Le roman de la rose - Tome III
Part 16
[p.305] Laisser devons largesse aux hommes; 15203. Car nous, femmes, quand larges sommes, C'est grand malheur et grand défaut. Diable nous fit le cœur si sot! Mais je m'en moque, il n'en est guères Qui de donner soient coutumières. Pour les musards mieux amuser, Beau fils, vous pouvez donc user Des dons que vous m'avez ouïe Nombrer, ce n'est que duperie. Tout ce qu'on vous donne gardez, Et toujours le but regardez Où tend tretoute la jeunesse, C'est à vieillesse qui ne cesse Chaque jour à nous de venir; Mais tous n'y peuvent parvenir. Ayez donc bourse bien garnie Pour éviter toute avanie, Afin, quand serez là venu, Que ne soyez pour fol tenu. Acquérir, pour qui rien ne garde, Ne vaut pas un grain de moutarde. Ha! sotte, ainsi n'ai-je pas fait, Et je suis pauvre par mon fait. Toutes les marques de tendresse Que je reçus dans ma jeunesse Au mieux aimé j'abandonnais; L'on me donnait, et je donnais. De tous ceux qui m'avaient aimée, Les dons sont partis en fumée, Si bien que n'ai rien retenu; Donner m'a mise au pain menu. J'avais oublié la vieillesse Qui m'a mise en telle détresse.
[p.306] Lessoie aler, sans prendre cure 15071. De despens faire par mesure. Se ge fuisse sage, par m'ame! Trop éusse esté riche dame: Car de trop grans gens fui acointe, Quant g'iere jà mignote et cointe, Et bien en tenoie aucuns pris; Mès quant j'avoie des uns pris, Foi que doi Diex et saint Tibaut, Tretout donnoie à ung ribaut Qui trop de honte me faisoit, Mès c'iert cis qui plus me plaisoit. Li autres tous amis clamoie[93], Mès li tant solement amoie; Mès sachiés qu'il ne me prisoit Ung pois, et bien me le disoit. Mauvès iert, onques ne vis pire, Onc ne me cessa de despire: Putain commune me clamoit Li ribaus qui point ne m'amoit. Fame a trop povre jugement, Et ge fui fame droitement. Onc n'amai homme qui m'amast; Mès se cil ribaut m'entamast L'espaule, ou ma teste éust quasse, Sachiés que ge l'en merciasse. Il ne me séust jà tant batre, Que sor moi nel' féisse embatre; Qu'il savoit trop bien sa pez faire, Jà tant ne m'éust fait contraire, Ne jà tant m'éust mal menée, Ne batuë, ne traïnée, Ne mon vis blecié, ne nerci, Qu'ainçois ne me criast merci
[p.307] Pauvreté ne m'inquiétait, 15237. Le temps ainsi comme il venait Laissais aller sans mettre cure De dépens faire avec mesure. Quand j'étais belle, en ce beau temps, L'idole fus de tant de gens, Que j'eusse été trop riche dame Si sage fusse, sur mon âme, Car plus d'un en mes lacs fut pris. Mais ce que l'un m'avait remis, Par saint Thibaud, par Dieu mon maître, Tretout le donnais à un traître Qui trop de honte me faisait; Mais plus que tous il me plaisait. Mon ami j'appelais maint autre, Mais seul j'aimais ce bon apôtre Qui, sachez-le, ne me prisait Un pois et bien me le disait. Oncques ne vis canaille pire, Car patiente en mon martyre, Putain commune me clamait Ce ribaud qui point ne m'aimait. Femme est de pauvre intelligence, Et je fus femme sans doutance. Nul homme qui m'aimât n'aimai; Mais il m'eût, le monstre, entamé L'épaule ou la tête cassée, J'aurais, je crois, sa main baisée. En vain me faisait-il souffrir, Je le faisais sur moi venir; Il savait si bien sa paix faire! Oui, tant m'eût-il fait de misère, Tout mon corps eût-il malmené, Battu, noirci de coups, traîné,
[p.308] Que de la place se méust, 15105. Jà tant dit honte ne m'éust, Que de pex ne m'amonestast[94], Et que lors ne me rafaitast, Si r'avions et pez et concorde. Ainsinc m'avoit prise à sa corde, Car trop estoit fiers rafaitierres Li faus, li traïstres, li lierres. Sans celi ne poïsse vivre, Celi vosisse tous jors sivre: S'il foïst, bien l'alasse querre Jusqu'à Londres en Angleterre. Tant me plut et tant m'abeli, Qu'à honte me mist, et je li: Car il menoit les grans aviaus Des dons qu'il ot de moi tant biaus: Ne n'en metoit nus en espernes, Tout jooit as dez en tavernes; N'onques n'aprist autre mestier, N'il ne l'en iert lors nul mestier, Car tant li livroie à despendre, Et ge l'avoie bien où prendre Tous li mondes iert mes rentiers, Et il despendoit volentiers, Et tous jors ert en ribaudie, Tretout frioit de lecherie: Tant par avoit la bouche tendre, C'onc ne volt à nul bien entendre; N'onc vivre ne li abelit Fors en oiseuse et en délit. En la fin l'en vi mal-bailli, Quant li dons me furent failli: Povres devint et pain querant, Et ge n'oi vaillant ung seran.
[p.309] Tant m'eût-il lacéré la face, 15271. Qu'avant d'abandonner la place Il lui fallait crier merci. De ses injures tout marri, Pour obtenir paix et concorde, Lui qui me tenait à sa corde Si bien pourtant, il suppliait[94] Et d'amour me rassasiait; Car il était à ce jeu maître, Le fourbe, le larron, le traître! Je ne pouvais vivre sans lui, Et partout je l'aurais suivi, S'il eût fui, par toute la terre, Jusqu'à Londres en Angleterre. Tant il me plut, tant il m'aima, Que l'un l'autre à honte mena, Car il faisait grande bombance De ce qu'avais en abondance; Rien en épargne ne mettait Et tout aux tavernes jouait. Il ne voulut jamais apprendre D'autre métier, car, à bien prendre, Oncques n'en sentit le besoin, Car moi-même je prenais soin De subvenir à sa dépense. J'avais où puiser d'assurance, Tout le monde était mes rentiers, Et lui dépensait volontiers, Et tout friand de lécherie En débauches passait sa vie. Il ne voulait vivre et mourir Qu'en la paresse et le plaisir, Et tant avait la bouche tendre Qu'au bien oncques ne sut entendre.
[p.310] N'onques n'oi seignor espousé 15139. Lors m'en vins, si cum dit vous é, Par ces buissons gratant mes temples.
Cist miens estaz vous soit exemples, Biau douz filz, et le retenez; Si sagement vous demenez, Que miex vous soit de ma mestrie: Car quant vostre Rose iert flestrie, Et les chanes vous assaudront, Certainement li don faudront.
_L'Acteur._
Ainsinc la Vielle a sermonné: Bel-Acueil, qui mot n'a sonné, Très-volentiers tout escouta. De la Vielle mains se douta Qu'il n'avoit onques fait devant, Et bien se vet aparcevant Que, se ne fust por Jalousie Et ses portiers où tant se fie, Au mains les trois qui li demorent, Qui tous jors par le chastel corent Tuit forcené por le défendre, Legier fust le chastel à prendre: Mès jà n'iert pris si cum il cuide, Tant i metent cil grant estuide. De Male-Bouche qui mors iere, Ne faisoit nus d'eus lede chiere,
[p.305] On le vit enfin malheureux, 15305. Les dons nous manquant à tous deux, Chercher son pain à toute enseigne, Car je n'avais vaillant un peigne Et n'avais personne épousé. Lors m'en vins, comme dit vous ai, En ces lieux me grattant l'oreille. Que mon exemple vous conseille, Retenez-le bien, mon enfant. Conduisez-vous si sagement Qu'au moins ma longue expérience Vous soit utile en votre enfance; Car lorsque vos cheveux un jour Blanchiront, et lorsqu'à son tour Votre Rose sera flétrie, Les dons fuiront, n'en doutez mie.
_L'Auteur._
Ainsi la Vieille a sermonné. Bel-Accueil, qui mot n'a sonné, Très-volontiers fut tout oreille, Moins se méfia de la Vieille Dès lors qu'il n'avait fait devant, Et bien alla s'apercevant Que, n'était cette Jalousie Et ses portiers où tant se fie (Au moins les trois encor vivants, Toujours par le castel courants Tout forcenés pour le défendre), Ce castel fut facile à prendre; Mais jamais il ne sera pris, Tant veillent tous, à son avis. Nul d'eux certes au cœur ne touche La mort du vilain Malebouche;
[p.312] Qu'il n'iere point leans amés; 15165. Tous jors les avoit diffamés Vers Jalousie, et tous traïs, Si qu'il ert si forment haïs, Qu'il ne fust pas d'ung ail raiens De nus qui demorast laiens, Se n'iert, espoir, de Jalousie: Cele amoit trop sa janglerie, Volentiers li prestoit l'oreille, Si r'iert-ele triste à merveille; Quant li lerres chalemeloit, Qui nule riens ne li celoit Dont il li poïst sovenir, Por quoi maus en déust venir. Mès de ce trop grant tort avoit Qu'il disoit plus qu'il ne savoit, Et tous jors par ses flateries Ajoustoit as choses oies: Tous jors acroissoit les noveles, Quant el n'ierent bonnes ne beles, Et les bonnes apetissoit. Ainsinc Jalousie atisoit, Comme cil qui toute sa vie Usoit en jangle et en envie. N'onques messe chanter n'en firent, Tant furent liez quant mort le virent: Riens n'ont perdu, si cum lor semble; Car, quant mis se seront ensemble, Garder cuident si la porprise, Qu'el n'aura garde d'estre prise, S'il i venoit cinq cens mil hommes.
_Les trois portiers._
Certes, font-il, poi poissant sommes,
[p.313] Céans personne ne l'aimait, 15337. Car trahis tous il les avait Et diffamés vers Jalousie. Tant leur haine était endurcie Que nul ne l'eût un ail vaillant Racheté, céans demeurant, Si ce n'est pourtant Jalousie. Trop elle aimait sa fourberie Et moult volontiers l'écoutait, En sa tristesse se plaisait, Quand le larron flûtait sa glose. Il ne lui celait nulle chose Dont il lui pouvait souvenir, Pourvu que mal en pût venir. Mais trop grande était sa rouerie, Car toujours en sa flatterie, Pour dire plus qu'il n'en savait, Aux racontars il ajoutait, Toujours grossissait les nouvelles Quand les savait bonnes ni belles, Et les bonnes rapetissait; Ainsi Jalousie attisait En homme que toute sa vie Rongeait et la haine et l'envie. Nul pour lui messe ne chanta, Tant sa mort tous les enchanta. Rien n'ont perdu, comme leur semble, Car en se concertant ensemble Ils pensent garder le pourpris Si bien, qu'il ne puisse être pris, S'il y venait cinq cent mille hommes.
_Les trois portiers._
Certes, font-ils, peu puissants sommes,
[p.314] Se sans ce larron ne savons 15197. Garder tout quanque nous avons, Ce faus traïtre, ce truant; Aut s'ame où feu d'enfer puant Qui la puist ardoir et destruire! Onques ne fist céans fors nuire.
_L'Acteur._
Ce vont li trois Portiers disant; Mès que qu'il aillent devisant, Forment en sunt afébloié. Quant la Vielle ot tant fabloié, Bel-Acueil reprent la parole, A tart commence et poi parole, Et dist comme bien enseigniés.
_Bel-Acueil._
Madame, quand vous m'enseigniés Vostre art si debonnairement, Je vous en merci bonement; Mès quant parlé m'avés d'amer, Des dous maus où tant a d'amer, Ce m'est trop estrange matire. Riens n'en sçai fors par oir dire, Ne jamès n'en quier plus savoir. Quant vous me reparlés d'avoir Qui soit par moi grans amassés, Ce que j'ai me soffist assés; D'avoir bele maniere et gente, Là voil-ge bien metre m'entente. De magique, l'art au déable, Je n'en croi riens, soit voir ou fable; Mès du valet que vous me dites, Où tant a bontés et merites,
[p.315] Si sans ce larron ne savons 15369. Garder tout ce que nous avons. Ce faux traître, cette canaille, Que son âme au feu d'enfer aille Brûler en d'éternels tourments, Lui qui ne sut que nuire aux gens.
_L'Auteur._
Ainsi les trois portiers devisent. Mais cependant, quoi qu'ils en disent, En sont durement affaiblis. La Vieille, ses propos finis, La parole à Bel-Accueil laisse. En peu de mots, sans nulle presse, Il dit comme bien enseigné:
_Bel-Accueil._
Dame, puisque m'avez daigné Instruire en toute courtoisie, De bon cœur vous en remercie. Mais quand m'avez parlé d'aimer Ce doux mal parfois tant amer, Pour moi c'était énigme lire. Rien n'en sais, sinon par oui-dire, Ni jamais n'en veux plus savoir. Quand vous m'avez parlé d'avoir Que je puis amasser sans blâme, Ce que j'ai me suffit, ma dame; De maintien bel et gent avoir J'essaierai de tout mon pouvoir; De la magie ou l'art au diable Je n'en crois rien, soit vrai, soit fable; Et quant au varlet maintenant, Si gentil et si méritant
[p.316] Que toutes graces li acorent, 15227. S'il a graces, si li demorent. Ge ne bé pas que soient moies, Ains les li quit; mès toutevoies Nel' hé-ge pas certainement; Ne ne l'aim pas si finement, Tout aie-ge pris son chapel, Que por ce mon ami l'apel, Se n'est de parole commune, Si cum chascuns dist à chascune: «Bien puissiés-vous venir, amie, Amis, et Diex vous benéie;» Ne que ge l'aime, ne honor, Se n'est par bien et par honor. Mès puisqu'il le m'a presenté, Et recéu son présent é, Ge me doit bien plaire et séoir: S'il puet, si me viengne véoir, S'il a de moi véoir talent; Il ne me trovera jà lent Que nel' reçoive volentiers, Mès que ce soit endementiers Que Jalousie iert hors de vile, Qui forment le het et avile; Si dout-ge, comment qu'il aviengne, S'il vient céans qu'el n'i sorviengne: Car puis qu'ele a fait emmaller Tout son hernois por hors aler, Et de remaindre ai-ge congié, Quant sor son chemin a songié, Sovent à mi-voie retorne, Et tous nous tempeste et bestorne; Et s'el i vient par aventure, Tant est vers moi crueuse et dure,
[p.317] Qu'abonde en lui tretoute grâce, 15399. S'il en a tant, grand bien lui fasse, Et bien loin d'en être jaloux, Je les lui souhaite; entre nous Je ne le hais point; mais quand même D'assez fine amour je ne l'aime, Tout en prenant son chapelet, Pour mon cher ami l'appeler Sinon de parole commune Comme chacun dit à chacune: «Portez-vous bien, chère, aujourd'hui,» Ou bien: «Dieu vous bénisse, ami.» Si je l'aime et si je l'honore, C'est tout bien, tout honneur encore. Mais du moment où j'acceptai Le chapel qu'il m'a présenté, Il ne peut plus ne pas me plaire. Qu'il vienne donc, s'il le peut faire, Puisqu'il tient si fort à me voir, Je suis prêt à le recevoir Avec plaisir, je ne le nie. Mais que ce soit quand Jalousie, Qui le hait et méprise tant, Hors la ville ira cependant. Or je tremble, quoi qu'il advienne, Lui céans, qu'elle ne survienne; Car lorsqu'elle fait emballer Tout son harnais pour s'en aller Et que seul d'ennui je me ronge, Souvent sur la route elle songe, Retourne à mi-voie, et tretous Lors nous met sens dessus dessous. Tant est vers moi cruelle et dure Que, retournant par aventure,
[p.318] S'ele le puet ceans trover, 15261. N'en puist-ele jà plus prover, Se sa cruauté remembrés, Ge serai tous vif desmembrés.
_L'Acteur._
Et la Vielle moult l'asséure.
_La Vieille._
Sor moi, dist-ele, soit la cure, De li trover est-ce néans, Et fust Jalousie céans: Car ge sai tant de repostaille, Que plustost en ung tas de paille, Si m'aïst Diex et saint Remi, Troveroit un ?f de frémi, Que celi, quant repost l'auroie, Si bien repondre le sauroie.
_Bel-Acueil._
Dont voil-ge bien, dist-il, qu'il viengne, Mès que sagement se contiengne, Si qu'il se gart de tous outrages.
_La Vieille._
Par la char Diex, tu dis que sages, Cum preux et cum bien apensés, Filz, qui tant vaut et qui tant sés.
_L'Acteur._
Lor parole atant faillirent[95], D'ilec adonc se départirent.
[p.319] Si le pouvait céans trouver, 15433. Rien ne pût-elle plus prouver, Tout vif me démembrerait-elle, Car vous connaissez la cruelle.
_L'Auteur._
Lors la Vieille le rassurant:
_La Vieille._
Pour le trouver ici, néant. Laissez-moi faire, je vous prie. Céans fût-elle, Jalousie, M'assiste Dieu et saint Rémi! Trouverait un œuf de fourmi Plutôt dedans un tas de paille Que notre ami, si j'y travaille; Car cent cachettes je connais, Et trop bien cacher le saurais.
_Bel-Accueil._
Or, dit-il, je veux bien qu'il vienne; Mais que sagement il se tienne Et se garde de tout excès.
_La Vieille._
Par la chair Dieu! c'est ou jamais, Beau doux fils, parler comme un sage, Ton sens j'admire et ton courage.
_L'Auteur._
Lors ils se taisent, et sans plus Tous deux se quittent là-dessus.
[p.320] Bel-Acueil en sa chambre va, 15283. Et la Vielle ausinc se leva Por besoingner par la meson. Quant vint leu, et tens et seson Que la Vielle peut sol choisir Bel-Acueil, si que par loisir Péust-l'en bien à li parler, Les degrés prent à devaler, Tant que de la tor est issuë: N'onques ne cessa puis l'issuë Jusqu'à mon hostel de troter, Por moi la besoingne noter; Vint-s'en à moi lasse et tagans.
_La Vieille._
Viens-ge, dist-ele, à point as gans[96], Se ge vous di bonnes noveles Toutes fresches, toutes noveles?
_L'Amant._
As gans! Dame, ains vous di sans lobe, Que vous aurés mantel et robe, Et chaperon à penne grise, Et botes à vostre devise, Se me dites chose qui vaille. Lors me dist la Vielle que j'aille Sus au chastel, où l'en m'atent: Ne s'en volt pas partir atant, Ains m'aprist d'entrer la maniere.
[p.321] Bel-Accueil va dans sa chambrette, 15455. Tandis que la Vieille s'apprête A besogner par la maison. Or, quand vint lieu, temps et saison, Voyant Bel-Accueil seul, la Vieille, Jugeant l'heure belle à merveille Pour tout à loisir lui parler, Les degrés prend à dévaler Et de la tour est descendue, Et ne cesse depuis l'issue Jusqu'à mon logis de trotter Pour la besogne me noter. Lasse elle arrive et solennelle:
_La Vieille._
A propos viens-je, me dit-elle[96b], Si bonnes nouvelles vous di Fraîches et belles, mon ami?
_L'Amant._
A propos! oui, Dieu me pardonne, Car robe et manteau je vous donne, Et de drap gris un chaperon, Et bottines et cotillon Si me dites chose qui vaille. Lors me dit la Vieille que j'aille Sus au castel où l'on m'attend. Mais toutefois elle m'apprend, Avant de partir la première, D'entrer au castel la manière.
[p.322] LXXVI
Comment la Vieille la maniere 15308. D'entrer au Fort par l'huys derriere Enseigna l'Amant à bas ton, Par ses promesses, sans nul don; Et l'instruisit si sagement, Qu'il y entra secretement.
Vous enterrés par l'uis derriere, Dist-ele, et gel' vous vois ovrir Por mieux la besoingne covrir. Cist passages est moult covers, Sachiés cis huis ne fu overs Plus a de deus mois et demi.
_L'Amant._
Dame, fis-ge, par saint Remi! Coust l'aune dix livres ou vint, (Car moult bien d'Amis me souvint Qui me dist que bien proméisse, Néis se rendre ne poïsse), Bon drap aurés, ou pers, ou vert, Se ge puis trover l'uis ouvert. La Vielle atant de moi se part. Ge m'en revois de l'autre part A l'uis derriere où dit m'avoit, Priant Diex qu'à bon port m'avoit. A l'uis m'en vins sans dire mot, Que la Vielle deffermé m'ot, Et le tint encor entreclos: Quant me fui mis ens, si le clos,
[p.323] LXXVI
Comment la Vieille la manière 15481. D'entrer au castel par derrière Enseigne à l'Amant à bas ton, Par ses promesses, sans nul don. Et si sagement l'endoctrine Qu'il y pénètre à la sourdine.
Pour mieux la besogne couvrir, Dit-elle, je vais vous ouvrir, Et pour ce je pars la première. C'est par la porte de derrière; Moult est ce passage couvert, Car onques il ne fut ouvert Depuis trois grands mois, sur mon âme.
_L'Amant._
Par saint Remi, lui dis-je, dame, Dût l'aune dix livres ou vingt Coûter (car d'Ami me souvint, Qui dit: promettre il faut sans cesse, Dût-on violer sa promesse), Beau drap bleu vous aurez ou vert Si je peux trouver l'huis ouvert. Elle part sur cette parole. A l'huis, qu'elle m'a dit, je vole Aussitôt, priant en mon for Dieu de me conduire à bon port. Sans dire mot, lors je m'empresse A l'huis que, selon sa promesse, La Vieille tenait demi-clos. Une fois entré, je le clos,
[p.324] Si fui mès plus séurement, 15335. Et ge de ce méismement Que ge soi Male-Bouche mort; Onques si liez ne fui de mort. Ilec vi la porte cassée: Ge ne l'oi pas plustost passée, Qu'Amors trovai dedens la porte, Et son ost qui confort m'aporte. Diex! quel avantage me firent Li vassal qui la desconfirent! De Diex et de saint Benéoist Puissent-il estre benéoist! Ce fut Faus-Semblant li traïstres, Le fils Barat, li faus menistres Dame Ypocrisie sa mere, Qui tant est as vertus amere, Et dame Astenance-Contrainte, Qui de Faus-Semblant est enceinte, Preste d'enfanter Antecrist, Si cum ge truis où livre escrit. Cil là desconfirent sans faille; Si pri por eus vaille que vaille.
Seignor qui velt traïstres estre, Face de Faus-Semblant son mestre, Et Contrainte-Astenance prengne, Double soit, et sangle se faingne.
Quant cele porte que j'ai dite, Vi ainsinc prise et desconfite, L'ost trovai aüné léans, Prest d'assaillir, mes iex véans. Si j'oi joie, nul nel' demant: Lors pensai moult parfondement