Le roman de la rose - Tome III
Part 20
[p.386] Ne vi voler, que li cop volent; 16267. Tuit se derompent et afolent. Onques ne furent tex mellées De tant de gens ainsinc mellées. Mès ne vous en mentirai jà, L'ost qui le chastel asseja, En avoit adès le pior: Li diex d'Amors ot grant paor Que sa gent n'i fust toute occise. Sa mere mande par Franchise Et par Douz-Regart, qu'ele viengne, Que nul essoingne ne la tiengne, Et prist trives endementiers, Entor huit jors, ou dix entiers, Ou plus, ou mains, jà recité Ne vous en iert certaineté. Voir à tous jors fussent-els prises, S'à tous jors les éust requises, Comment qu'il fust d'eles casser, Qui que les déust trespasser. Mais se son meillor i séust, Jà trives prises n'i éust; Et se li Portier ne cuidassent Que li autre ne les cassassent, Puis que fussent abandonnées, Jà ne fussent espoir données De bon cuer, ains s'en corroçassent, Quelque semblant qu'il en monstrassent[115]: Ne jà trive n'i éust prise, Se Venus s'en fust entremise; Mès sans faille il le convint faire. Ung poi s'estuet arriere traire, Ou por trive, ou por quelque fuite, Trestoutes les fois que l'en luite
[p.387] Ne vis voler que drus les coups, 16459. A l'envi se pourfendent tous; Oncques ne vis telles mêlées De bonnes gens ainsi mêlées. Mais, las! à ne vous point mentir, L'ost accouru pour assaillir Le fort castel de Jalousie Certe avait la pire partie. Un instant même Dieu d'Amour Trembla que sa gent en ce jour Tout entière n'y fût occise. Sa mère il mande, par Franchise Et par Doux-Regard, d'accourir Sans que rien la pût retenir. Cependant on prit une trêve De huit ou dix jours, ou plus brève Ou plus longue, je ne le sais, Et nul ne le saura jamais. Pour toujours trêve eût été prise Si pour toujours on l'eût requise, Dût l'un ou l'autre la casser Et sa parole outrepasser. Car Amour, le combat propice, N'eût point accepté d'armistice, Comme eux, s'ils eussent pu penser Qu'Amour dût la trêve casser Et qu'elle fût abandonnée, Les portiers ne l'eussent donnée De bon cœur, sans nul contredit, Quoiqu'ils celassent leur dépit[115b]. Trêve non plus n'eût été prise Si Vénus se fût entremise; Mais il le faut bon gré mal gré. L'ost s'est arrière un peu tiré
[p.388] A tel qu'en ne puet sormonter, 16301. Tant qu'en le puisse miex donter.
LXXXVII
Comment les messagiers de l'ost D'Amours, chascun de cuers devost, Vindrent à Venus, pour secours Avoir en l'ost au dieu d'Amours.
De l'ost se partent li message Qui tant ont erré comme sage, Qu'il sunt à Citeron venu: Là sunt à grant honor tenu. Citeron est une montaigne Dedens ung bois en une plaigne, Si haute, que nule arbaleste, Tant soit fort ne de traire preste, N'i trairoit ne bojon, ne vire. Venus qui les dames espire, Fist là son principal manoir, Principaument volt là manoir; Mès se tout l'estre descrivoie, Espoir trop vous ennoieroie, Et si me porroie lasser, Pour ce m'en voil briefment passer. Venus s'iert où bois devalée Por chacier en une valée[116]: Li biaus Adonis ert o li, Ses douz amis au cuer joli; Ung petitet ert enfantis, A chacier où bois ententis.
[p.389] Comme le soir fait une armée 16493. Qui, luttant toute la journée, N'a pu l'ennemi surmonter, Pour mieux ensuite le dompter.
LXXXVII
Comment les messagers agiles D'Amour, ambassadeurs habiles, A Vénus vinrent pour secours Quérir à l'ost du Dieu d'Amours,
De l'ost, munis de leurs messages, Ils s'orientent comme sages Et sont à Cythère venus, Là sont en grand honneur tenus. Cythère se dresse sereine Dedans un bois sur une plaine, Si haut, que nul arc, tant soit-il Grand et fort et l'archer subtil, N'y lancerait carreau ni flèche. Vénus, qui toutes dames prêche, De ce manoir toujours fleuri A fait son séjour favori. Si j'en voulais peindre tout l'être, Trop vous ennuîrais-je peut-être Et m'en pourrais vite lasser; Je vais donc brèvement passer. Vénus était au bois allée Pour chasser en une vallée[116b]; Avec elle était Adonis, Le plus cher de tous ses amis. Chasseur alerte, infatigable, De cœur aimant autant qu'aimable,
[p.390] Enfès iert, jones et venans, 16329. Mès moult iert biaus et avenans: Midis estoit pieçà passés, Chascuns ert de chacier lassés. Sous ung poplier en l'erbe estoient Jouste ung vivier où s'ombroioient: Li chien qui las de corre furent, Tesgans où ru du vivier burent. Lor darz, lor arz et lor cuirées Orent delez eus apoiées: Jolivement se déduisoient, Et les oisillons escoutoient Par ces rainsiaus tout environ. Après lor gieux, en son giron Venus embracié le tenoit, Et en baisant li aprenoit De chacier où bois la maniere, Si cum ele en iert coustumiere.
LXXXVIII
Comment Venus à Adonis, Qui estoit sur tous ses amis, Deffendoit qu'en nulle maniere N'allast chasser à beste fiere.
Amis, quant vostre mute iert preste, Et vous irés querant la beste, Chaciés la, puis qu'el torne en fuie; Se vous trovés beste qui fuie, Corés après hardiement; Mès contre ceus qui fierement
[p.391] C'était un bel adolescent, 16523. Joli, gracieux, avenant. De midi l'heure était passée; Vénus de la chasse lassée, Avec lui, sous un peuplier, Sur le gazon, près d'un vivier Riant, goûtait le frais et l'ombre Dans ce réduit charmant et sombre. Près d'eux leur carquois et leurs dards Avec leur arc gisaient épars. Haletants d'une longue course, Les chiens buvaient l'eau de la source, Et chacun gaîment se jouait Et les oisillons écoutait Sur les rameaux du voisinage. Puis cessant leur doux badinage, Vénus sur son sein le pressait, Et le baisant, lui apprenait De chasser au bois la manière, Comme elle en était coutumière.
LXXXVIII
Ci Vénus au bel Adonis, Le plus cher de tous ses amis, Défend en aucune manière De poursuivre bête trop fière.
Ami, votre meute lâchant, Quand vous irez bête cherchant, Attaquez-la pour qu'elle fuie, Et la béte une fois partie Suivez-la de près hardiment. Mais s'il en est qui fièrement
[p.392] Metent à deffense lor cors, 16357. Ne soit jà torné vostre cors. Coars soiés et pareceus Contre hardis; car contre ceus Où cuers hardis sunt ahurté, Nul hardement n'a séurté, Ains fait perilleuse bataille, Hardi quant à hardi bataille. Cerz et biches, chevriaus et chievres, Rengiers et dains, connins et lievres, Ceus voil-ge bien que vous chaciés, En tel chasse vous solaciés. Ours, leus, lions, sanglers deffens Ne chaciés pas sor mon deffens: Car tex bestes qui se deffendent, Les chiens occient et porfendent, Et font les vénéors méesmes Moult sovent faillir à lor esmes; Maint en ont occis et navré. Jamès de vous joie n'auré, Ains m'en pesera malement, Se vous le faites autrement.
Ainsinc Venus le chastioit, En chastiant moult li prioit Que du chasti li sovenist Où qu'il onques chacier venist. Adonis, qui petit prisoit Ce que s'amie li disoit, Fust à mençonge, fust à voir, Tout otroioit por pez avoir, Qu'il ne prisoit riens le chasti; Poi vaut quanque cele a basti.
[p.393] Aux chasseurs veuille tenir tête, 16553. Abandonnez plutôt la bête. Couard soyez et paresseux Contre hardi; car contre ceux Qui sont pleins d'ardeur et de rage Souvent est vain notre courage Et périlleux est le combat, Hardi lorsque hardi combat. Biches et cerfs, chevreuils et chèvres, Rennes et daims, lapins et lièvres, Je veux bien que ceux-là chassiez Et de tels jeux vous délassiez. Mais, ami, je vous en conjure, Sangliers à la puissante hure, Ours et loups, lions dévorants Ne chassez pas, je le défends. Car ces bêtes, quand se défendent, Les chiens occisent et pourfendent, Et souvent même le chasseur Est victime de leur fureur. Maint fut navré de mort affreuse: Je ne serai jamais heureuse, Mais inquiète malement Si vous agissez autrement. Ainsi Vénus son ami tance, Le priant d'avoir souvenance De la leçon qu'elle lui fait Quand il courra par la forêt. Adonis, qui peu se soucie De tout ce que lui dit sa mie, Qui, faux ou vrai, ne veut rien voir, Tout accorde pour paix avoir, Mais ses dits ne prise une paille. En vain la belle se travaille.
[p.394] Chastit-le tant cum el vorra, 16389. S'el s'en part, jamès nel' verra. Ne la crut pas, puis en morut; C'onc Venus ne l'en secorut, Qu'ele n'i estoit pas presente, Puis le plora moult la dolente; Qu'il chaça puis à un sangler Qu'il cuida prendre et estrangler; Mès nel' prist ne ne destrencha, Car li sanglers se revencha Cum fiere et orguilleuse beste. Contre Adonis escout la teste, Ses dens en l'aine li flati, Son groing estort, mort l'abati. Biau seignor, que qu'il vous aviengne, De cest exemple vous soviengne: Vous qui ne créés vos amies, Sachiés, vous faites grans folies; Bien les déussiés toutes croire, Car lor dit sunt voir cum istoire. S'el jurent, toutes sommes vostres, Créés les comme paternostres; Jà d'eus croire ne recréés, Se Raison vient, point n'en créés; S'el vous aportoit crucefiz, Nel' créés point ne que ge fiz. Se cist s'amie éust créuë, Moult éust sa vie acréuë. L'ung se jouë à l'autre et déduit Quant lor plest; après lor déduit A Citeron sunt retorné: Cil qui n'ierent pas sejorné, Ainçois que Venus se despuille, Li content de fil en aguille
[p.395] Qu'elle parle autant que voudra, 16587. Absente oncques rien n'en verra. Il mourut n'ayant cru sa mie. Vénus ne put sauver sa vie, Car elle était loin ce jour-là, Et moult dolente le pleura. Il chassait un vieux solitaire Un jour, qu'il crut prendre et défaire; Mais il ne le prit ni trancha, Car le sanglier se revancha En fière et orgueilleuse bête. Contre Adonis levant la tête, De ses dents l'aine il lui fendit Et du grouin mort l'abattit. Beaux seigneurs donc, quoi qu'il advienne, De cet exemple vous souvienne, Vous qui vos belles ne croyez, C'est mal à vous, ne l'oubliez, Car vous devez toutes les croire; Leurs dits sont vrais comme l'histoire. Si Raison vient, ne l'écoutez, A les croire oncques n'hésitez. S'elles disent: Nous sommes vôtres, Croyez-les comme patenôtres; Mais l'autre, eût-elle un crucifix, Ne croyez pas plus que ne fis. Car enfin, s'il eût cru sa mie, Combien eût-il accru sa vie! L'un l'autre ils se sont caressés Tout à loisir; leurs jeux cessés, Ils s'en retournent à Cythère. Lors, sans attendre que la mère D'Amour se vêtît à nouveau, De fil en aiguille aussitôt
[p.396] Tretout quanque lor appartint. 16423. Par foi, ce dist Venus, mal tint Jalousie chastel ne case Contre mon fiz: se tout n'embrase Les Portiers et tout lor ator, Ou les clez rendront de la tor, Ge ne doi prisier ung landon[117] Moi, ne mon arc, ne mon brandon.
LXXXIX
Comment huit jeunes colombeaux En ung char qui fut riche et beaux, Mainent Venus en l'ost d'Amours, Pour luy faire hatif secours.
Lors fist sa mesnie apeler; Son char commande à ateler, Qu'el ne volt pas marchier les boës. Biaus fu li chars à quatre roës, D'or et de pelles estelés: En leu de chevaus atelés Ot es limons huit colombiaus Pris en son colombier moult biaus; Toute lor chose ont aprestée. Adonc est en son char montée Venus qui Chastéé guerroie. Nus des colons ne se desroie, Lor esles batent, si s'en partent, L'air devant eus rompent et partent, Viennent en l'ost. Venus venuë Tost est de son char descenduë. Contre li saillent à grant feste Son filz premiers, qui par sa heste
[p.397] Les courriers content leur affaire. 16621. Jalousie, oh! tu as beau faire, Dit Vénus, castel ni maison Contre mon fils n'aura raison. Si les portiers et tout n'embrase, Si la tour ne prends ou ne rase, Je ne dois priser un lardon[117b] Moi, ni mon arc, ni mon brandon.
LXXXIX
Comment huit jeunes colombeaux En son char riche et des plus beaux Vénus en l'ost d'Amour transportent A qui secours en hâte apportent.
Sa suite lors fit appeler Vénus et son char atteler, Ne voulant marcher par les boues. C'est un beau char à quatre roues D'or et de perles étoilé, Au lieu de chevaux attelé De huit belles colombes grises Qu'on a dans son colombier prises. En moins d'un instant tout est prêt, Et vite en un beau char se met Vénus qui chasteté guerroie. Les oiseaux connaissent la voie, Fendent l'air, des ailes battant, Et tout droit arrivent au camp A tire d'aile. Vénus venue Tôt de son char est descendue. Son fils au devant d'elle accourt Le premier, qui ce même jour
[p.398] Avoit jà les trives cassées, 16453. Ainçois que fussent trespassées. C'onques n'i garda convenance De serement, ne de fiance.
XC
C'est l'assault devant le chastel, Si grant que pieça n'y eut tel: Mais Amours, ne sa compaignie A ceste foys ne l'eurent mie; Car ceulx de dedans résistance Luy firent par leur grant puissance.
Formant à guerroier entendent, Cist assaillent, cil se deffendent; Cil drecent au chastel perrieres, Grans cailloux de pesans perrieres Por les murs rompre lor envoient; Et li Portiers les murs hordoient De fors cloies refuséices Tissues de verges pléices, Qu'il orent par grans estoties En la haie Dangier coillies; Et cist sajetes barbelées, De grans promesses empennées, Que de servises, que de dons, Por tost avoir lor guerredons, (Car il n'i entra onques fust Qui tout de promesses ne fust D'un fer ferrées fermement De fiance et de serement), Traient sor eus, et cil se targent, Qui de deffendre ne s'atargent:
[p.399] Avait la trève outrepassée 16651. Avant que ne fût trépassée. Car il ne sut oncques longtemps Garder sa foi ni ses serments.
XC
C'est l'assaut devant le castel Si grand que ne fut oncques tel; Mais Amour et sa compagnie A cette fois ne l'eurent mie; Car grand' résistance au dedans Lui firent les portiers vaillants.
Lors tous à guerroyer entendent, A l'envi frappent, se défendent. Ceux de l'ost dressent les pierriers Et gros cailloux, et gros quartiers Pour les murs rompre leur envoient; Mais les portiers devant déploient Maints poteaux en bois de refus[118b] Et de liens souples tissus, Qu'ils avaient cueillis sur les haies De Danger et dans ses futaies. Et ceux de l'ost traits barbelés De grand' promesses empennés, De beaux dons et de prévenances, Pour tôt avoir leurs récompenses (Car nul trait n'avaient dont le fût De belles promesses ne fût Et ferré d'une forte pointe De fiance et de serments ointe), Tirent sur eux; et les portiers Se couvrent de leurs boucliers;
[p.400] Car targes ont et fors et fîeres, 16483. Ne trop pesans, ne trop legieres, D'autel fust cum erent les claies Que Dangier cuilloit en ses haies, Si que traire riens n'i valoit. Si cum la chose ainsinc aloit, Amors vers sa mere se trait, Tout son estat li a retrait, Si li prie que le secore.
_Venus._
Male-mort, dit-ele, m'acore, Qui tantost me puist acorer, Se ge jamès lais demorer Chastéé en famé vivant, Tant aut Jalousie estrivant! Trop sovent en grant peine en sommes: Biauz fiz, jurés ausinc des hommes, Qu'il saudront tuit par vos sentiers.
_Le dieu d'Amours._
Certes, ma dame, volentiers: N'en ierent nesuns respité; Jamès au mains par vérité Ne seront prodomme clamé, S'il n'aiment, ou s'il n'ont amé. Grant dolor est que tex gens vivent Qui les déduiz d'Amors eschivent, Por qu'il les puissent maintenir; A mal chief puissent-il venir! Tant les hé, que se ges poïsse Confondre, tuit les confondisse[119].
[p.401] Car targes ont fortes et fières, 16681. Ni trop pesantes ni légères Et de même bois que les ais Que Danger coupe en ses forêts, Si bien que chaque trait se casse. Comme la chose ainsi se passe, Amour vers sa mère anxieux Accourt, et son état piteux Au long lui raconte et la prie De sauver à son fils la vie.
_Vénus._
Que m'écure la male mort, Dit-elle, et qu'à grand déconfort Mon cœur arrache avec ma vie, Si, quoi que fasse Jalousie, Je laisse vivre en sûreté Au cœur des femmes chasteté; Trop souvent en grand' peine en sommes! Beau fils, jurez aussi des hommes Qu'ils viendront tous par vos sentiers.
_Le Dieu d'Amours._
Certes, ma dame, volontiers Tous y viendront, soyez-en sûre. Jamais au moins, nul, je le jure, Ne sera prudhomme clamé, A moins qu'il n'aime ou n'ait aimé. Grand deuil est que telles gens vivent Qui les plaisirs d'Amour esquivent Et ne les veulent maintenir, Male fin les puisse férir! Tant la haine fait mon cœur fondre Que tous je les voudrais confondre.
[p.402] D'aus me plains et tous jors plaindrai, 16511. Ne du plaindre ne me faindrai, Cum cil qui nuire lor vorrai En tous les cas que ge porrai, Tant que g'en soie si venchiés, Que lor orguex soit estanchiés, Ou qu'il seront tuit condamné. Mal fuissent-il onc d'Adam né, Qui si pensent de moi grever! Es cors lor puist les cuers crever, Quant mes déduis vuelent abatre! Certes, qui me vodroit bien batre, Voire afronter à quatre pis, Ne me pourroit-il faire pis. Et si ne suis-ge pas mortiex, Mès corrous en reçoif or tiex, Que se mortiex estre péusse, De duel que j'ai, la mort éusse. Car se mi gieu vont defaillant, J'ai perdu quanque j'ai vaillant, Fors mon cors et mes vestéures, Mon chapel, et mes arméures. Au mains s'il n'en ont la poissance, Déussent-il avoir pesance, Et lor cuer à dolor plessier, S'il les lor convenist lessier. Où puet-l'en querre meillor vie Que d'estre entre les bras s'amie?
_L'Acteur._
Lors font en l'ost le serement, Et por tenir le fermement, Ont en leu de reliques tretes Lor cuiries et lor sajetes,
[p.403] D'eux me plains et toujours plaindrai, 16711. Et ma plainte à tous redirai; Oui, tant qu'il me sera possible, Je serai pour eux inflexible Jusqu'à ce que je sois vengé, Que leur sot orgueil soit purgé Ou qu'ils succombent à la peine. Fils d'Adam, redoutez ma haine Qui me voulez ainsi grever, Votre cœur puisse-t-il crever Quand mes plaisirs voulez abattre! Certes, ceux qui me voudraient battre, Voire assommer à quatre pieux, Ne me feraient pire mal qu'eux! Je ne suis pas mortel, ma mère, Mais tant est ma douleur amère, Que si mortel être pouvais, Du deuil que j'ai je périrais. Car si mes jeux l'homme délaisse, Je n'aurai plus dans ma détresse Que mon chapel et mes atours, Mon arc, mon corps, mais plus d'amours. Au moins s'ils en ont la puissance, Que triste soit leur existence; Si leur cœur vient à m'oublier, Puisse-t-il sous le faix plier; Car où trouver meilleure vie Qu'entre les bras de son amie?
_L'Auteur._
En l'ost ils en font le serment, Et pour le tenir fermement Ils ont, en guise de reliques, Tendu leurs carquois et leurs piques,
[p.404] Lor ars, lor dars et lor brandons[120], 16543. Et dient:
_Tous les Barons de l'ost à une vois._
Nous n'i demandons Meillors reliques à ce faire, Ne qui tant nous péussent plaire: Se nous cestes parjurions, Jamès créu ne serions.
_L'Acteur._
Sor autre chose ne le jurent, Et li barons sor ce les crurent Autant cum sus la Trinité, Por ce qu'il jurent vérité. 16552.
[p.405] Leurs arcs, leurs flèches, leurs brandons[120b], 16743. Et disent:
_Les barons de l'ost tous d'une voix._
Reliques n'avons Meilleures pour tel serment faire, Ni qui tant à nous puissent plaire. Si celles-là nous parjurions, Plus jamais crus nous ne serions.
_L'Auteur._
Sur autre chose ils ne le jurent Car les barons sur ce les crurent Autant que sur la Trinité, Parce qu'ils jurent vérité. 16752.
[p.407] NOTES DU TROISIÈME VOLUME.
NOTE 1, _page_ 2.
Vers 10410. Je n'ai trouvé les vers suivans dans un manuscrit qui porte la date de 1330:
Mès li peres qui l'engendra, L'a maintenue et maintendra Sans préjudice de nul homme, Sans tort faire as sages de Romme, Tant qu'il le face loiaument, Ne son ami n'en a point d'ire, Por chose qu'il en oie dire; Ne jalousie en soi n'en entre. Li peres li ot mis où ventre Ung fil qu'el tint en son geron, De celi vous dirai le non. Li enfés avoit non Tresor, Et du pere dirons dès or Le non sanz aler plus tardant: Le pere ot non Aquier-Gardant. De lor ator n'est pas parole Assés en dis en la quarole. (MÉON.) [p.408] NOTE 2, _page_ 6.
Vers 10471. _Folle-Largesse fait billier ceux qui se livrent à elle_, c'est-à-dire qu'elle les réduit au bâton, comme aujourd'hui nous dirions: «à la besace, à la mendicité.» _Billard_ étoit autrefois celui qui étoit obligé de se servir d'un bâton pour marcher. _Bille_ se prenoit pour le bâton.
Les _billetes_, qui font partie des pièces de blason, étoient de petites pièces solides en forme de quarré long dont on chargeoit l'écu; elles étoient de métal et de couleur.(LANTIN DE DAMEREY.)
NOTE 3, _pages_ 8-9.
Vers 10494-10574. Tout ce passage, du vers 10495-10575 au vers 10586-10668, a été évidemment rajouté après coup, et probablement par un copiste, car nous ne reconnaissons pas, dans cette tirade obscure et filandreuse, le style mâle et énergique de notre Jehan de Meung.
NOTE 4, _page_ 10.
Vers 10529. _Pis, poitrine, mamelle_. Dans une ancienne histoire citée par Pasquier, livre II, chap. xi, où il est parlé de ce siècle,