Le roman de la rose - Tome III
Part 2
[p.26] Est en toi moult bien emploiés; 10749. Tu n'es pas des faus renoiés, Des larrons qui le me renoient Quant il ont fait ce qu'il queroient. Moult est enterins tes corages, Ta nef vendra, quant si bien nages, A bon port, et gel' te pardon Plus par prière que par don, Car ge n'en voil argent ne or; Mès en leu de confiteor, Voil ains que tu vers moi t'acordes, Que tous mes commans me recordes: Car dix en tendra cist Rommans Entre deffenses et commans; Et se bien retenus les as, Tu n'as pas geté ambesas. Di-les.
LVIII
Comment l'Amant, sans plus attendre, Veult à Amours sa leçon rendre.
_L'Amant._
Volentiers. Vilenie Doi foïr, et que ne mesdie; Salus doi tost donner et rendre; A dire ordure ne doi tendre; A toutes femmes honorer M'estuet en tous tens laborer; Orgoil foïr; cointe me tiengne, Jolis et renvoisiés deviengne;
[p.27] Est employé moult bien en toi; 10833. Tu n'es pas de ces gens sans foi, De ces larrons qui me renient Sitôt qu'ils ont ce qu'ils envient. Ton cœur est pur; tu conduiras, Tant que si bien navigueras, Ta nef au port; je te pardonne, Ami, mais point ne te rançonne, Car je ne veux argent ni or; Mais au lieu de confiteor, Je veux qu'avec moi tu reprennes Mes leçons et que t'en souviennes Car dix en tiendra ce romans, Défenses et commandements. Et si les garde ta mémoire Fidèlement, tu peux m'en croire, Un jour mieux tu t'en trouveras Que si tu tournais les deux as. Dis-les.
LVIII
Ci l'Amant sans plus de façon D'Amour répète la leçon.
_L'Amant._
Volontiers. Vilenie Je dois fuir; que point ne médie; A toutes femmes honorer Je dois en tous temps aspirer; A dire ordure ne dois tendre; Salut doit tôt donner et rendre; Orgueil fuir; bien mis me tenir; Aimable et joli devenir;
[p.28] A larges estre m'abandoingne; 10775. En ung seul leu tout mon cuer doingne.
_Amours._
Par foi, tu sés bien ta leçon, Ge n'en sui mès en soupeçon. Comment t'est-il?
_L'Amant._
A dolor vif, Presque ge n'ai pas le cuer vif[7].
_Amours._
N'as-tu mes trois confors?
_L'Amant._
Nennin; Dous-Regard fault, qui le venin Me seult oster de ma dolor Par sa très-doucereuse olor. Tuit trois s'enfoïrent, mès d'eus M'en sunt arrier venus les deus[8].
_Amours._
N'as-tu Esperance?
_L'Amant._
Oïl, sire, Cele ne me lest desconfire: Car lonc tens est après tenuë Esperance une fois créuë.
[p.29] Qu'à généreux être m'adonne; 10861. En un seul lieu tout mon cœur donne.
_Amour._
Ma foi, tu sais bien ta leçon, Et je n'ai plus aucun soupçon. Que ressens-tu?
_L'Amant._
Douleur si vive Qu'à peine sens que mon cœur vive.
_Amour._
N'as-tu pas mes trois conforts?
_L'Amant._
Non. Doux-Regard n'ai qui le poison Otait de ma douleur affreuse Par sa saveur très-doucereuse. Tous trois s'étaient enfuis; mais d'eux En sont depuis revenus deux[8b].
_Amour._
N'as-tu pas Espérance?
_L'Amant._
Oui, sire, Qui ne me laisse déconfire; Car lorsqu'en nos cœurs elle naît, Elle y reste longtemps.
[p.30] _Amours._
Où est la Rose? 10791.
_L'Amant._
Elle est perdue. Jalousie l'a esperdue Par Male-Bouche le larron: Ne sai se jà vers li garron.
_Amours._
Bel-Acueil, qu'est-il devenus?
_L'Amant._
Il est en prison retenus, Li frans, li dous, que tant amoie.
_Amours._
Or ne t'en chaut, et ne t'esmoie, Encor l'auras plus, par mes iex, A ton voloir que tu ne siex, Dès que tu me sers loiaument, Mes gens voil mander erraument Por le fort chastel asségier. Li barons sunt fort et legier[9]; Ains que nous partons mès du siège, Iert Bel-Acueil mis hors du piege.
[p.31] _Amour._
Où est 10877. La Rose?
_L'Amant._
Hélas! elle est perdue! A Jalousie elle est vendue Par Malebouche, et je ne sais Si l'en délivrerons jamais.
_Amour._
Où est Bel-Accueil à cette heure?
_L'Amant._
Dans sa dure prison il pleure, Le franc, le doux, que tant j'aimais.
_Amour._
Maintenant tes esprits remets, Ami, sois sans inquiétude; Car plus que n'en eus l'habitude, A ton vouloir seras heureux, Je te le jure par mes yeux. Puisque tu m'es resté fidèle, Mes barons il faut que j'appelle[9b] Pour le château-fort assiéger. Chacun est fort, vaillant, léger, Et devant que levions le siége Sera Bel-Accueil hors de piége.
[p.32] LIX
Comment Amours le bel et gent 10807. Mande par ses lettres sa gent, Et les baille à un messagier Qui les prent sans faire dangier.
Li Diex d'Amors sans terme metre De leu, ne de tens en sa letre, Toute sa baronie mande As uns prie, as autres commande Qu'il viengnent à son parlement. Tuit sunt venu sans contrement, Prest d'acomplir ce qu'il vorra, Selonc ce que chascun porra. Briément les nommerai sans ordre, Por plus tost à ma rime mordre. Dame Oiseuse la jardiniere I vint o la plus grant baniere; Noblece de cuer et Richece, Franchise, Pitié et Largece, Hardement, Honor, Cortoisie, Delit, Simplece et Compaignie, Séurté, Déduit, et Léesce, Joliveté, Biauté, Jonesce, Humilité et Pacience, Bien-Celer, Contrainte-Astenence Qui Faux-Semblant o li amaine; Sans li i venist-ele à paine. Cist i sunt o toute lor gent: Chascun d'eus ot moult le cuer gent, Ne mès Astenance-Contrainte Et Faus-Semblant à chiere feinte,
[p.33] LIX
Ci mande Amour pour la bataille 10895. Ses barons, par lettres qu'il baille A maint rapide messager, Qui les porte d'un pied léger.
Le Dieu d'Amours, sans terme mettre De lieu ni de temps dans sa lettre, Tous ses barons mande ardemment De venir en son parlement, Commande aux uns, les autres prie. Tous sont venus sans repartie Prêts à faire ce qu'il voudra, Selon ce que chacun pourra. Je vais vous les nommer sans ordre Pour plus tôt à ma rime mordre. C'était d'abord Franchise, Honneur, Richesse et Noblesse de cœur, Et Oyseuse la jardinière Avec la plus grande bannière. Puis venaient Largesse et Beauté, Bien-Celer, Courage et Bonté, Pitié, Simplesse et Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse et Sûreté, Désir et Jeunesse et Gaîté, Humilité, puis Patience, Puis enfin Contrainte-Abstinence Que Faux-Semblant accompagna, Car sans lui nulle part ne va. Chacun toute sa gent amène, Riant visage, âme sereine.
[p.34] Quelque semblant que dehors facent, 10837. Barat en lor pensée bracent.
Barat engendra Faus-Semblant Qui va les cuers des gens emblant; Sa mere ot non Ypocrisie La larronnesse, la honnie: Geste l'aleta et norri L'orde ypocrite au cuer porri, Qui traïst mainte region Par habit de religion. Quant li Diex d'Amors l'a véu, Tôt le cuer en ot esméu.
_L'Amours._
Qu'est-ce, dist-il? ai-ge songié? Di, Faus-Semblant, par quel congié Es-tu venus en ma présence?
_L'Amant._
Atant saut Contrainte-Astenence, Si prist Faus-Semblant par la main:.
_Contrainte-Astenance._
Sire, dist-ele, o moi l'amain, Si vous pri qu'il ne vous desplese, Maint honor m'a fait et maint ese. Cil me soustient, cil me conforte, S'il ne fust, de fain fusse morte; Si m'en devriés mains blasmer; Tout ne vueille-il les gens amer,
[p.35] Seuls Abstinence et Faux-Semblant 10925. Avaient l'air contraint et flottant; Car mensonge en leurs pensers brassent, Quelque semblant que dehors fassent. Mensonge engendra Faux-Semblant Qui va les cœurs des gens volant. Sa mère était Hypocrisie La laronnesse, la honnie, Qui trahit mainte région Par habit de religion; Sitôt qu'Amour porta la vue Sur lui, son âme en fut émue:
_Amour._
Qu'est-ce, dit-il, ai-je songé? Dis, Faux-Semblant, par quel congé Es-tu venu en ma présence?
_L'Amant._
Lors bondit Contrainte-Abstinence Et Faux-Semblant par la main prit:
_Contrainte-Abstinence._
Sire, c'est moi qui l'ai conduit, Dit-elle, et ne vous en déplaise; Maint honneur me fit et maint aise, Me vint en aide et me soutint, Sans lui fusse morte de faim. Excusez-moi, souffrez qu'il reste; Malgré que tretous il déteste,
[p.36] S'ai-ge mestier qu'il soit amés 10861. Et prodhons et sains hons clamés. Mes amis est, et ge s'amie, Si vient o moi par compaignie.
LX
Comment Amours dist à son ost Qu'il veult faire ung assault tantost Au chastel, et que c'est son vueil Pour hors en mettre Bel-Acueil.
Or soit, dist-il, adonc parole A tous une brieve parole. Por Jalousie desconfire Qui nos Amans met à martire, Vous ai, dist-il, ci fait venir, Qui contre moi bée à tenir Ce fort chastel qu'ele a drecié, Dont j'ai forment le cuer blecié. Trop l'a fait fierement horder, Moult i convendra béhorder Ains que de nous puist estre pris. Si sui dolent et entrepris De Bel-Acueil qu'el i a mis, Qui tant avançoit nos amis. S'il n'en ist, ge sui mal-baillis, Puisque Tibulus m'est faillis [10], Qui congnoissoit si bien mes tesches, Por qui mort ge brisai mes flesches, Cassai mes ars, et mes cuiries Traïnai toutes desciries, Dont tant ai d'angoisses et teles, Qu'à son tombel mes lasses esles
[p.37] J'ai grand besoin qu'il soit aimé 10949. Et sage et saint homme clamé. C'est mon ami, je suis sa mie, Et nous venons de compagnie.
LX
Comment Amour dit à son ost Qu'il veut faire un assaut tantôt Au castel pour Bel-Accueil prendre Et sauf à la liberté rendre.
Soit, dit-il. A l'ost réuni Lors brèvement il parle ainsi: Pour Jalousie or déconfire Qui nos amants met à martyre Je vous ai, dit-il, fait venir. Elle veut contre nous tenir La forte tour qu'elle a bâtie Dont j'ai l'âme toute meurtrie; Fièrement l'a fait renforcer, Et devant que de la forcer Nous livrerons bataille rude; Or grande est mon inquiétude Pour Bel-Accueil qu'elle y a mis Qui tant avançait nos amis. S'il ne sort de cette cellule, Que devenir? Hélas! Tibulle[10b] Est mort, qui si bien me connut, Pour qui jadis, quand il mourut, Je brisai mon arc et mes flèches Et mon gent carquois de peaux sèches, Pour qui telle angoisse endurai, Que sur sa tombe m'arrachai
[p.38] Despenai toutes desrompuës, 10891. Tant les ai de duel debatuës, Por qui mort ma mere plora Tant, que presque ne s'acora; N'onc por Adonis n'ot tel paine, Quant li sanglers l'ot mors en l'aine, Dont il morut à grant hascie. Onques ne pot estre lascie La grant dolor qu'ele en menoit; Mès por Tibulus plus en oit: N'est nus qui pitié n'en préist, Qui por li plôrer nous véist. En nos plots n'ot ne frains, ne brides: Gallus[11], Catulus[12] et Ovides, Qui bien sorent d'amors traitier, Nous réussent or bien mestier; Mais chascuns d'eus gist mors porris. Vés ci Guillaume de Lorris, Cui Jalousie sa contraire Fait tant d'angoisse et de mal traire, Qu'il est en péril de morir Se ge ne pens du secorir. Cil me conseillast volentiers, Com cil qui miens est tous entiers, Et drois fust; car por li-méismes En ceste poine nous méismes De tous nos barons assembler Por Bel-Acueil toldre et embler. Mais il n'est pas, ce dit, si sage, Si seroit-ce moult grant dommage, Se si loial serjant perdoie, Com secorre le puisse et doie, Qu'il m'a si loiaument servi, Qu'il a bien vers moi deservi,
[p.39] Des ailes les plumes rompues, 10979. Tant les avais de deuil battues, Pour qui mort ma mère pleura Tant que presque elle en expira. Jamais elle n'eut telle peine Lorsque le sanglier dans l'aine Mordit Adonis son amant Dont il mourut en grand tourment. Jamais ne put être apaisée La douleur qui l'avait brisée; Eh bien, pour Tibulle son cœur Sentit encor pire douleur. Rien ne pouvait sécher nos larmes; Tous devant si dures alarmes De pitié se fussent émus. D'Ovide et Catulle[12b] et Gallus[11b] Si preux d'amour en la science, Nous serait chère l'assistance, Mais ils sont tous morts et pourris. Voici Guillaume de Lorris A qui la male Jalousie Fait tant de peine et d'avanie Qu'il est en péril de mourir, Si je ne vais le secourir. Son aide nous est toute acquise, Car il est mien en toute guise, Et c'est justice; car pour lui Nos barons à grand' peine ici Nous avons mandés de se rendre Pour Bel-Accueil ravir et prendre; Mais il se déclare impuissant: Je dois le secourir partant, Car ce serait moult grand dommage Si je perdais ami si sage
[p.40] Que je saille et que je m'atour 10925. De rompre les murs de la tour, Et du fort chastel asséoir A tout quanque j'ai de pooir.
Et plus encor me doit servir, Car por ma grace deservir Doit-il commencier li Romans Où seront mis tuit mi commans, Et jusques-là le fournira Où il à Bel-Acueil dira, Qui languist ores en prison A dolor et sans mesprison: «Moult sui durement esmaiés Que entr'oblié ne m'aiés, Si en ai duel et desconfort, Jamès n'iert riens qui me confort, Se ge pers vostre bien-voillance, Car ge n'ai mès aillors fiance....» Ci se reposera Guillaume, Le cui tombel soit plain de baume, D'encens, de mirre et d'aloé, Tant m'a servi, tant m'a loé. Puis vendra Jehan Clopinel, Au cuer jolif, au cors isnel, Qui nestra sor Loire à Méun, Qui à saoul et à géun Me servira toute sa vie, Sans avarice et sans envie, Et sera si très-sages hon, Qu'il n'aura cure de Raison Qui mes oignemens het et blasme, Qui olent plus soef que basme;
[p.41] Qui m'a si droitement servi. 11013. Bien il mérite mon appui, En récompense, et que m'efforce Du castel enlever par force Et rompre les murs de la tour, Tant que pourrai, sans nul séjour. Mieux encor il prendra ma cause, Car, pour ma gloire, il se dispose A commencer ce beau Rommans Où seront mes commandements Et jusque-là le doit écrire, A Bel-Accueil où par grande ire Il dit, qui languit en prison A grand' douleur et sans raison: «J'ai peur, et grande est ma souffrance. Que me mettiez en oubliance, J'en ai grand deuil et déconfort, Et je n'aurai jamais confort Si je perds votre bienveillance, Car ailleurs je n'ai d'espérance....» Guillaume expirera céans. Que son tombeau soit plein d'encens, D'aloès, de baume et de myrrhe, Tant m'a servi, chanté sa lyre! Puis viendra Jehan Clopinel Au cœur joyeux, gent damoisel, A Meung qui naîtra sur la Loire, Qui soir et matin à ma gloire, Qu'il soit repu, qu'il soit à jeun, Qu'il soit à Paris ou à Meung, Me servira toute sa vie Sans avarice et sans.envie, Et sera si sage et si bon Qu'il n'aura cure de Raison,
[p.42] Et s'il avient, comment qu'il aille, 10957. Qu'il en aucune chose faille, (Car il n'est pas homs qui ne peche, Tous jors a chascun quelque teche), Le cuer vers moi tant aura fin, Que tous jors, au mains en la fin, Quant en cope se sentira, Du forfet se repentira, Ne me vodra pas lors trichier. Cis aura le Roman si chier, Qu'il le vodra tout parfenir, Se tens et leu l'en puet venir: Car quant Guillaume cessera, Jehans le continuera Après sa mort, que ge ne mente, Ans trespassés plus de quarente, Et dira por la meschéance Por paor de desesperance, Qu'il ait de Bel-Acueil perduë La bien-voillance avant euë: «Et si l'ai-ge perdue, espoir, A poi que ne m'en desespoir:» Et toutes les autres paroles, Quequ'el soient, sages ou foles, Jusqu'à tant qu'il aura coillie Sus la branche vert et foillie La très-bele Rose vermeille, Et qu'il soit jor et qu'il s'esveille; Puis vodra si la chose espondre, Que riens ne s'i porra repondre.
Se cil conseil metre i péussent, Tantost conseillié m'en éussent;
[p.43] Qui mes remèdes hait et blâme 11047. Plus doux que baume et que dictame; Et s'il advient que par malheur Parfois il tombe en quelque erreur (Car homme n'est qui ne faillisse, Toujours chacun a quelque vice), Le cœur vers moi tant aura fin Que toujours, au moins en la fin, Il fera, se sentant coupable, Aussitôt amende honorable Et ne voudra plus me tricher. Il aura le roman si cher, Qu'il voudra jusqu'au bout l'écrire Si ses jours y peuvent suffire. Et quand Guillaume cessera Lors Jehan le continuera Après sa mort, que je ne mente, Ans trépassés plus de quarante, Et dira dans sa grand' douleur, Brisé par l'angoisse et la peur De perdre en grand' désespérance De Bel-Accueil la bienveillance: «S'il m'est réservé de le voir, Oui, j'en mourrai de désespoir!» Et toutes les autres paroles De ce Roman sages et folles, Jusques à temps qu'il ait cueilli, Sur le rameau vert et fleuri, La très-belle Rose vermeille Et qu'il soit jour et qu'il s'éveille; Si bien tout il exposera Que rien d'obscur ne restera. Ils nous aideraient sans doutance, S'ils pouvaient, en cette occurrence;
[p.44] Mès par celi ne puet or estre, 10989. Ne par celi qui est à nestre; Car cil n'est mie ci presens. Si rest la chose si pesans, Que certes quant il sera nés, Se ge n'i viens tous empenés Por lire-li nostre sentence, Si tost cum il istra d'enfance, Ce vous os jurer et plevir Qu'il n'en porroit jamès chevir. Et por ce que bien porroit estre Que cis Jehans qui est à nestre, Seroit, espoir, empéeschiés, Si seroit-ce duel et péchiés Et domages as amoreus, Car il fera grans biens por eus, Pri-ge Lucina la déesse D'enfantement, qu'el doint qu'il nesse Sans mal et sans encombrement, Si qu'il puist vivre longuement: Et quant après à ce vendra Que Jupiter vif le tendra, Et qu'il devra estre abevrés, Dès ains néis qu'il soit sevrés, Des tonneaus qu'il a tous jors dobles, Dont l'ung est cler et l'autre trobles, Li uns est dous, et l'autre amer Plus que n'est suie, ne la mer, Et qu'il où bersuel sera mis, Por ce qu'il iert tant mes amis, Ge l'afublerai de mes esles, Et li chanterai notes teles, Que puis qu'il sera hors d'enfance Endoctriné de ma science,
[p.45] Mais rien n'y peut ce jour l'aîné, 11081. L'autre n'est pas encore né Et ne peut servir notre cause. Cependant si grave est la chose, Que certes, quand il sera né, Si je n'accours tout empenné Pour lui lire notre sentence Sitôt qu'il sortira d'enfance, Je puis jurer et garantir Qu'à bout il n'en saurait venir. Et comme bien pourrait-il être Que ce Clopinel qui doit naître Un jour aussi fût empêché, Ce serait grand deuil et péché Aux amoureux et grand dommage, Car cet homme vaillant et sage Plus tard pour eux grand bien fera. Aussi prié-je Lucina, De tout enfantement déesse, Que bien elle veille qu'il naisse Sans mal et sans encombrement Et puisse vivre longuement. Alors quand après sa naissance, Selon la divine ordonnance, Sitôt comme il sera sevré, L'aura Jupiter abreuvé De ses tonneaux à vertu double Dont l'un est clair et l'autre trouble, Dont l'un est doux et l'autre amer Plus que la suie ou l'eau de mer, Et qu'au berceau cet ami tendre Sera, dès qu'il pourra m'entendre, De mes ailes l'affublerai, Telles notes lui chanterai,
[p.46] Il fléutera nos paroles 11023. Par quarrefours et par escoles, Selonc le langage de France, Par tout le regne en audience, Que jamès cil qui les orront, Des dous maus d'amer ne morront, Por qu'il le croient fermement; Car tant en lira proprement, Que tretuit cil qui ont à vivre, Devroient apeler ce livre Le miroer as amoreus, Tant i verront de biens por eus; Mès que Raison n'i soit créue, La chétive, la recréue. Por ce m'en voil ci conseillier, Car tuit estes mi conseillier. Si vous cri merci jointes paumes Que cis las dolereus Guillaumes Qui si bien s'est vers moi portés, Soit secorus et confortés. Et se por li ne vous prioie, Certes prier vous en devroie Au mains por Jehan alegier, Qu'il escrive plus de legier; Que cest avantage li faites. Car il nestra, g'en suis prophetes; Et por les autres qui vendront, Qui dévotement entendront A mes commandemens ensivre, Qu'il troveront escript où livre, Si qu'il puissent de Jalousie Sormonter l'engaigne et l'envie, Et tous les chastiaus despecier Qu'el osera jamès drecier.
[p.47] Qu'aussitôt sorti de l'enfance, 11115. Endoctriné de ma science, Nos chansons il flûte à son tour Par école et par carrefour Selon le langage de France, Par le royaume en audience. Lors jamais qui les ouïront Des doux maux d'amour ne mourront, Pourvu que fermement le croient. Car tous les hommes, quels qu'ils soient, Tous nos commandements verront Et tels conseils y puiseront, Que tous ceux qui veulent bien vivre Devraient appeler ce beau livre Le vrai miroir des amoureux, Tant y verraient de bien pour eux; Mais que n'y soit point écoutée Raison la lâche, l'hébétée. C'est pourquoi je m'adresse à vous, Car j'ai là mes conseillers tous. Merci vous crie à jointe paume Que cet infortuné Guillaume, Qui s'est vers moi bien comporté, Secouru soit et conforté. Et si ne vous faisais prière Pour lui, bien le devrais-je faire Au moins en faveur de Jehan Pour qu'il soit un jour moult savant. Que cette grâce lui soit faite (Car il naîtra, j'en suis prophète), Ainsi qu'aux amants qui viendront Et mes commandements liront, Pour qu'ils puissent de Jalousie Surmonter la haine et l'envie
[p.48] Conseillés-moi quel là feron, 11057. Comment nostre ost ordeneron, Par quel part miex lor porrons nuire, Por plus-tost lor chastel destruire.
_L'Acteur._