _page_ 164.
Vers 12852. Nous avons encore à signaler une singulière erreur de M. Francisque Michel. Pourquoi repousse-t-il ce vers après:
Por tant qu'il le puisse savoir...?
Il l'a fait, à nos yeux, sans rime ni raison.
[p.442] NOTE 45, _pages_ 172-173.
Vers 12951-13071. _A guersay_. MM. Méon, Francisque Michel et Roquefort traduisent: _Jersey_. Pourquoi? nous nous le demandons. _A guersay_ correspond exactement à notre: _à tirelarigot_. Quand les Anglais buvaient, le premier disait: _vessail!_ (à votre santé), ou bien encore _have!_ (salut), et l'autre répondait: _guersai!_
_Guesseillier_ voulait dire _boire outre mesure_, comme le peuple dit: _jusqu'à plus soif, à mort. Wassailer_, en anglais, signifie ivrogne.
NOTE 51, _pages_ 178-179.