Le roman de la rose - Tome III
Part 14
[p.267] Et que c'en est fait de leur vie 14571. S'ils sont pris en telle frairie: Ne les garantiraient cimiers, Masses ni pieux, ni boucliers, Ni huches, ni fosses, ni chambres, D'être tout dépecés par membres. Puis doit la dame soupirer, Par feinte se désespérer, Lui courir sus en grand' démence, Criant qu'une si longue absence Il n'a pas faite sans raison, Car il tenait en sa maison, Bien le sait, une autre maîtresse Dont il préfère la caresse, Qu'elle languit dans l'abandon Pour une autre, à grand' trahison, Et doit chétive être clamée Quant elle aime sans être aimée. Et lui de croire incontinent Qu'elle l'adore éperdûment (Car, cette parole entendue, Il aura la tête perdue), Et que de lui jalouse est plus Qu'oncques de sa femme Vénus Ne fut Vulcain, quand l'eut trouvée Avecque Mars prise prouvée[80b]. [Es lacs d'airain par lui forgés Tous deux les tenait engagés Dedans leur amoureuse étreinte, Tant le fol sut cacher sa feinte!
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Comment Vulcanus espia 14445. Sa femme, et moult fort la lia D'un laz avec Mars, ce me semble, Quant couchiés les trouva ensemble.
Si-tost cum Vulcanus ce sot, Que pris provés andeus les ot Es laz qu'entor le lit posa, (Moult fut fox quant faire l'osa: Car cil a moult poi de savoir, Qui seus cuide sa femme avoir,) Les Diex i fist venir en heste, Qui moult ristrent et firent feste, Quant en ce point les aparçurent. De la biauté Venus s'esmurent Tuit li plusors des Dame-Diex, Qui moult faisoit plaintes et diex Comme honteuse et corrocie, Dont ainsinc iert prise et lacie, C'onc n'ot honte à ceste pareille. Si n'iert-ce pas trop grant merveille, Se Venus o Mars se metoit; Car Vulcanus si lais estoit, Et si charbonnés de sa forge, Par mains et par vis et par gorge, Que por riens Venus ne l'amast, Combien que mari le clamast. Non par Diex pas, se ce fut ores Absalon o ses treces sores, Ou Pâris, filz le roi de Troie, Ne l'en portast-el jà manoie:
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Comment son épouse épia 14601. Vulcain et moult fort la lia D'un ret avec Mars, il me semble, Quand les trouva couchés ensemble.
Donc Vulcain en flagrant délit Les enserre tous deux au lit Dans les lacs qu'alentour il pose (Moult fut sot quand fit telle chose, Car moult a trop peu de savoir Qui croit tout seul sa femme avoir), Puis les Dieux en hâte convoque. Chacun alors rit et se moque Les voyant ainsi pris tous deux. Plusieurs, parmi les seigneurs Dieux, Des attraits de Vénus s'émurent, Lorsque ses pleurs ils aperçurent, Ses cris, sa honte et son courroux D'être ainsi prise aux yeux de tous, Insulte à nulle autre pareille. Or ce n'était pas grand' merveille Si Vénus à Mars se donnait; Car si laid ce Vulcain était Et si charbonné de sa forge, Les mains, le visage et la gorge, Que Vénus onc aimé ne l'eût, Malgré que son époux il fût. Voire elle n'eût pour rien au monde D'Absalon à la tête blonde, Ni du fils du roi d'Ilion Subi la domination.
[p.270] Que bien savoit la debonnaire, 14175. Que toutes fames sevent faire. D'autre part, el sunt franches nées; Loi les a condicionnées, Qui les oste de lor franchises Où Nature les avoit mises: Car Nature n'est pas si sote Qu'ele féist nestre Marote Tant solement por Robichon, Se l'entendement i fichon, Ne Robichon por Mariete, Ne por Agnès, ne por Perrete: Ains nous a fait, biau filz, n'en doutes, Toutes por tous et tous por toutes, Chascune por chascun commune, Et chascun commun por chascune, Si que quant eus sunt affiées, Par loi prises et mariées, Por oster dissolucions, Et contens, et occisions, Et por aidier les norretures Dont il ont ensemble les cures, Si s'efforcent en toutes guises De retorner à lor franchises Les dames et les damoiseles, Quiex qu'el soient, ledes ou beles. Franchise à lor pooir maintiennent, Dont trop de maus vendront et viennent, Et vindrent à plusors jadis. Bien en nomberroie jà dis, Voire cent, mès ge les trespasse, Car g'en seroie toute lasse, Et vous d'oîr tous encombrés, Ains que ges éusse nombrés:
[p.271] Car moult savait la débonnaire 14631. Ce que toute femme sait faire. Du reste, mon fils, entre nous, Tout aussi bien que leurs époux, Les épouses libres naquirent; Nos lois seules les asservirent, Leur ravissant ce droit inné Que Nature leur a donné. Car Nature n'est pas si sotte Que d'avoir fait naître Marotte Uniquement pour Robichons, Si bien nous y réfléchissons, Ni Robichons pour Mariette, Ni pour Agnès, ni pour Perrette; Mais nous a faits, mon fils très-doux, Tous pour toutes, toutes pour tous, Chacune pour chacun commune Et chacun commun pour chacune; Si bien que prises une fois Par le mariage et les lois, Pour satisfaire de Nature Les besoins dont ils ont la cure Et fuir les dissolutions, Les débats, les occisions, Toujours, mon fils, laides ou belles, Les dames et les damoiselles Ont de tout leur pouvoir tenté De recouvrer leur liberté. Leurs droits quand même elles maintiennent, D'où trop de maux viendront et viennent, Et vinrent à plusieurs jadis. Je vous en compterais bien dix Et même cent; mais je les passe, Car j'en serais tretoute lasse
[p.272] Car quant chascuns jadis véoit 14509. La fame qui miex li séoit, Maintenant ravir la vosist, Se plus fort ne la li tosist, Et la lessast, s'il li pléust, Quant son voloir fait en éust; Si que jadis s'entretuoient, Et les norretures lessoient, Ains que l'en féist mariages Par le conseil des hommes sages. Et qui vodroit Oraces croire, Bonne parole en dit et voire, Car moult bien sot lire et diter. Si la vous voil ci reciter, Car sage fame n'a pas honte, Quant bonne autorité raconte: Jadis au temps Helene furent[81] Batailles, que les cons esmurent, Dont cil à grant dolor perirent Qui por eus les batailles firent; Mès les mors n'en sunt pas séues Quant en escrit ne sunt léuës: Car ce ne fu pas la premiere, Non sera-ce la darreniere Par qui guerres vendront et vindrent Entre ceus qui tendront et tindrent Lor cuers mis en amor de fame, Dont maint ont perdu cors et ame, Et perdront, se li siecle dure. Mès prenés bien garde à Nature: Car, por plus clerement véoir Cum ele a merveilleus pooir, Mainz exemples vous en puis metre, Qui bien font à véoir en letre.
[p.273] Et vous d'ouïr tout encombré 14665. Avant que j'eusse tout nombré. Car si l'un voyait une dame Jadis qu'il voulût pour sa femme, Si plus fort ne la lui prenait, Aussitôt ravir la voulait, Pour en quérir une nouvelle, Sitôt rebuté de la belle, Dont maints allaient s'entre-tuant Et tous leurs devoirs oubliant, Avant que l'on fît mariages Par le conseil des hommes sages. Et si me voulez écouter Horace je vous vais citer, Car sage femme n'a pas honte Quand bonne autorité raconte. Croyez-le, car il a dicté Mainte profonde vérité: «Jadis au temps d'Hélène furent[81b] Batailles, que les cons émurent, Où périrent nombre de ceux Qui bataillaient ainsi pour eux. Mais combien de morts inconnues Parce qu'en écrits ne sont lues! Car la première ne fut pas Ni la dernière, Hélène, hélas! Par qui guerres viendront et vinrent Entre ceux qui tiendront et tinrent Leurs cœurs en les lacs féminins, Dont âme et corps perdirent maints Et perdront si le monde dure. Mais étudiez la Nature; Car pour faire clairement voir Comme elle a merveilleux pouvoir,
[p.274] LXXV
Cy nous est donné par droicture 14543. Exemple du povoir Nature.
Li oisillons du vert boscage, Quant il est pris et mis en cage, Norris moult ententivement Leans delicieusement, Et chante, tant cum sera vis, De cuer gai, ce vous est avis, Si desire-il les bois ramés, Qu'il a naturelment amés, Et vodroit sor les arbres estre, Jà si bien nel' saura-l'en pestre: Tous jors i pense, et s'estudie A recovrer sa franche vie. Sa viande à ses piez demarche, Por l'ardor qui ses cuers li charche, Et vet par sa cage traçant, A grant angoisse porchaçant Comment fenestre ou partuis truisse, Par quoi voler au bois s'en puisse. Ausinc sachiés que toutes fames, Soient damoiseles ou dames, De quelconque condicion, Ont naturele entencion, Qu'el cercheroient volentiers Par quex chemins, par quex sentiers A franchise venir porroient, Car tous jors avoir la vorroient.
[p.275] Maints exemples vous vais produire 14699. Pour mieux vous expliquer mon dire.
LXXV
Ci pouvez maint exemple voir De Nature et son grand pouvoir.
Quand l'oisillon du vert bocage Est pris et qu'il est mis en cage Et nourri moult soigneusement, Léans tant comme il est vivant Délicieusement il chante, Sa douce gaîté nous enchante. Mais il pense à ses bois ramés Qu'il a de sa nature aimés Et sur les arbres voudrait être. En vain le saurez-vous repaître, Toujours il pense, en vérité, A recouvrer sa liberté. Aux pieds il foule sa pâture Pour l'ennui que son cœur endure, Et va par la cage traçant, A grande angoisse pourchassant, Pour trouver fenêtre ou passage Par où voler à son bocage. Telle, en toute condition, Ont naturelle intention, Sachez-le, tretoutes les femmes, Toutes, damoiselles ou dames, Et toujours cherchent volontiers Par quels chemins et quels sentiers Recouvrer aussi leur franchise Qui toujours leurs pensers attise.
[p.276] Ausinc vous dis-ge que li hon, 14571. Qui s'en entre en religion, Et vient après qu'il s'en repent, Par poi que de duel ne se pent, Et se complaint et se demente Si que tout en soi se tormente, Tant li sourt grant desir d'ovrer Comment il porra recovrer La franchise qu'il a perduë, Car la volenté ne se muë Por nul habit qu'il puisse prendre, En quelque leu qu'il s'aille rendre. C'est li fox poisson qui s'en passe Parmi la gorge de la nasse, Qui, quant il s'en vuet retorner, Maugré sien l'estuet sejorner A tous jors en prison léans, Car du retorner est néans. Li autres qui dehors demorent, Quant il le voient si, acorent Et cuident que cil s'esbanoie A grant déduit et à grant joie, Quant là le voient tornoier, Et par semblant esbanoier. Et por ice méismement Qu'il voient bien apertement Qu'il a leans assés viande Tele cum chascun d'eus demande, Moult volentiers i enterroient. Si vont entor, et tant tornoient, Tant i hurtent, tant i aguetent, Que truevent le trou et s'i getent. Mès quant il sunt leans venu, Pris à tous jors et retenu,
[p.277] Il en est ainsi de l'oison 14729. Qui s'est mis en religion; Car peu s'en faut qu'il ne se pende, Tant son deuil, sa souffrance est grande, Quand se repent; un seul désir Lui tient au cœur, reconquérir La liberté qu'il a perdue. Car la volonté ne se mue, Comme on change de vêtement; Rien n'y fait, vu ni sacrement. C'est le poisson follet qui passe Dedans la gorge de la nasse, Et lorsqu'il s'en veut retourner Malgré lui devra séjourner En prison, pour toute sa vie, Car impossible est la sortie. Les autres demeurés dehors Le voyant, d'accourir alors, Et de penser qu'il se festoie A grand déduit, à grande joie, Quand l'aperçoivent tournoyer Et par semblant se festoyer. Or comme chacun se figure Qu'il se gorge là de pâture, Comme ils voudraient, tout à loisir, Lors n'écoutant que leur désir, Tous entrer voudraient à la file. Tant chacun tourne et se faufile Et tant s'y heurte, qu'un beau jour Par le pertuis passe à son tour. Mais quand il est dedans la nasse A toujours pris, son bonheur passe Et jamais ne se peut tenir Qu'il ne veuille s'en revenir.
[p.278] Puis ne se puéent-il tenir 14605. Que hors ne voillent revenir: Là les convient à grant duel vivre Tant que la mort les en délivre. Tout autel vie va querant Li jones hons, quant il se rent; Car jà si grans solers n'aura, Ne jà tant faire ne saura Grant chaperon, ne large aumuce, Que Nature où cuer ne se muce: Lors est-il mors et mal-baillis Quant frans estas li est faillis, S'il ne fait de neccessité Vertu, par grant humilité. Mès Nature ne puet mentir, Qui franchise li fait sentir: Car Oraces néis raconte, Qui bien set que tel chose monte: «Qui vodroit une forche prendre Por soi de Nature deffendre, Et la boteroit hors de soi, Revendroit-ele, bien le soi[82] Tous jors Nature retorra, Jà por habit ne demorra:» Que vaut ce? Toute créature Vuet retorner à sa nature. Jà nel' lerra por violence De force ne de convenance. Ce doit moult Venus escuser, Quant voloit de franchise user, Et toutes dames qui se geuent, Combien que mariage veuent: Car ce lor fait Nature faire, Qui les veut à franchise traire.
[p.279] Là lui convient à grand deuil vivre 14763. Jusqu'à ce que mort l'en délivre.
Pareil sort l'homme va quérant Lorsque jeune il entre au couvent. Or il n'aura si grand' chaussure, Aumusse, chaperon, coiffure, Qu'il puisse Nature empêcher Dedans son cœur de se cacher. Lors est-il mort; toute sa vie Pleure sa liberté ravie, S'il ne fait de nécessité Vertu, par grande humilité. Car Nature ne ment point, elle, Qui sa liberté lui rappelle: Voilà ce qu'Horace écrivait, Le savant homme, à ce sujet: «Qui voudrait une fourche prendre Pour soi de Nature défendre Et hors de soi la bouterait, Qu'aussitôt elle reviendrait[81b].» A quoi bon? Toute créature Veut retourner à sa nature Et toujours y retournera; Nul habit ne la chassera, Bon gré, mal gré, son influence Brave jusqu'à la violence. Ce doit moult Vénus excuser Quand voulait de franchise user, Et toutes dames qui se jouent, A l'hymen combien que se vouent. Nature seule en est l'auteur Qui pousse à franchise leur cœur,
[p.280] Trop est fort chose que Nature, 14639. Qu'el passe néis norreture. Qui prendroit, biau filz, un chaton Qui onques rate ne raton Véu n'auroit, puis fust noris Sans jà véoir ras ne soris, Lonc tens par ententive cure De délicieuse pasture, Et puis véist soris venir, N'est riens qui le péust tenir, Se l'en le lessoit eschaper, Qu'il ne l'alast tantost haper. Tretous ses mez en lesseroit, Jà si fameilleux ne seroit: N'est riens qui pez entr'eus féist, Por poine que l'en i méist. Qui norrir ung polain sauroit Qui jument véue n'auroit, Jusqu'à tens qu'il fust grans destriers Por soffrir seles et estriers, Et puis véist jument venir, Vous l'ornés tantost hennir; Et verriés contre li corre, S'il n'iert qui l'en péust rescorre, Non pas morel contre morele Solement, mès contre fauvele, Contre grise, contre liarde, Se frain ou bride nel' retarde, Ou qu'il puisse sus eus saillir, Toutes les vodroit assaillir. Et qui morele ne tendroit, Tout le cours à morel vendroit, Voire à fauvel ou à liart, Si cum sa volenté li art.
[p.281] Car si forte chose est Nature 14795. Qu'elle passe toute culture. Qui prendrait, beau fils, un chaton Qui jamais rate ni raton N'eût vu, puis par soigneuse cure De délicieuse pâture Fût constamment des mieux nourris, Sans onques voir rat ni souris; Qu'un souriceau frappe sa vue, Toute serait peine perdue Que de vouloir le retenir. Laissez-le seulement courir, Il le happera par nature, Car entre eux il n'est paix qui dure, Et tous ses mets il laisserait, Jusqu'à sa faim il oublierait. Poulain prenez qui vient de naître, Ne lui laissez jument connaître, Jusqu'à ce que, grand destrier, La selle il souffre et l'étrier. Qu'une jument alors il voie, Soudain vous l'ouïrez de joie Hennir et contre elle courir, Si nul ne songe à le tenir, Non seulement noir contre noire, Mais contre grise, blanche voire, Pour sur elle soudain saillir; Les voudra toutes assaillir Si frein ni bride ne l'arrête. De même une jument brunette, Si personne ne la tenait, Toute sa course à lui viendrait, Voire à gris ou blanc, d'aventure, Comme la pousserait Nature.
[p.282] Li premiers qu'ele troveroit, 14673. C'est cis qui ses maris seroit, Qu'el n'en ra nules espiées, Fors que les truisse déliées[83] Et ce que ge di de morele, Et de fauvel et de fauvele, Et de liart et de morel, Di-ge de vache et de torel, Et de berbis et de mouton[84]: Car de ceus mie ne douton Qu'il ne voillent lor fames toutes. Ne jà de ce, biau filz, ne doutes[85], Que toutes ausinc tous nes voillent, Toutes volentiers les acoillent. Ainsinc est-il, biau filz, par m'ame! De tout homme et de toute fame, Quant à naturel apetit, Dont loi les retrait ung petit. Ung petit! mès trop, ce me semble; Car quant loi les a mis ensemble, Et vuet, soit valés, ou pucele, Que cil ne puist avoir que cele, Au mains tant cum ele soit vive, Ne cele autre tant cum cil vive, Mès toutevois sunt-il tenté D'user de franche volenté. Car bien sai que tel chose monte, Si s'en gardent aucuns por honte, Li autre por paor de paine: Mais Nature ainsinc les demaine Cum les bestes que ci déismes, Ge le sai bien par moi-méismes; Car je me sui tous jors penée D'estre de tous hommes amée;
[p.283] Le premier qu'elle trouverait 14829. Celui-là son mari serait, Pourvu qu'elle fût déliée, N'eût-elle point d'autre épiée[83b]. Et ce que de noire je dis, Et de noir, de grise et de gris, Comme de brun et de brunette, De vache et taureau le répète, Et de brebis et de mouton[84b]: Car eux aussi, bien le sait-on, Ils veulent leurs femelles toutes, Comme elles, beau cher fils, n'en doutes[85b], De leur côté, les veulent tous Et les accueillent pour époux. Il en est ainsi, sur mon âme, De tout homme et de toute femme, Quant au naturel appétit, Dont la loi les prive un petit. Un petit! Mais trop, ce me semble, Car la loi, quand les met ensemble, Veut, soit la femme ou le mari, Qu'il n'ait jamais que celle-ci, Au moins tant qu'elle sera vive, Comme elle lui, tant comme il vive; Mais l'un comme l'autre est tenté D'user de franche volonté. Mais pour qui sait le fond des choses, Par honte aucuns suivent ces clauses, Les autres par crainte d'ennui; Mais Nature leur parle ainsi Qu'à ces bêtes sans conscience. Moi-même en fis l'expérience; Car je cherchais aussi toujours De tous les hommes les amours,
[p.284] Et se ge ne doutasse honte 14707. Qui refreine mainz cuers et donte, Quant par ces ruës m'en aloie, Car tous jors aler i voloie D'aornemens envelopée (Por noiant fust une popée), Ces valés qui tant me plesoient, Quant ces dous regars me faisoient, Douz Diex! quel pitié m'en prenoit, Quant cis regars à moi venoit! Tous ou plusors les recéusse, Si lor pléust et ge péusse, Tous les vosisse tire à tire, Se ge poïsse à tous soffire. Et me sembloit que s'il péussent, Volentiers tuit me recéussent, (Je n'en met hors prelaz, ne moines, Chevaliers, borjois, ne chanoines, Ne clerc, ne lai, ne fol, ne sage, Por qu'il fust de poissant aage[86]), Et de religions saillissent, S'il ne cuidassent qu'il faillissent, Quant requise d'amors m'éussent; Mais se bien mon penser séussent, Et nos conditions tretoutes Il n'en fussent pas en tex doutes; Et croi que se plusors osassent, Lor mariages en brisassent, Et de foi ne lor sovenist, Se nus à privé me tenist. Nus n'i gardast condicion, Foi, ne veu, ne religion, Se ne fust aucuns forcenés Qui fust d'amors enchifrenés,
[p.285] Et si je n'eusse craint la honte 14863. Qui refrène maints cœurs et dompte, Quand par la ville m'en allais (Car toujours aller y voulais), D'atours si bien enveloppée Qu'on aurait dit une poupée, Et quand les doux yeux me faisaient Ces varlets qui tant me plaisaient (Doux Dieux, combien j'étais émue Quand ils fixaient sur moi la vue!), Tous ou plusieurs j'aurais reçu, A leur guise, si j'avais pu; Tous les aurais eus tire à tire, A tous si j'avais pu suffire, Et tous, il me semblait le voir, Auraient voulu me recevoir. Je n'excepte prélat ni moine, Chevalier, bourgeois ni chanoine, Sage, fou, laïque ni clerc, Pourvu qu'il fût encore vert[86b]; Ils auraient renié l'Église, N'était, quand ils m'auraient requise, La peur de se voir repousser. Mais s'ils avaient su mon penser, Comme celui des femmes toutes, Ils n'auraient pas eu de tels doutes. Chacun, je crois, s'il eût osé, Son mariage aurait brisé Et sa foi mise en oubliance, Pour avoir de moi jouissance, Sans respecter condition, Foi, ni vu, ni religion, Sauf peut-être quelque imbécile Affolé d'un amour servile,
[p.286] Et loialment s'amie amast. 14741. Cil, espoir, quite me clamast, Et pensast à la soe avoir, Dont il ne préist nul avoir. Mès moult est poi de tex amans, Si m'aïst Diex et saint Amans, Comme ge croi certainement, S'il parlast à moi longuement, Que qu'il déist, mençonge ou voir, Tretout le féisse esmovoir, Quex qu'il fust, seculer ou d'ordre, Fust ceint de cuir roge ou de corde, Quelque chaperon qu'il portast, O moi, ce croi, se deportast, S'il cuidast que ge le vosisse, Ou que sans plus ge le soffrisse. Ainsinc Nature nous justise, Qui nos cuers à délit atise. Par quoi Venus de Mars amer A mains deservi à blasmer.