Le roman de la rose - Tome III
Part 19
[p.365] Au poing il tient une massue[106b], 16125. Fièrement la manie, et rue Entour soi coups si périlleux Qu'écu, s'il n'est trop merveilleux, N'y peut tenir qu'il ne pourfende, Et qu'à lui vaincu ne se rende Celui qui l'affronter ne craint De la masse s'il est atteint, Ou qu'il n'assomme ou ne confonde, S'il n'est le plus vaillant du monde. Il la prit au bois de Refus, Legs que jamais accepté n'eus; Son bouclier était de noises Bordé de fables discourtoises. Franchise, pour la porte ouvrir, Je vis contre Danger courir. Franchise était si bien armée Qu'arme ne l'eût oncque entamée, Si trop bien se couvrir savait. Forte lance en sa main tenait, Qu'elle apporta belle et polie De la forêt de Flatterie, Comme on n'en voit croître chez nous[107] Le fer était de parler doux; Son écu de douce prière, Comme on n'en borde point sur terre, Était tout de compliments fins Bordé; de jointures de mains, De promesses et d'assurances, De serments et de confidences Coloré trop mignotement, Vous eussiez dit certainement Que c'était œuvre de Largesse, Tant il était de grand' richesse
[p.366] Tant sembloit bien estre de s'uevre. 15977. Et Franchise qui bien s'en cuevre, Brandist la hante de sa lance, Et contre le vilain la lance Qui n'avoit pas cuer de coart, Ains sembloit estre Renoart[108] Au Tinel, qui fust revescus. Tout fu porfendus ses escus, Més tant ert fors à desmesure, Qu'il ne cremoit nule arméure, Si que du cop si se covri, Qu'onques sa panse n'en ovri. Li fers de la lance brisa, Par quoi le cop mains en prisa. Si r'iert moult d'armes engorsés Li vilains fel et aorsés: La lance prent, si la depiece A sa maçuë piece à piece, Puis esma ung cop grant et fier:
_Dangier à Franchise._
Qui me tient que ge ne te fier, Dist-il, orde garce ribaude? Comment as-tu esté si baude Qu'ung prodomme osas assaillir?
_L'Amant._
Sus son escu fiert sans faillir, La preus, la bele, la cortoise, Bien la fait saillir une toise D'angoisse, et à genoux l'abat, Moult la ledenge, moult la bat,
[p.367] Pour la sculpture et les décors. 16159. Franchise s'en couvre le corps, Brandit la hampe de sa lance Et contre le vilain la lance, Qui n'avait pas cœur de couard, Mais semblait être Renouard[108b] Au Tinel, déréchef en vie. Son écu par si grand' furie Fut pourfendu; mais il était Si fort, qu'armure il ne craignait; Si bien se couvrit, que la lance Oncques ne put ouvrir sa panse, Et le fer du coup se brisa, Ce qui soudain le rassura. Embarrassé dans son armure Un instant, et par la rupture Ébranlé, le vilain félon Soudain se redresse, et d'un bond La lance prend et la dépèce Avec sa masse, pièce à pièce, Et médite un coup furieux:
_Danger à Franchise._
Quoi donc retient mon bras, grands Dieux! Dit-il, sale garce, maraude, Comment donc as-tu pu, ribaude, Oser un prudhomme assaillir?
_L'Amant._
Lors il la frappe sans faillir, Et fait la belle, la courtoise, Reculer de plus d'une toise D'angoisse, et à genoux l'abat, Et moult l'insulte et moult la bat.
[p.368] Et croi qu'à ce cop morte fust, 16005. S'ele éust fait escu de fust.
_Dangier à Franchise._
Autreffois vous ai-ge créuë, Dame orde, garce recréuë, Dist-il, n'onc bien ne m'en chaï, Vostre losange m'a traï. Par vous soffri-ge le baisier Por le ribaudel aaisier: Bien me trova fol debonnaire, Déables le me firent faire. Par la char Diex mal i venistes, Quant nostre chastel assaillistes! Ci vous estuet perdre la vie.
_L'Acteur._
Et la bele merci li crie, Por Diex, que pas ne l'acravant, Quant el ne puet mès en avant: Et li vilains crole la hure, Et se forcene, et sor sains jure Qu'il l'occira sans nul respit. Moult en ot Pitié grant despit, Qui, por sa compaigne rescorre, Au vilain se hastoit de corre. Pitié, qui à tout bien s'acorde, Tenoit une misericorde En leu d'espée, en tretous termes, Decorant de plors et de lermes, Ceste, se li Actor ne ment, Perceroit pierre d'aïment,
[p.373] Il l'eût certe occise sans peine 16189. Si l'écu fût de simple chêne.
_Danger à Franchise._
Je vous crus, dit-il, autrefois, Et mal m'en échut, je le vois, Sale dame, garce avérée, Ribaude à la langue dorée. Par vous j'ai souffert le baiser Pour le libertin apaiser; Fol je fus d'être débonnaire, Le diable seul me le fit faire. Par la chair Dieu! mal vous a pris D'avoir tel assaut entrepris, Car vous allez perdre la vie.
_L'Auteur._
Et la belle merci lui crie, Pour Dieu, qu'il l'épargne un instant, Puisque ne peut aller avant. Et le vilain branle la hure, Tempête et par tous les saints jure Qu'il l'occira sans nul répit. Moult en a Pitié grand dépit, Et pour secourir son amie Au vilain court toute transie. Pitié, au cœur doux et bénin, En guise d'épée, à la main Tenait une miséricorde Qui toujours de larmes déborde. Ce glaive, si l'auteur ne ment, Percerait la pierre d'aimant[109]
[p.370] Por qu'ele fust bien de li pointe, 16033. Car ele a trop aguë pointe; Ses escus ert d'alegement, Tous bordés de gemissement, Plains de sopirs et de complaintes. Pitié, qui plorait lermes maintes, Point le vilain de toutes pars, Qui se deffent comme liépars. Mès quant ele ot bien arousé De lermes l'ort vilain housé, Si le convint amoloier: Vis li fu qu'il déust noier En ung fleuve tous estordis. Onques mès par faiz ne par dis Ne lu si durement hurtés; Du tout defailloit sa durtés, Fiébles et vains tremble et chancele, Foïr s'en volt, Honte l'apele.
_Honte._
Dangier, Dangier, vilains provés, Se recréans estes trovés, Que Bel-Acueil puist eschaper, Vous nous ferés tous atraper; Qu'il baillera tantost la Rose Que nous tenons céans enclose; Et tant vous di-ge bien sans faille, S'il as gloutons la Rose baille, Sachiés qu'ele en porra tost estre Blesmie ou pâle, ou mole ou flestre. Et si me repuis bien vanter, Tex vent porroit céans venter, Se l'entrée trovoit overte, Dont aurions damage et perte;
[p.371] Pour peu qu'elle en fût effleurée, 16217. Tant la pointe en est acérée, Écu portait d'allégements Tout bordé de gémissements, Plein de soupirs et de complaintes. Pitié, qui pleurait larmes maintes, Perce le fol de part en part Qui se défend en léopard. Mais du vilain botté les armes Quand elle eut baigné de ses larmes, Il sentit son cœur délayer Et pensa qu'il s'allait noyer, Tout étourdi, dedans un fleuve. Onc il ne fut à telle épreuve Ni tant par dits et faits heurté, Tout défaillait sa dureté. Faible et vain, il tremble et chancelle, Et veut s'enfuir. Honte l'appelle.
_Honte._
Danger, Danger, vilain prouvé, Je ne vous ai jamais trouvé Si lâche, il faut que je le dise; Or si par votre couardise Bel-Accueil se peut échapper Vous nous ferez tous attraper, Car il emportera la Rose Que nous tenons céans enclose Et aux gloutons la baillera, Qui tantôt s'étiolera, Et tretoute pâle et blémie Se flétrira, n'en doutez mie. Or je prévois, sans me vanter, Que tel vent peut céans venter,
[p.372] Ou que trop la graine esmovroit, 16065. Ou qu'autre graine i aplovroit Dont la Rose seroit chargiée. Dieu doint que tel graine n'i chiée! Trop nous en pourroit meschéoir: Car, ains qu'ele en poïst chéoir, Tost en porroit, sans resortir, La Rose du tout amortir; Ou se d'amortir eschapoit, Et li vens tex cops i frapoit Que les graines s'entremellassent, Que de lor fez la flor grevassent, Que des foilles, en son descendre, Féist aucune où que soit fendre, Et par la fente de la foille (Laquel chose jà Diex ne voille!) Parust desous li vers boutons[110], L'en diroit par tout que gloutons L'auroient tenuë en saisine. Nous en aurions la haïne Jalousie qui le sauroit, Qui du savoir tel duel auroit Qu'à mort en serions livré; Maufez vous ont si enivré.
_L'Acteur._
Dangier crie: Secors! secors! Atant es-vous Honte le cors Vient à Pitié, si la menace, Qui trop redoute sa menace.
[p.373] Dont nous aurons dommage et perte, 16249. Si notre porte il trouve ouverte; Car trop la graine secoûra Ou d'autre graine y sèmera, Qui trop surchargera la Rose. Dieu nous garde de telle chose! Trop de mal nous pourrait échoir, Car cette graine, avant de choir, Sans sortir même de la Rose, Pourrait de sa mort être cause. Et quand la mort l'épargnerait, Si le vent tels coups y frappait Que les graines s'entremêlassent Et de leur faix la fleur grevassent, Ou faisait du choc, par hasard, Fendre une feuille quelque part: S'il advenait (Dieu ne le veuille!), Que par la fente de la feuille Apparût le vermeil bouton[110b], On dirait partout que glouton L'aurait possédée et flétrie. Nous en aurions de Jalousie La haine, qui bien le saurait Et tel deuil en ressentirait, Qu'il nous faudrait cesser de vivre. C'est le diable qui vous enivre!
_L'Auteur._
Secours! secours! hurle Danger. Honte alors de Pitié charger En toute hâte, la menace Et l'effrayant de sa menace:
[p.374] _Honte._
Trop avés, dist-ele, vescu, 16093. Ge vous froisserai cest escu, Vous en gerrés encui par terre: Mal empréistes ceste guerre.
_L Acteur._
Honte porte une grant espée Clere, bien faite et bien trempée, Qu'ele forgea douteusement De soussi, d'aparçoivement. Fort targe avoit qui fu nommée Doute de male-renommée: De tel fust l'avoit-ele faite, Mainte langue ot au bort portraite. Pitié fiert si que trop la ruse, Près que ne la rendi confuse; Atant i est venus Deliz[111], Biaus bachelers frans et esliz[112]. Cil fist à Honte une envaïe; Espée avoit de plesant vie, Escu d'aise (dont point n'avoie), Bordé de solas et de joie. Honte fiert; mès ele se targe Si resnablement de sa targe, Conques li cops ne li greva, Et Honte requerre le va, Si fiert Délit par tel angoisse, Que sor le chief l'escu li froisse, Et l'abat jus tout estendu. Jusqu'as dens l'éust porfendu, Quant Diex amene ung bacheler Que l'en apele Bien-Celer.
[p.375] _Honte._
Trop avez, dit-elle, vécu; 16279. Je vous froisserai cet écu Et vous renverserai par terre. Malheur à vous qui cette guerre Entreprîtes si follement.
_L'Auteur._
Honte brandissait fièrement En sa main une longue épée, Claire, bien faite et bien trempée, Qu'elle forgea secrètement De vigilance et de tourment. Grand' targe avait qui fut nommée Crainte de male-renommée, C'est de ce bois qu'elle la fit, Et mainte langue au bord peignit. Si fort elle frappe en la tête Pitié, que confuse l'arrête. Mais Désir accourt aussitôt[111b], Beau, franc et gentil jouvenceau[112b]; A Honte il pousse en grand' furie. Glaive avait de plaisante vie Écu d'aise (que je n'ai pas) Bordé de joie et de soulas. Honte il frappe; mais elle lève Si bien sa targe, que le glaive Arrêté point ne la greva, Et Honte à son tour à lui va Et le frappe par telle angoisse, Que sur son chef l'écu lui froisse, L'abat sur la terre étendu, Et jusqu'aux dents l'eût pourfendu,
[p.376] Bien-Celer fut moult bon guerriers, 16123. Sages et veziés, et fiers; En sa main une coie espée Ainsinc cum de langue copée. Si la brandist sans faire noise, Qu'en ne l'oïst pas d'une toise, Qu'el ne rent son, ne resbondie, Jà si fort ne sera brandie. Ses escus ert de leu-repost, Onques geline en tel ne post, Bordé de séures alées, Et de revenuës celées: Hauce l'espée, et puis fiert Honte Tel cop, qu'à poi qu'il ne l'afronte; Honte en fu tretoute estourdie.
_Bien-Celer._
Honte, dit-il, jà Jalousie La dolereuse, la chetive, Ne le saura jor qu'ele vive; Bien vous en asséureroie, Et de ma main fianceroie; S'en feroie cent seremens, N'est-ce grans asséuremens? Puis que Male-Bouche est tués, Prise estes: ne vous remués.
[p.377] Si Dieu céans n'eût un jeune homme 16309. Conduit, que Bien-Celer on nomme. Bien-Celer, le vaillant guerrier Tenait, adroit et sage, et fier, En main une paisible épée Semblant une langue coupée. Sans nul bruit faire il la brandit, D'une toise on ne l'entendit; Elle ne siffle ni résonne, Il n'en est pourtant de si bonne. Sa targe est de refuge-bon (Poule en lieu plus secret ne pond), Tout bordé de sûres allées Et de retraites moult celées. Honte il frappe d'un si grand coup Qu'il lui brise presque le cou. Honte en fut tiretoute étourdie.
_Bien-Celer._
Honte, lui dit-il, Jalousie L'amère, la chétive, jamais, Haut la main, je le jurerais, Ne le saura quoi qu'il arrive, Si longtemps voire qu'elle vive, J'en ferais serments plus de cent. Puisqu'est dans les fossés gisant Malebouche mort, sans feintise, Ne bougez plus, vous êtes prise.
[p.378] LXXXV
Comment Bien-Celer si surmonte 16147. En soy combatant dame Honte; Et puis Paour et Hardement Se combatent moult fierement.
Honte ne set à ce que dire. Paor saut toute plaine d'ire, Qui trop soloit estre coarde: Honte sa cousine regarde, Et quant si la vit entreprise, S'à la main a l'espée mise Qui trop ert trenchant malement. Souspeçon d'emboffissement Ot non, car de ce l'avoit faite. Et quant el l'ot du fuerre traite, Plus fut clere que nul beril[113]. Escu de dote de péril, Bordé de travail et de paine Ot Paor, qui forment se paine De bien-Celer tout detrenchier Por sa cousine revenchier, Le va sor son escu ferir Tel cop, qu'il ne le pot garir; Tretous estourdis chancela. Adonc Hardement apela: Cil saut: car s'ele recovrast L'autre cop, malement ovrast. Mort fust Bien-Celer sans retor, S'el li donnast ung autre tor. Hardement fut preus et hardis, En apert par faiz et par dis:
[p.379] LXXXV
Comment Bien-Celer ci surmonte 16335. Après dur combat dame Honte, Peur et Courage également Se combattent moult fièrement.
Honte à cela ne sait que dire. Mais Peur bondit bouillante d'ire, D'ordinaire au cœur si couard. Honte à sa sœur lance un regard, Et quand Peur en telle équipée La voit, met à la main l'épée Tranchante à donner le frisson. Soupçon d'orgueil elle avait nom, Puisque fut de ce métal faite; Et du fourreau quand fut extraite Plus brillante était qu'un béril[113b]. Ecu de crainte de péril Bordé de travail et de peine Peur avait; lors à grande haleine Elle veut pourfendre et trancher Bien-Celer, pour sa sœur venger. Elle frappe de telle force Qu'en vain s'en parer il s'efforce Et chancelle tout étourdi. Lors Courage il appelle à lui Qui s'élance, car trop redoute Qu'à ce coup Peur un autre ajoute. Bien-Celer sans retour fût mort, Si Peur l'eût pu frapper encor. Lame avait bonne et bien fournie De l'acier de forcennerie
[p.380] Espée ot bonne et bien forbie 16177. De l'acier de forsenerie; Ses escus ert moult renommés, Despit de mort estoit nommés; Bordés fu d'abandonnement A tous periz. Trop folement Vient à Paor, si li aesme Por li ferir grand cop et pesme. Le cop lest corre, et el se cuevre, Car el savoit assés de l'uevre Qui afiert à ceste escremie. Bien s'est de ce cop escremie, Puis le fiert ung cop si pesant, Qu'el l'abat à terre gisant, Conques escus nel' garanti. Quant Hardement jus se senti, Jointes mains li requiert et prie Por Diex que ne l'occie mie; Et Paor dit que si fera.
_Ci escrie Seurtez Honte._
Dist Séurtés: Ce que sera, Par Diex, Paor, ici morrés, Faites au pis que vous porrés. Vous soliés avoir les fievres Cent tens plus coardes que lievres: Or estes desacoardie, Déables vous font si hardie Que vous prenés à Hardement Qui trop aime tornoiement, Et tant en set, s'il i pensot, Conques nul plus de li n'en sot; N'onc mès puis que terre marchastes, Fors en ce cas ne tornoiastes.
[p.381] Courage, le hardi, le preux, 16365. Par faits et dits audacieux. Sa targe était moult renommée; Mépris de mort était nommée. Bordure avait d'ébattement En tous périls. Trop follement Sur Peur il s'élance, et terrible Un coup lui porte irrésistible. Peur l'attend, et d'un geste prompt Se couvre, qui connaît à fond D'escrime toute la science, Et le coup pare d'assurance, Puis riposte un coup si pesant, Qu'à terre elle l'abat gisant. Ecu n'est qui tenir y puisse. Courage étendu dans la lice La prie et requiert jointes mains De l'épargner par tous les saints, Peur dit: Non, vous perdrez la vie.
_Ci crie Sûreté à Honte._
Mais soudain Sûreté s'écrie: Par Dieu, c'est vous, Peur, qui mourrez, Faites du mieux que vous pourrez. Autrefois vous aviez les fièvres Cent fois plus couardes que lièvres; Or vous êtes brave à présent, Et c'est le diable assurément Qui vous a soufflé telle rage D'oser tenir tête à Courage, Car tant il aime les tournois Et tant est fort que nul, je crois, De lui ne saurait être maître. Or c'est la seule fois peut-être,
[p.382] N'en savés faire aillors les tors; 16209. Aillors en tous autres estors Vous fuiés, ou vous vous rendés, Vous qui ici vous deffendés. Avec Cacus vous enfoïstes[114], Quant Hercules venir véistes Le cors, à son col sa maçuë; Vous fustes lors toute esperduë, Et li méistes ès piez eles, Qu'il n'avoit onques éu teles, Por ce que Cacus ot emblés Ses bués, et les ot assemblés En son recept qui moult fu lons, Par les queuës à reculons, Que la trace ne fust trovée. Là fu vostre force esprovée; Là monstrates-vous bien sans faille Que riens ne valés en bataille; Et puisque hanté ne l'avés, Petit ou noiant en savés. Si vous estuet non pas deffendre, Mès foïr, ou vos armes rendre; Ou chier vous estuet comparer Qu'à li vous osés comparer.
_L'Acteur._
Séurtés ot l'espée dure De fuite de trestoute cure; Escu de pez, bon sans doutance, Tretout bordé de concordance. Paor fiert, occire la cuide; En soi covrir met son estuide
[p.383] Depuis que sur vos pieds marchez, 16397. Que contre lui vous revanchez. Ailleurs vous êtes moins farouche; Ailleurs, à la moindre escarmouche, Vous fuyez ou vous vous rendez, Vous ici qui vous défendez. Avec Cacus vous vous enfuîtes[114b], Quand en grand'hâte venir vîtes Hercule la massue au col; Tous deux vous prîtes votre vol (Car aux pieds lui mîtes des ailes Comme il n'en eut oncques de telles), Quand eût Cacus les bœufs volés D'Hercule et les eût rassemblés Dans sa caverne d'une lieue Longue, les tirant par la queue, Pour qu'on ne pût suivre leurs pas. Là fut éprouvé votre bras, Là vous montrâtes bien, ma chère, Ce que vous valez à la guerre, Et puisqu'ainsi troublé l'avez, C'est que rien autre ne savez Sinon fuir ou vos armes rendre, Oncques ne sûtes vous défendre. Or donc, vous allez cher payer D'oser ainsi nous guerroyer.
_L'Auteur._
Sûreté portait bonne épée De prudence et de soin trempée, Ecu de paix dont tout le bord Était garni de bon accord. Peur elle frappe et croit l'occire; Mais Peur veille, et sans un mot dire
[p.384] Paor, et l'escu giete encontre, 16239. Qui sainement le cop encontre; Si ne li greva de noiant, Le cop chiet jus en glaçoiant, Et Paor tel cop li redonne Sor l'escu, que toute l'estonne; Moult s'en faut poi que ne l'afole; S'espée et ses escus li vole Des poins, tant i a fort hurté.
LXXXVI
Comment Paour et Seureté Ont par bataille fort heurté; Et les autres pareillement S'entreheurtent subtilement.
Savés que fist lors Séurté, Por donner as autres exemples? Paor saisit parmi les temples, Et Paor li, si s'entretiennent, Et tuit li autre s'entreviennent. Li uns se lie à l'autre et cople, Onc en estor ne vi tel cople. Si renforça li chapléis, Là rot si fort trupignéis, C'onques en nul tornoiement N'ot de cops itel paiement. Tornent de çà, tornent de là, Chascuns sa menie apela; Tuit i acorent pesle mesle, Onc plus espès ne noif, ne gresle
[p.385] Leve l'écu pour se couvrir, 16429. Et le glaive, sans la férir, Rencontre la surface lisse, Puis vers la terre en tombant glisse. Contre Sûreté Peur brandit Son glaive et du coup l'étourdit. Moult peu s'en faut qu'elle n'immole Son ennemi, dont soudain vole Des poings l'épée avec l'écu, Qui du choc est tout pourfendu.
LXXXVI
Comment ont Peur et Sûreté Par bataille ensemble heurté, Et tous les autres s'entr'assaillent Et tous subtilement bataillent.
Or que fit dame Sûreté, Pour donner de la fermeté L'exemple? Alors Peur elle embrasse Par les tempes, et Peur l'enlace Et s'entretiennent toutes deux Et les autres à qui mieux mieux. Onc ne vis en combat tel couple; L'un l'autre se lie et s'accouple, Et tel est leur acharnement, Cliquetis et trépignement, Que ne fut de coups telle rage Onc en tournois, ni tel carnage. Tournant de ci, tournant de là, Chaque chef sa suite appela; Tous accoururent pêle-mêle. Oncques plus épais neige ou grêle