Le roman de la rose - Tome III

Part 18

Chapter 183,376 wordsPublic domain

[p.345] Juge, par le beau roi du ciel! 15823. On n'en eût oncques vu de tel. Comment, pour la justice rendre, On irait un condamné prendre! Bel-Accueil est pris et jugé, Et par nous il serait chargé D'être à la fois arbitre et juge! Reviendra certes le déluge Avant qu'il sorte de la tour. Nous le punirons au retour Pour vous avoir offert ses choses; Par lui perd-on toutes les Roses. Tout libertin les veut cueillir Quand il se voit bel-accueillir[100b]. Or pour éviter tout dommage Bien les faut-il tenir en cage; N'en aura lors homme vivant Pas tant qu'en emporte le vent, A moins qu'il n'ait telle puissance Qu'il les prenne par violence; Mais à ce jeu plus d'un pourrait Trouver l'exil ou le gibet.

_L'Amant._

Vous faites, fis-je, crime pire, Quand l'innocent voulez détruire Et l'emprisonnez sans raison, Et quand un si vaillant garçon Que Bel-Accueil et si honnête, Qui fait à tout le monde fête, Si malement entreprenez Et sans autre motif tenez,

[p.346] Sans autre ochoison pris tenés, 15673. Malement vers li mesprenés; Car par raison estre déust Hors de prison, s'il vous pléust. Si vous pri donques qu'il en isse, Et de la besoingne chevisse; Trop avés vers li jà mespris; Gardés qu'il ne soit jamès pris.

_Dangier, Paour, et Honte._

Par foi, font-il, cis fox nous trufe. Bien nous vet or pestre de trufe, Quant si le vuet desprisonner, Et nous traïr par sermonner. Il requiert ce qui ne puet estre: Jamès par huis, ne par fenestre Ne metra hors néis le chief.

_L'Amant._

Lors m'assaillent tuit de rechief; Chascun à hors bouter me tent: Il ne me grevast mie tant Qui me vosist crucefier. Ge qui lors commence à crier Merci, non pas à trop haut cri, A ma vois basse à l'assaut cri Vers cil qui secorre me durent, Tant que les guetes m'aparçurent, Qui l'ost durent eschargaitier. Quant m'oïrent si mal traitier:

[p.347] Hormis qu'il me fit belle chère 15853. Et tint mon accointance chère; Car, s'il vous plaît, hors de prison Devrait-il être avec raison. Qu'il sorte, je vous en conjure, Et mettez fin à sa torture; Vous l'avez trop persécuté, Rendez-lui donc sa liberté.

_Danger, Peur et Honte._

Ma foi, font-ils, ce fou se moque Et par ses contes nous provoque, Quand il le veut déprisonner, Pour nous trahir et nous berner. Il requiert ce qui ne peut être: Jamais par porte ni fenêtre Hors ne mettra même le chef.

_L'Amant._

Lors m'assaillent tous déréchef, Chacun veut me mettre à la porte; Ne me grèverait de la sorte Qui me voulût crucifier. Moi qui lors commence à crier Merci, mais sans trop de furie, A voix basse à l'assaut je crie Vers ceux qui m'amenaient renfort. Les sentinelles tout d'abord Qui là faisaient le guet me virent, Et quand ainsi battre m'ouïrent:

[p.348] LXXX

Comment tous les barons de l'ost 15699. Si vindrent secourir tantost L'Amant, que les Portiers battoyent Si fort, qu'irés ils l'estrangloyent.

Or sus, or sus, font-il, barons: Se tantost armé n'aparons Por secorre ce fin Amant, Perdus est se Diex ne l'amant. Li Portiers l'estranglent ou lient, Batent, fustent, ou crucefient; Devant eus brait à vois serie, A si bas cri merci lor crie, Qu'envis puet-l'en oïr le brait; Car si bassement crie et brait, Qu'avis vous ert, se vous l'oés, Ou que de braire est enroés, Ou que la gorge li estraingnent, Si qu'il l'estranglent ou estaingnent. Jà li ont si la vois enclose, Que haut crier ne puet ou n'ose: Ne savons qu'il béent à faire, Mès il li font trop de contraire: Mors est se tantost n'a secors. Foïs s'en est trestout le cors Bel-Acueil, qui le confortoit: Or convient qu'autre confort oit, Tant qu'il puist celi recovrer; Dès or estuet d'armes ovrer.

[p.349] LXXX

Comment tous les barons de l'ost 15879. S'en viennent secourir tantôt L'Amant que les trois portiers battent Tant, qu'ils l'étranglent et l'abattent.

Or sus, or sus, font-ils, barons! Vite aux armes, vite courons! Les portiers l'étranglent ou lient, Battent, bâtonnent, crucifient. Il est perdu, ce fin Amant, Si Dieu n'y pourvoit à l'instant. Devant eux brait à voix faillie, D'un ton si bas merci leur crie, Qu'on peut à peine ouïr ses cris, Si bas, que sera votre avis Quand l'ouïrez, s'il se peut faire, Ou qu'il est enroué de braire, Ou qu'ils lui serrent le gosier A l'étrangler, à l'étouffer. Déjà tant sa voix ont enclose Que haut crier ne peut ou n'ose; Ne savons ce qu'ils font de lui. Mais ils lui causent trop d'ennui, Mort est si n'a secours bien vite. Au grand galop a pris la fuite Bel-Accueil qui le confortait; Or faut-il qu'autre confort ait Pour que Bel-Accueil lui revienne, Que chacun donc les armes prenne.

[p.350] _L'Amant._

Et cil sans faille mort m'éussent, 15727. Se cil de l'ost venu n'i fussent. Li barons as armes saillirent, Quant oïrent, sorent et virent Que j'oi perdu joie et solaz. Ge qui estoie pris où laz Où Amors les amans enlace, Sans moi remuer de la place Regardai le tornoiement Qui commença trop asprement: Car si-tost cum li Portiers sorent Que si grant ost encontre eus orent, Ensemble tretuit trois s'alient, Et s'entrejurent et affient, Qu'à lor pooir s'entr'aideront, Ne jà ne s'entrelesseront Jor de lor vie à nule fin. Et ge qui d'esgarder ne fin Lor semblant et lor contenance, Fui moult dolent de l'aliance: Et cil de l'ost, quant il revirent Que cil tel aliance firent, Si s'assemblent et s'entrejoignent, N'ont mès talent qu'il s'entr'esloignent, Ains jurent que tant i feront, Que mors en la place gerront, Ou desconfis seront et pris, Ou de l'estor auront le pris, Tant sunt erragiés de combatre Por l'orguel des Portiers abatre. Dès or venrons à la bataille, S'orrés comment chascuns bataille.

[p.351] _L'Amant._

Ceux-là m'eussent sans faute occis 15907. Sans le secours de mes amis. Les barons aux armes coururent Quand ouïrent, virent et surent Qu'avais perdu joie et soulas. Moi qui pris étais dans les lacs Où les amants Amour enlace Sans pouvoir remuer de place, Je fus spectateur du combat Qui trop âprement commença. Car sitôt que les portiers voient Que si grand' gens contre eux guerroient, Ensemble ils se liguent tous trois Et s'entre-jurent à la fois, Sans que l'un l'autre oncques ne laisse, Jusqu'à la mort, sans nulle cesse, De s'aider de tout leur pouvoir: Et moi qui peux à l'aise voir Leur semblant et leur contenance, Moult dolent suis de l'alliance. Or ceux de l'ost voyant ceux-ci S'allier et s'unir ainsi, Lors s'assemblent et s'entre-joignent L'un de l'autre ne s'entre-éloignent, Mais jurent que tant y feront Que morts en la place giront, Tant sont enragés de combattre Pour l'orgueil des portiers abattre, Ou déconfits seront et pris, Ou du combat auront le prix. Nous voici donc à la bataille, Oyez comme chacun bataille.

[p.352] LXXXI

Comment l'Acteur muë propos 15759. Pour son honneur et son bon loz, Garder, en priant qu'il soit quictes Des paroles qu'il a cy dictes.

Or entendés, loial Amant, Que li diex d'Amors vous amant Et doint de vos amors joïr! En ce bois-ci porrés oïr Les chiens glatir, se m'entendés, Au connin prendre où vous tendés[101], Et le furet qui, sans faillir, Le doit faire ès resiaus saillir. Notés ce que ci vois disant, D'amors aurés art soffisant; Et se vous i trovés riens troble, J'esclarcirai ce qui vous troble; Quant le songe m'orrés espondre, Bien saurés lors d'amors respondre, S'il est qui en sache oposer, Quant le texte m'orrés gloser; Et saurés lors par cest escrit Quanque j'aurai devant escrit, Et quanque ge bée à escrire. Mès ains que plus m'en oiés dire, Aillors voil ung petit entendre Por moi de male gent deffendre; Non pas pour vous faire muser, Mès por moi contre eus escuser.

[p.353] LXXXI

Ci l'auteur change de propos 15939. Pour son honneur et son bon los Garder, en priant qu'il soit quitte De toute parole ici dite.

Or entendez, loyaux amants (Que le Dieu d'Amours en tout temps Sur vous tous veille d'un il tendre!), En ce bois-ci pourrez entendre Les chiens japer, si m'écoutez, Au lapin que vous poursuivez[101b], Et le furet dont la poursuite Le fera choir aux lacs ensuite. Notez ce que je vais disant, D'Amour aurez art suffisant; Et si rien y voyez de trouble, J'éclaircirai ce qui vous trouble; Quand vous m'ouïrez exposer Le songe et le texte gloser, Bien saurez-vous d'amour répondre Si quelqu'un voulait vous confondre, Et saurez lors par cet écrit Ce que j'ai ci-devant écrit Et ce qu'après je vais écrire. Mais avant de plus vous en dire, Je veux, non pour vous abuser, Doux amis, mais pour m'excuser Et de male gent me défendre, Ailleurs un petitet m'étendre.

[p.354] LXXXII

Cy dit par bonne entencion 15787. L'Acteur son excusacion.

Si vos pri, seignors amoreus Par les gieus d'amors savoreus, Que se vous i trovés paroles Semblans trop baudes ou trop foles, Por quoi saillent li mesdisant, Qui de nous aillent mesdisant, Des choses à dire, ou des dites, Que cortoisement les desdites; Et quant vous les aurés des diz Repris, retardés ou desdiz, Se mi diz sunt de tel maniere Qu'il soit droit que pardon en quiere, Pri vous que le me pardonnés, Et de par moi lor responnés[102] Que ce requeroit la matire Qui vers tex paroles me tire Par les propriétés de soi, Et por ce tex paroles oi: Car chose est droiturière et juste, Selonc l'autorité Saluste, Qui nous dit par sentence voire, Tout ne soit-il semblable gloire De celi qui la chose fait, Et de l'escrivain qui le fait Vuet metre proprement en livre, Por miex la vérité descrivre, Si n'est-ce pas chose legiere, Ains est de moult fort grant maniere

[p.355] LXXXII

Ici par intention bonne 15967. L'Auteur son excuse nous donne.

Par les jeux d'Amour savoureux, Croyez-moi, seigneurs amoureux, Si vous trouvez quelques paroles Un peu trop gaillardes et folles, Dont s'emparent les médisants Pour nous tous aller méprisants, Sur les choses à dire ou dites, Courtoisement les contredites; Et quand vous les aurez repris Et combattus et contredits, Si lors sont de telle manière Mes dits, que pardon j'en requière, Sans doute me pardonnerez Et de ma part leur répondrez Qu'ainsi l'exigeait la matière; Car ne me laissait de choix guère La propriété du sujet Qui ces paroles me tirait. Une chose est, selon Saluste, Avant tout droiturière et juste: «Semblable gloire, en vérité, Nous dit-il, si n'a mérité, Comme celui qui fit la chose, L'écrivain qui le fait expose En un livre savant, pour mieux La vérité produire aux yeux, Ce n'est pourtant chose légère, Mais moult belle et grande au contraire

[p.356] Metre bien les fais en escrit: 15817. Car quiconques la chose escrit, Se du voir ne vous vuet embler, Li dis doit le fait resembler; Car les vois as choses voisines Doivent estre à lor faiz cousines. Si me convient ainsinc parler, Se par le droit m'en voil aler.

LXXXIII

Comment l'Acteur moult humblement S'excuse aux dames du Rommant.

Si vous pri toutes, vaillans fames, Soiés damoiseles ou dames, Amoreuses ou sans amis, Que se moz i trovés jà mis Qui semblent mordans ou chenins Encontre les meurs femenins, Que ne m'en voilliés pas blasmer, Ne m'escriture diffamer Qui tout est por enseignement. Onc n'i dis rien certainement, Ne volenté n'ai pas de dire, Ne par yvresce, ne par ire, Par haïne, ne par envie, Contre fame qui soit en vie. Car nus ne doit fame despire, S'il n'a cuer des mauvès le pire; Mès por ce en escrit li méismes, Que nous et vous de nous méismes Poïssions congnoissance avoir, Car il fait bon de tout savoir.

[p.357] Que bien les faits mettre en écrit. 15997. Car celui qui livres écrit, S'ils ne sont menteurs et frivoles, Doit accorder faits et paroles; Car les mots aux choses voisins Doivent être à leurs faits cousins. Ainsi dus-je parler, sans doute, Pour aller par la droite route.

LXXXIII

Comment l'Auteur moult humblement S'excuse aux dames du Roman.

Toutes aussi, vaillantes femmes, Daignez, damoiselles et dames, Amoureuses ou sans amis, Si mots y trouvés déjà mis Qui vous semblent mordants, infâmes, Ou pis contre les moeurs des femmes, Daignez ne pas trop m'en blâmer Ni mon livre trop diffamer Qui tout est fait pour vous instruire; Car oncques n'eus vouloir de dire, Et rien n'y dis par passion, Colère, ivresse ou déraison, Ni par haine, ni par envie, Contre femme qui soit en vie. Nul ne doit médire de vous, S'il n'a cœur le pire de tous. Si tels mots sont en mon poème, C'est pour que chacun de soi-même Puisse la connaissance avoir, Car il fait bon de tout savoir.

[p.358] D'autre part, dames honorables, 15847. S'il vous semble que ge di fables, Por mentéor ne m'en tenés, Mès as Auctors vous en prenés, Qui en lor livres ont escrites Les paroles que g'en ai dites, Et ceus avec que g'en dirai[103], Que jà de riens n'en mentirai, Se li prodomme n'en mentirent, Qui les anciens livres firent; Et tuit à ma raison s'acordent, Quant les meurs femenins recordent; Ne ne furent ne fol ne yvres, Quant il les mistrent en lor livres. Cil les meurs femenins savoient, Car tous esprovés les avoient, Et tiex ès fames les troverent, Que par divers tens esproverent; Par quoi miex m'en devés quiter: Ge n'i fais riens fors reciter, Se par mon gieu qui poi vous couste, Quelque parole n'i ajouste, Si cum font entr'eus li poëte, Quant chascuns la matire traite Dont il li plest à entremetre: Car, si cum tesmoigne la letre, Profit et delectacion[104] C'est toute lor entencion. Et se gens encontre moi groucent, Et se troblent et se corroucent, Qui sentent que ge les remorde Par ce chapitre où ge recorde Les paroles de Faus-Semblant, Et por ce s'aillent assemblant,

[p.359] D'autre part, dames honorables, 16027. Si vous croyez que ce soit fables, Pour un menteur ne me tenez, Mais aux auteurs vous en prenez Par qui furent jadis écrites Les paroles que j'en ai dites. Et quand d'autres je vous dirai[103b], Jamais non plus ne mentirai, Si tous ces sages ne mentirent Quand les anciens livres ils firent; A moi s'accordent ces auteurs Quand des femmes peignent les mœurs. Ils n'étaient fous ni certes ivres Quand ils les mirent dans leurs livres; Ils les connaissaient mieux que nous, Leurs mœurs ayant éprouvé tous, Puisque telles ils les trouvèrent De tout temps, quand les éprouvèrent. Aussi devez-vous m'acquitter, Car je ne fais que réciter, Sauf parfois, pour l'art, quand j'ajoute Un mot innocent, somme toute, Comme chacun poète fait Quand il veut traiter un sujet Et quelque peu du sien y mettre. Ainsi le témoigne la lettre, Profit et délectation[104b], C'est toute leur intention. Et si contre moi se trémoussent, Tonnent, grondent et se courroucent Par ci, par là, quelques grincheux, Parce qu'ils sentent que sur eux Durement parfois ma dent porte, En ce chapitre où je rapporte

[p.360] Que blasmer ou pugnir me voillent, 15881. Por ce que de mon dit se doillent; Ge fais bien protestacion C'oncques ne fu m'entencion De parler contre homme vivant Sainte religion sivant, Ne qui sa vie use en bonne euvre, De quelque robe qu'il se cueuvre.

Ains prins mon arc, et l'entesoie, Quiexque peschierres que ge soie, Si fis ma sajete voler Generaument por afoler: Por afoler! mès por congnoistre, Fussent seculer ou de cloistre, Les desloiaus gens, les maldites, Que Jhesus apele ypocrites; Dont maint, por sembler plus honeste, Lessent à mangier char de beste Tous tens en non de penitence; Et font ainsinc lor astenence, Si cum nous en karesme fomes[105], Mès tous vis menguent les homes O les dens de detraccion. Par venimeuse entencion. Onc d'autre saing ne fis bersaut, Là vois, et voil que mon fer aut. Si trais sor eus à la volée, Et se, por avoir la colée, Avient que desous la sajete Aucuns hons de son gré se mete, Qui por orgoil si se deçoive, Que dessus soi le cop reçoive,

[p.361] Les paroles de Faux-Semblant, 16061. Et dès lors vont se rassemblant Pour me châtier et maudire, Chagrinés qu'ils sont de mon dire: Je fais ci protestation Qu'oncques je n'eus l'intention De parler contre homme qui vive, S'il est tel que le bien poursuive (Quel que soit son habit), selon Notre sainte religion. Mais je prends mon arc et le ploie, Tout pécheur, las! que je me voie, Et fais ma sagette voler Pour blesser et pour affoler Ces déloyales gens maudites Que Jésus appelle hypocrites, Et de leur masque dépouiller Ces monstres, moine ou séculier, Qui, pour paraître plus honnêtes, N'oseraient manger chair de bêtes, Par pénitence, au nom de Dieu, Et font abstinence en tout lieu, Comme nous faisons en carême, Mais mangent vif l'homme lui-même Des dents de la détraction, Par venimeuse intention. Voilà quel est mon point de mire, Et ceux-là seuls mon fer déchire. Sur ceux-là je tire au hasard; Mais s'il advient, quand le coup part, Que de plein gré quelqu'un se mette Droit au devant de ma sagette, Et qu'égaré par son orgueil Le coup reçoive et dans son deuil

[p.362] Puis se plaint que ge l'ai navré, 15913. Corpe n'en ai, ne jà n'auré, Néis s'il en devoit perir; Car ge ne puis nuli ferir, Qui du cop se voille garder, S'il set son estat regarder. Néis cil qui navré se sent Par le fer que ge li présent, Gart que plus ne soit ypocrites, Si sera de la plaie quites. Et neporquant qui que s'en plaingne, Combien que prodomme se faingne. Onc riens n'en dis, mien esciant, Combien qu'il m'aut contrariant, Qui ne soit en escrit trové, Et par experiment prové, Ou par raison au mains provable A qui que soit desagréable. Et s'il i a nule parole Que sainte Église tiengne à fole, Prest sui qu'à son voloir l'amende, Se ge puis soffire à l'amende.

LXXXIV

Cy reprent son propos sans faille L'Acteur, et vient à la bataille Où dame Franchise combat Contre Dangier qui fort la bat.

Franchise vint premierement Contre Dangier moult humblement, Qui trop ert fiers et courageus, Par semblant fel et outrageus.

[p.363] Amèrement me le reproche, 16095. Je n'en accepte le reproche Quand même il en devrait périr; Car personne ne puis férir, Qui de ma flèche ne se garde Pour peu que son état regarde. Tel même qui se sent blessé Par le trait que j'aurai lancé, N'a qu'à cesser d'être hypocrite Et de sa plaie il sera quitte. Et pourtant, à mon escient, Combien qu'ils m'aillent décriant, Combien qu'honnêtes gens se feignent, Je ne dis rien, quoiqu'ils s'en plaignent, Qui ne soit en écrits trouvé, Par expérience prouvé, Ou par raison au moins prouvable; Tant pis s'ils ne l'ont agréable. Enfin si nul mot s'y trouvait Que sainte Église à fol tiendrait, Prêt suis qu'à son vouloir l'amende Si je puis suffire à l'amende.

LXXXIV

Ici l'Auteur reprend son conte Et la bataille nous raconte Où dame Franchise combat Contre Danger qui fort la bat.

Franchise, en main sa forte lance, D'abord contre Danger s'avance Qui trop est fier et courageux, A l'air félon et outrageux.

[p.368] En son poing tint une maçuë[106], 15943. Fierement la paumoie, et ruë Entor soi cop si perilleus, Qu'escus, s'il n'est trop merveilleus, Ne puet tenir qu'il nel' porfende, Et que cis vaincus ne se rende, Qui contre li se met en place, S'il est bien atains de la mace, Ou qu'il nel' confonde ou escache, S'il n'est tex que trop d'armes sache. Il la prist où bois de Refus, Li lez vilain que ge refus; Sa targe fut d'estoutoier, Bordée de gens viltoier. Franchise, refu bien armée, Moult seroit envis entamée, Por qu'el se séust bien covrir. Franchise, por la porte ovrir, Contre Dangier avant se lance, En sa main tint une fort lance Qu'ele aporta bele et polie De la forest de Chuërie. Il n'en croist nule tele en Biere[107]. Li fers fu de douce priere; Si r'ot par grant dévocion De toute suplicacion Escu, c'onques ne fu de mains Bordé; de jointures de mains, De promesses, de convenances, Par seremens et par fiances, Colorés trop mignotement. Vous déissiés certainement Que Largesce le li bailla, Et qu'el le paint et entailla,