Le roman de la rose - Tome III
Part 17
[p.325] Et plus à mon aise respire, 15509. Ayant naguère entendu dire Que Malebouche gisait mort. Onc tel plaisir n'eus d'une mort. Là je vis la porte cassée; Je ne l'eus pas plutôt passée due je trouvai le Dieu d'Amours Menant son ost à mon secours. Dieu! quel service me rendirent Ces amis qui la déconfirent! Que de Dieu et de saint Benoît Ils soient bénis pour leur exploit! C'était Faux-Semblant, fils sinistre D'Hypocrisie et faux ministre, Dont le père Mensonge était Qui tant vertu combat et hait, Puis dame Abstinence-Contrainte Des œuvres de Semblant enceinte, Prête d'enfanter Antechrist, Comme au saint livre il est écrit. Adonc pour eux, vaillent que vaillent, Prière fais, puisqu'ils bataillent Et la porte ont brisée pour moi. Celui qui veut, traître et sans foi, Tromper les gens et parjure être, De Faux-Semblant fasse son maître, D'Abstinence suive la loi, Simple se feigne et double soit. Quand cette porte que j'ai dite Vis ainsi prise et déconfite, L'ost trouvai rassemblé céans Prêt à l'assaut, mes yeux voyants. Si ma félicité fut grande, Doux Dieu! que nul ne le demande!
[p.326] Comment j'auroie Douz-Regart. 15367. Estes-le vous, que Diex le gart! Qu'Amors par confort le m'envoie, Trop grant piece perdu l'avoie. Quant gel' vi, tant m'en esjoï, Qu'à poi ne m'en esvanoï: Moult refu liez de ma venuë Douz-Regard, quant il l'ot véuë, Tantost à Bel-Acueil me monstre, Qui saut sus et me vient encontre, Comme cortois et bien apris, Si cum sa mere l'ot apris.
LXXVII
Comment l'Amant en la cnambrette De la tour, qui estoit secrette, Trouva par Semblant Bel-Acueil Tout prest d'acomplir tout son vueil.
Enclins le salu de venuë Et il ausinc me resaluë, Et de son chapel me mercie. Sire, fis-ge, ne vous poist mie, Ne m'en devés pas mercier; Mès ge vous doi regracier Cent mile fois quant me féistes Tant d'onor que vous le préistes. Et sachiés que s'il vous plaisoit, Ge n'ai riens qui vostre ne soit Por faire tout vostre voloir, Qui qu'en déust rire ou doloir.
[p.327] Lors me pris à penser à part 15543. Comment retrouver Doux-Regard. Mais le voilà! Dieu le bénisse! Amour pour finir mon supplice M'envoie, hélas! ce doux ami Qui me fut si longtemps ravi; Tel fut mon bonheur, à sa vue, Que fuyait mon âme éperdue. Alors Doux-Regard, moi venu, Tout joyeux sitôt qu'il m'a vu, Du doigt à Bel-Accueil me montre, Qui d'un bond vient à ma rencontre Comme courtois et bien appris, De sa mère il l'avait appris.
LXXVII
Ci l'Amant trouve en la ehambrette De la tour, qui était secrète, Bel-Accueil tous ses vux s'offrant A combler, grâce à Faux-Semblant.
Lors je m'incline à sa venue, Et lui aussi me resalue Du chapel me remerciant: «Sire, lui dis-je, tel présent Ne vaut pas qu'on me remercie; Mais mille grâces, sur ma vie, Vous dois, pour m'avoir fait l'honneur De l'accepter de si grand cœur: Et s'il vous plaît, j'ose le dire, Rien n'ai qui ne soit vôtre, sire, Pour faire tout votre vouloir, En dût-on rire ou bien douloir.
[p.328] Tout me voil à vous aservir 15395. Por vous honorer et servir, S'ous me volés riens commander, Ou sans commandemens mander; Ou s'autrement le puis savoir, G'i metrai le cors et l'avoir, Voire certes l'ame en balance[97], Sans nul remors de conscience: Et que plus certains en soiés, Ge vous pri que vous l'essaiés;. Et se g'en fail, jà n'aie joie De cors, ne de chose que j'oie.
_Bel-Acueil._
Vostre merci, dist-il, biau Sire: Ge vous revoil bien ausinc dire Que se j'ai chose qui vous plese, Bien voil que vous en aiés ese: Prenés en néis sans congié, Par bien et par honor cum gié.
_L'Amant._
Sire, fis-ge, vostre merci, Cent mile fois vous en merci, Quant ainsinc puis vos choses prendre, Dont n'i quier-ge jà plus atendre, Quant ci avés la chose preste, Dont mes cuers fera gregnor feste Que de tretout l'or d'Alixandre. Lors m'avançai por les mains tendre A la Rose que tant désir, Por acomplir tout mon désir:
[p.329] Que votre volonté commande 15573. Ou que sans ordonner demande, Tout me veux à vous asservir Pour vous honorer et servir; Que vos désirs sans plus je pense, Je mettrai tout en la balance[97b] Pour les combler, avoir et corps, Voire l'âme sans nul remords. Et si vous en doutez, sur l'heure Essayez-en, et que je meure Ou que je ne goûte jamais Bonheur de rien, si j'y manquais!
_Bel-Accueil._
Grâces vous rends, dit-il, beau Sire, Et de même je veux vous dire: Si j'ai rien que vous désiriez, Je veux aussi qu'aise en ayez, Tout bien, tout honneur, tire à tire, Comme-moi prenez-en donc, sire.
_L'Amant._
Je vous rends grâces, fis-ge, aussi, Cent mille fois vous dis merci D'ainsi pouvoir vos choses prendre. Je n'osais de vous plus prétendre, Car la chose avez prête là, Dont mon cœur grand' fête fera Plus que de tout l'or d'Alexandre.» Lors m'avançai pour les mains tendre A cette Rose que mon cœur Désirait avec tant d'ardeur,
[p.330] Si cuidai bien à nos paroles 15423. Qui tant ierent douces et moles, Et à nos plesans acointances, Plaines de beles contenances, Que trop fust fait legierement; Mès il m'avint tout autrement.
LXXVIII
Comment l'Amant se voulut joindre Au Rosier pour la Rose attaindre; Mais Dangier, qui bien l'espia Lourdement et hault s'escria.
Moult remaint de ce que fox pense: Trop i trovai cruel deffense, Car si cum cele part tendi, Dangier le pas me deffendi. Li vilains, que maus leus estrangle! Il s'estoit repost en ung angle Par derriers et nous aguetoit, Et mot à mot toutes metoit Nos paroles en son escrit; Lors n'atent plus qu'il ne m'escrit:
_Dangier parle à l'Amant._
Fuiés, vassal, fuiés, fuiés, Fuiés de ci, trop m'ennuiés: Déables vous ont ramené, Li maléoit, li forcené, Qui à ce biau servise partent, Et tout prengnent ains qu'il s'en partent:
[p.331] Pensant voir en toute assurance 15601. Combler enfin mon espérance; Je me flattais à nos discours Si doux, si pleins de nos amours, A nos plaisantes accointances Pleines de belles contenances, Qu'à mes fins viendrais aisément; Mais il en fut tout autrement.
LXXVIII
Comment l'Amant se voulut joindre Au Rosier pour la Rose atteindre; Mais Danger, qui bien l'épia, Lourdement et haut s'écria.
Qu'il s'en perd de ce que fol pense! Trop cruelle y trouvai défense. Car comme j'y tendais la main, Danger me barra le chemin. Le vilain, méchant loup l'étrangle! Il s'était caché dans un angle Par derrière, et nous aguettait, Et de nous mot à mot mettait En écrit ce qu'il put entendre. Lors s'écria sans plus attendre:
_Danger à l'Amant._
Fuyez, vassal, fuyez, fuyez, Fuyez d'ici, trop m'ennuyez. C'est le diable qui vous ramène; Le maudit, forcené de haine, A ce haut fait veut prendre part, Pour tout ravir à son départ.
[p.332] Jà n'i viengne-il sainte, ne saint, 15449. Vassal, vassal, se Diex me saint, A poi que ge ne vous affronte.
_L'Amant._
Lors saut Paor, lors acort Honte, Quant oïrent le païsant, Fuiés, fuiés, fuiés disant. N'encor pas à tant ne s'en tut, Mais le déable i amentut, Et sainz et saintes en osta. Hé Diex! cum ci felon oste a! Si s'en corrocent et forsennent, Tuit trois par ung acort me prennent, Si me boutent arrier mes mains. «Jà n'en aurés, font-il, més mains, Ne plus que vous éu avés: Malement entendre savés Ce que Bel-Acueil vous offri, Quant parler à li vous soffri. Ses biens vous offri liement, Mès que ce fust honestement: D'onesteté cure n'éustes, Mès l'offre simple recéustes, Non pas où sens qu'en la doit prendre: Car sans dire est-il à entendre, Quant prodoms offre son servise, Que ce n'est fors en bonne guise, Qu'ainsinc l'entent li prometierres. Mès or nous dites, dans trichierres, Quant ces paroles apréistes, Où droit sens pourquoi nes préistes?
[p.333] Quand à mon aide saint ni sainte 15629. Ne viendrait, de lui je n'ai crainte; Vassal, vassal, si Dieu m'entend, Je ne sais certes pas comment Je ne vous casse pas la tète.
_L'Amant._
Lors Honte accourt et Peur se jette, Quand ouïrent le paysan, Fuyez, fuyez, fuyez disant. S'il eût à ce borné sa fable! Mais c'est lui qui mena le diable, Et saints et saintes en chassa; Quel perfide hôte avons-nous là! Lors se courroucent et forcennent Et d'un commun accord me prennent Tous trois et repoussent les poings: «Vous n'en aurez, font-ils, ni moins Ni plus que ce qu'avez pu prendre; Malement vous savez entendre Ce que Bel-Accueil vous offrit, Quand lui parler il vous souffrit. Gaîment il vous offrit sa chose, Mais honnêtement, je suppose. Sans souci de l'honnêteté, L'offre simple avez accepté, Non pas au sens qu'on la doit prendre, Car voici comme il faut l'entendre. Pour prud'homme, service offrir, Ce n'est certes pour mal agir, Je n'entends pas d'autre service. Mais dam tricheur, sans artifice, Pourquoi ses discours, dites-nous, Dans le droit sens ne prenez-vous?
[p.334] Prendre les si vilainement 15479. Vous vint de rude entendement, Ou vous avés apris d'usage A contrefaire le fol sage. Il ne vous offri pas la Rose, Car ce n'est mie honeste chose, Ne que requerre li doiés, Ne que sans requerre l'aiés, Et quant vos choses li offristes, Cele offre, comment l'entendistes? Fu-ce por li venir lober, Ou por li sa robe rober? Bien le traïssiés et boulés, Qui servir ainsinc le voulés, Por estre privés anemis: Jà n'ert-il riens en livre mis Qui tant puist nuire, ne grever; Se de duel deviés crever, Si nel' devons-nous pas cuidier, Ce porpris vous convient vuidier. Maufez vous i font revenir; Car bien vous déust sovenir Qu'autrefois en fustes chaciés: Or tost aillors vous porchaciés. Sachiés cele ne fu pas sage Qui quist a tel musart passage; Mès ne sot pas vostre pensée, Ne la traïson porpensée: Car jà quis ne le vous éust, Se tel desloiauté séust. Moult refu certes decéus Bel-Acueil li desporvéus. Quant vous reçut en sa porprise, Il vous cuidoit faire servise,
[p.335] Où vous avez appris l'usage 15661. De faire le fol, quoique sage, Ou comprendre si vilement Vous vient de dur entendement. Il ne vous offrit pas la Rose; Car ce n'est mie honnête chose Que telle grâce requérir Ou sans demander obtenir. Et comment donc l'offre entendîtes, Lorsque vos choses lui offrîtes? Était-ce donc pour l'enjôler Ou pour sa robe lui voler? Par trahison et par malice Vous offriez votre service Sous le masque de l'amitié! Jamais livre n'a publié Maxime plus abominable. Quand de deuil, et c'est peu probable, Vous en devriez là crever, Ce pourpris il vous faut vider, Dont je vous ai chassé naguère. Ailleurs, vous dis-je, allez, arrière! Car il vous en doit souvenir, Le diable vous fit revenir! Guère ne fut la Vieille sage D'ouvrir à tel sot le passage, Car ouvert onques ne vous l'eût Si telle déloyauté sût; Mais ne savait votre pensée Ni la trahison pourchassée. Moult fut certainement déçu Bel-Accueil pris au dépourvu Quand au pourpris fut vous attendre; Il croyait service vous rendre
[p.336] Et vous tendes à son damage; 15513. Par foi tant en a chien qui nage, Quant est arrivés, s'il aboie. Or querés aillors vostre proie, Et hors de ce porpris alés. Nos degrés tantost avalés Debonnairement et de gré, Ou jà n'i conterés degré; Car tiex porroit tost ci venir, S'il vous puet bailler et tenir, Qui les vous fera mesconter, S'il vous i devoit afronter. Sire fox! sire outrecuidiés, De toutes loiautés vuidiés, Bel-Acueil que vous a forfait? Por quel pechié, por quel forfait L'avés si-tost pris à haïr Qui le volés ainsinc trahir? Et maintenant li offriés Tretout quanque vous aviés: Est-ce por ce qu'il vous reçut, Et nous et li por vous déçut, Et vous offrit li damoisiaus[98] Tantost ses chiens et ses oisiaus? Sache-il folement se mena, Et de tant cum il fait en a, Et por ore, et por autrefois, Si nous gart Diex et sainte Fois, Jà sera mis en tel prison, C'onc en si fort n'entra pris hon: En tex aniaus sera rivés, Que jamès jor que vous vivés Ne le verrés aler par voie, Quant ainsinc nous trouble et desvoie;
[p.337] Et son dommage vous voulez! A chien nageant vous ressemblez Et qui, touchant la rive, aboie. Or cherchez ailleurs votre proie, Dehors de ce pourpris allez, Et nos degrés tôt dévalez De bon gré, d'une fuite prompte, Ou n'en saurez jamais le compte; Car tel pourrait bientôt venir, Et qui, s'il vous pouvait tenir, Les ferait compter quatre à quatre, S'il vous voyait céans ébattre. Sire fou, sire outrecuidé, De toute loyauté vidé, Qu'a donc pu Bel-Acueil vous faire? Quel forfait, quelle peine amère Vous le fit donc sitôt haïr Que le vouliez ainsi trahir? Et lorsque votre chose toute Vous lui veniez offrir, sans doute C'était afin qu'il vous reçût, Et pour vous nous et lui déçût, Vous laissant, le damoisel tendre[97b], Jusqu'à ses chiens, ses oiseaux prendre? Oui, follement il s'est conduit Et, Dieu nous garde! tant nous fit Tout à l'heure et jadis d'injure, Que, par sainte Foi, je vous jure, En prison telle on le mettra Qu'onc en si dure homme n'entra: Et d'une chaîne si jolie Rivé sera, que de la vie Ne le verrez par voie aller Pour nous tromper et nous troubler.
[p.338] Mar l'éussiés-vous tant véu, 15547. Par li sommes tuit decéu.
_L'Acteur._
Lors le prennent et tant le batent, Que fuiant en la tor l'embatent, Où l'ont, après tant de ledures, A trois paires de serréures, Sans plus metre n'en fers, n'en clos, Sous trois paires de clez enclos. A cele fois plus nel' greverent, Mès c'iert por ce qu'il se hasterent, Si li promistrent de pis faire, Quant se seront mis au repaire.
LXXIX
Comment Paour, Honte et Dangier Prindrent l'Amant à ledengier, Et le batirent rudement, Leur criant merci humblement.
Ne se sunt pas à tant tenu, Sor moi sunt tuit trois revenu, Qui dehors iere demorés, Tristes, dolens, mas, emplourés, Si me rassaillent et tormentent: Or doint Diex qu'encor s'en repentent Du grant outrage qu'il me font: Près que mes cuers de duel ne font; Car ge me voloie bien rendre, Mès vif ne me voloient prendre. D'avoir lor pez moult m'entremis, Et vosisse bien estre mis
[p.339] Vous l'avez vu pour votre perte, 15729. Oui, tous il nous a trompés certe.»
_L'Auteur._
Lors le prennent, le battent tant, Qu'en la tour l'enferment fuyant, Où l'ont, après tant de laidures, A trois grand' paires de serrures, Sans plus chercher fers ni cachots, Sous trois paires de clés enclos. Cette fois plus ne le grevèrent, Ce fut pour ce qu'ils se hâtèrent, Lui promettant pis à venir, Sitôt qu'ils pourraient revenir.
LXXIX
Comment Peur, Honte et Danger firent Noise à l'Amant et l'assaillirent Et le battirent rudement, Merci leur criant humblement.
Aux paroles ils ne s'en tinrent, Mais tôt sur moi tous trois revinrent, Qui dehors étais demeuré Triste, dolent, sombre, éploré, Et me rassaillent et tourmentent. Dieu veuille un jour qu'ils se repentent Du grand outrage qu'ils me font! De deuil mon cœur presque se fond. Je ne demandais qu'à me rendre, Mais vif ils ne me voulaient prendre. Lors, pour les apaiser, j'offris D'être avecque Bel-Accueil mis
[p.340] Avec Bel-Acueil en prison. 15575. Dangier, fis-ge, biau gentiz hon, Franc de cuer et vaillans de cors, Piteus plus que ge ne recors, Et vous Honte et Paor les beles, Sages, franches, nobles puceles, En faiz, en diz bien ordenées, Et du lignage Raison nées, Soffrés que vostre sers deviengne, Par tel convent que prison tiengne Avecques Bel-Acueil laiens, Sans estre nul jor mès raiens; Et loiaument vous vuel prometre, Se me volés en prison metre, Que ge vous ferai tel servise Qui vous plera bien à devise. Par foi, se g'estoie ore lierres, Ou traïstres, ou ravissierres, Ou d'aucun murdre achoisonnés, Ne vosisse estre emprisonnés: Por quoi la prison requéisse? Ne cuit-ge pas que g'i fausisse. Voire par Diex et sans requerre Me metroit-l'en en quelque serre, Par quoi l'en me péust baillier; S'en me devoit tout détaillier, Ne me leroit-l'en eschaper, Se l'en me pooit entraper. La prison por Diex vous demant Avec li pardurablemeut; Et se tex puis estre trovés, Ou soit sans prueve, ou pris provés, Que de bien servir i défaille, Hors de prison à tous jors aille.
[p.341] En prison céans; voici comme: 15757. Danger, fis-je, beau gentilhomme, Vaillant de corps et franc de cœur, Car onc n'en connus de meilleur, Et vous, Peur et Honte les belles, Sages, franches, nobles pucelles, Au sens si droit, au cœur si bon, Les dignes filles de Raison, Adonc souffrez que je devienne Votre serf et que prison tienne Avec Bel-Accueil dans la tour, Sans qu'on m'en délivre à nul jour; Loyalement vous veux promettre Si me voulez en prison mettre Que tel service vous ferai Qu'il sera tout à votre gré. Par ma foi, si je pouvais être Larron, ou ravisseur, ou traître, Ou d'aucun meurtre soupçonné, Ne voudrais être emprisonné; Car sans le demander en grâce Je ne crois pas que j'y manquasse. Voire bon gré, mal gré, par Dieu, On me saurait mettre en bon lieu Pour s'assurer de ma capture; Me dût-il hacher, je vous jure, Nul, s'il me pouvait attraper, Ne me laisserait échapper. Emprisonnez-moi, je vous prie, Avec lui pour toute ma vie, Et si tel puis être trouvé, Ou soit sans preuve, ou pris prouvé, Qu'à bien servir jamais défaille, Hors de prison qu'à toujours aille.
[p.342] Si n'est-il pas hons qui ne faut; 15609. Mais s'il i a par moi defaut. Faites-moi trosser mes peniaus Et saillir hors de vos aniaus: Et se ge jamès vous corrous, Punis vuel estre du corrous; Vous méismes en soiés juge, Mais que nus fors vous ne me juge. Haut et bas sor vous m'en metroi[99], Mès que vous n'i soiés que troi, Et soit avec vous Bel-Acueil, Car celi por le quart acueil. Le fait li porrés recorder, Et se ne poés acorder, Au mains soffrés qu'il vous acort, Et vous tenés à son acort: Car por batre, ne por tuer, Ne m'en verrés jà remuer.
_Dangier._
Tantost Dangier se rescria: Hé Diex! quel requeste ci a! Metre vous en prison o li, Qui tant avés le cuer joli, Et il le ra tant débonnaire, Ne seroit autre chose faire, Fors que par amoretes fines Metre renart o les gelines. Or tost aillors vous porchaciés, Bien savons que vous ne traciés Fors nous faire honte et laidure. N'avons de tel servise cure: Si restes bien de sens vuidiés, Quant juge faire le cuidiés.
[p.343] Nul n'est infaillible ici-bas; 15791. Mais si loyal ne vous sers pas, Tôt faites-moi trousser mes hardes Ou chasser dehors par vos gardes, Et si jamais vous courrouçais, D'être puni j'accepterais. Mais que nul, fors vous, ne me juge, Je ne connais de meilleur juge. Pour haut et bas je vous reçois[99b]; Mais jamais n'y soyez que trois Avec Bel-Accueil quatrième, Qu'il soit notre juge suprême. Si ne pouvez vous accorder, Vous lui pourrez le fait conter; Souffrez qu'il tienne la balance, Et tenez-vous à sa sentence; Car dût-on me battre ou tuer, Je ne voudrais m'en écarter.
_Danger._
Aussitôt Danger se récrie: Ah Dieu! la requête est jolie! Vous mettre en prison avec lui, Qui tant avez le cœur joli, Et lui qui l'a si débonnaire, Ne serait autre chose faire Que mettre, pour s'aimer en paix, Le renard avec les poulets. Sauf pour faire honte et laidure (Service dont nous n'avons cure), Vous ne venez, nous le savons; Or tôt d'ici partez, allons! Il faut être fou, ma parole, Pour faire un juge de ce drôle.
[p.344] 15641. Juge! par le biau roi célestre! Comment puet jamès juges estre, Ne prendre sor soi nule juise Personne jà jugiée et prise? Bel-Acueil est pris et jugiés, Et tel digneté li jugiés Qu'il poïst estre arbitre et juge! Ains sera venu li déluge, Qu'il isse mès de nostre tour, Et sera destruis au retour, Car il l'a moult bien deservi, Por ce, sans plus, qu'il s'aservi De tant qu'il vous offri ses choses. Par li pert-l'en toutes les Roses: Chascuns musars les vuet coillir, Quant il se voit bel acoillir[100]; Mès qui bien le tendroit en cage, Nus n'i feroit jamès damage, Ne n'emporteroit hons vivant, Pas tant cum emporte li vent, S'il n'est tex que tant mespréist Que vilene force i féist; Et si porroit bien tant mesprendre, Qu'il s'en ferait banir ou pendre.
_L'Amant._
Certes, dis-ge, moult se meffait Qui destruit homme sans meffait, Et qui sans raison l'emprisonne; Et quant vous si vaillant personne Com Bel-Acueil, et si honeste, Qui fait à tout le monde feste, Por ce qu'il me fist bele chiere, Et qu'il ot m'acointance chiere,