Le roman de la rose - Tome III

Part 13

Chapter 133,612 wordsPublic domain

[p.248] Et face visitacions 14121. A noces, à processions, A geus, à festes, à karoles, Car en tex leus tient ses escoles Et chante à ses desciples messe Li diex d'Amors et la déesse. Mès bien se soit ainçois mirée Savoir s'ele iert bien atirée; Et quant à point se sentira, Et par les ruës s'en ira, Si soit de beles aléures, Non pas trop moles ne trop dures, Trop eslevées, ne trop corbes, Mès bien plesans en toutes torbes. Les espaules, les cotés mueve Si noblement, que l'en ne trueve Nule de plus biau movement; Et marche jolietement De ses biaus solerés petis, Que faire aura fait si fetis, Qui joindront as piés si à point Que de fronce n'i aura point. Et se sa robe li traïne, Ou près du pavement s'encline, Si la liéve encoste ou devant, Si cum por prendre ung poi de vent, Ou por ce que faire le sueille, Ausinc cum secorcier se vueille, Por avoir le pas plus délivre; Lors gart que si le pié délivre, Que chascun qui passe la voie, La bele forme du pié voie. Et s'el est tex que mantel port, Si le doit porter de tel port,

[p.249] Et fasse visitations 14265. A noces et processions, A jeux, à fêtes, à karoles; En ces lieux tiennent leurs écoles Et chantent messe tous les jours La déesse et le Dieu d'Amours. Mais bien se soit avant mirée Pour savoir s'elle est bien parée; Et quand à point se sentira, Par la rue elle s'en ira, A belles et fières allures Non pas trop molles ni trop dures, Humbles ni raides, mais partout Gentille, et plaisante surtout. Les épaules, les hanches meuve Si noblement que l'on ne treuve Femme de plus beau mouvement, Et marche joliettement Sur ses élégantes bottines, Qu'elle aura fait faire si fines, Ses pieds moulant si bien à point, Que de plis on n'y trouve point. Et si sa robe traîne à terre, Sur le pavé, que par derrière Elle la lève, ou par devant, Comme pour prendre un peu de vent; Ou, comme sait si bien le faire, Pour démarche avoir plus légère, Se retrousse coquettement Et découvre son pied charmant, Pour que chacun passant la voie La belle forme du pied voie. Si d'un manteau couverte sort, Qu'elle le porte d'un tel port,

[p.250] Que trop la véuë n'encombre 14155. Du biau corps à qui il fait ombre; Et por ce que le cors miex pere, Et li tissu dont el se pere. Qui n'iert trop larges ne trop gresles, D'argent doré à menus pesles, Et l'aumosniere toutevoie, Qu'il est bien drois que l'en la voie; A deus mains doit le mantel prendre, Les bras eslargir et estendre, Soit par bele voie, ou par boë, Et li soviengne de la roë Que li paons fait de sa queuë; Face ausinc du mentel la seuë, Si que la penne ou vaire ou grise, Ou tel cum el l'i aura mise, Et tout le cors en apert monstre A ceus qu'el voit muser encontre.

Et s'el n'est bele de visage, Plus lor doit torner comme sage Ses beles treces, blondes, chieres, Et tout le haterel derrieres, Quant bel et bien trecié le sent. C'est une chose moult plaisant Que biauté de cheveléure[75]. Tous jors doit fame metre cure Qu'el puist la louve resembler, Quant el vuet les berbis embler; Car qu'el ne puist du tout faillir, Por une en vuet mil assaillir[76], Qu'el ne set laquele el prendra, Devant que prinse la tendra.

[p.251] Que la vue en rien il n'encombre 14299. Du beau corps auquel il fait ombre; Et puis, pour mieux le corps montrer Et ses habits faire admirer, Qui ne seront larges ni grêles, Brodés d'argent et perles frêles, Avec l'aumônière en sautoir Qu'il faut aux passants faire voir, Elle doit lors son manteau prendre Avec ses deux mains, puis étendre, Élargir à la fois ses bras, Soit qu'elle dirige ses pas Par beau chemin ou par la boue, Et se souvienne de la roue Que fait le paon quand on le voit. Ainsi faire du manteau doit, Pour que l'étoffe ou vaire ou grise, Ou n'importe comme on l'a mise, Elle découvre et son beau corps, A ceux que rencontre dehors. S'elle n'est belle de visage, Elle doit lors, en femme sage, Avec adresse, à tous les yeux, De ses épais et blonds cheveux Étaler l'opulente tresse Et de sa nuque la souplesse, Quand bien tressés ses cheveux sent. C'est un avantage puissant Que la beauté de chevelure[75b]. Toujours doit femme mettre cure A bien la louve ressembler Quand elle veut brebis voler. Avant qu'une seule elle en tienne De peur de tout perdre, la sienne[76b]

[p.252] Ainsinc doit fame par tout tendre 14187. Ses raiz por tous les hommes prendre: Car por ce qu'el ne puet savoir Des quiex el puist la grace avoir, Au mains por ung à soi sachier, A tous doit son croc atachier: Lors ne tardera à venir Qu'el n'en doie aucun pris tenir Des fox entre tant de milliers, Qui li frotera ses illiers, Voire plusors par aventure, Car art aide moult à nature.

Et s'ele plusors en acroche Qui metre la veillent en broche, Gart comment que la chose queure, Qu'ele ne mete à deus une heure: Car por decéu se tendroient, Quant plusors ensemble vendroient; Si la porroient bien lessier: Ce la porroit moult abaissier. Car au mains li eschaperoit Ce que chascuns aporteroit, Et ne lor doit jà riens lessier, Dont il se puissent engressier; Mais metre à si grant povreté; Qu'il muirent las et endeté; Et cele en soit riche manans, Car perdus est li remanans. D'amer povre homme ne li chaille, Qu'il n'est riens que povres hons vaille, Se c'iert Ovides ou Omers[77], Ne vaudroit-il pas deus gomers,

[p.253] Elle ne sait comment choisir, 14333. Pour une en veut mille assaillir. Ainsi doit femme partout tendre Ses rets pour tous les hommes prendre, Car puisqu'elle ne peut savoir Desquels d'abord la grâce avoir, Pour un au moins tirer vers elle, Que tous de son croc les harcelle. Ne tardera lors à venir Qu'elle n'en doive aucun tenir, Voire plusieurs, par aventure (Car art aide moult à nature), De fous entre tant de milliers, Et qui lui frotte flancs et pieds. Et si plusieurs elle en accroche Qui tous la veuillent mettre en broche, Qu'en ses rendez-vous amoureux Même heure elle ne donne à deux; Se rencontrant plusieurs ensemble Ils verraient sa ruse, il me semble, Et bien pourraient-ils la laisser, Ce qui moult, pourrait l'abaisser. Car, pour le moins, y perdrait-elle Ce que contient leur escarcelle; Or rien ne leur doit onc laisser Dont ils se puissent engraisser, Mais en tel état les réduire Qu'ils meurent de misère et d'ire Pendant qu'elle s'enrichira; Ce que leur laisse elle perdra. Surtout qu'aimer pauvre homme n'aille, Car rien n'est que pauvre homme vaille; Ovide et Homère indigents[77b] Ne vaudraient deux vomissements.

[p.254] Ne ne li chaille d'amer hoste, 14219. Car, ainsinc cum il met et oste Son cors en divers herbergages, Ainsinc li est li cuers volages. Hoste amer ne li lo-ge pas, Mais toutevois en son trespas Se deniers ou joiaus li offre, Prengne tout et mete en son coffre, Et face lors cil son plesir, Ou tout en haste, ou à lesir. Et bien gart qu'el n'aint ne ne prise[78] Nul homme de trop grant cointise, Ne qui de sa biauté se vante, Car c'est orgoil qui si le tente. Si s'est en l'ire Diex boutés Homs qui se plest, jà n'en doutés: Car ainsinc le dit Tholomée Par qui fu moult science amée: Tex n'a pooir de bien amer, Tant a mauvès cuer et amer; Et ce qu'il aura dit à l'une, Autant dira-il à chascune, Et pluseurs en revet lober, Por eus despoillier et rober. Mainte complainte en ai véue De pucele ainsinc décéuë.

Et s'il vient aucuns prometieres, Soit loiaus homs, ou hoquelieres, Qui la vueille d'amors prier, Et par promesse à soi lier; Et cele ausinc li repromete, Mais bien se gart qu'el ne se mete

[p.255] Que jamais surtout elle n'aime 14367. Aucun étranger; car de même Qu'il héberge en maint logement Son corps, de même assurément Il doit avoir le cœur volage; Qu'étranger n'aime, s'elle est sage, Avant tout je le lui défend. En son passage si pourtant Deniers ou joyaux il lui offre, Que tout prenne et mette en son coffre, Et qu'il fasse alors son plaisir Ou tout en hâte, ou à loisir. Surtout que nul homme elle n'aime[78b] Par trop amoureux de lui-même, Qui se vante de sa beauté; Par l'orgueil seul il est tenté. Car ainsi le dit Ptolémée Par qui fut moult science aimée: «Tel homme ne peut bien aimer Tant est son cœur vil et amer; Car ce qu'il aura dit à l'une, Autant dira-t-il à chacune, Cherchant à plusieurs enjoler Pour les dépouiller et voler, Et j'ai mainte plainte entendue De damoisele ainsi déçue. Ceux-là des Dieux sont détestés, Qui tant s'admirent, n'en doutez.» S'il vient grand faiseur de promesses, Loyal ou chercheur de finesses, Qui la veuille d'amour prier Et par promesse à soi lier, Qu'elle aussi n'hésite à promettre; Mais bien veille à ne pas se mettre,

[p.256] Por nule riens en sa manoie, 14251. S'el ne tient ainçois la monoie: Et s'il mande riens par escrit, Gart se cil faintement escrit, Ou s'il a bonne entencion De fin cuer sans decepcion. Après li rescrive en poi d'ore, Mès ne soit pas fait sans demore. Demore les Amans atise Mais que trop longue ne soit prise; Et quant ele aura la requeste De l'amant, gart que ne se heste De s'amor du tout otroier; Ne ne li doit du tout noier, Ains le doit tenir en balance, Qu'il ait paor et esperance. Et quant cil plus la requerra, Et cele ne li offerra S'amor qui si forment l'enlace, Gart soi la dame que tant face Par son engin et par sa force Que l'espérance adès enforce, Et petit à petit s'en aille La paor, tant qu'ele defaille, Et qu'il facent pez et concorde. Cele qui puis à li s'acorde, Et qui tant set de guiles faintes, Diex doit jurer, et sainz et saintes, C'onc ne se volt mès otroier A nul, tant la séust proier; Et die: «Sire, c'est la somme, Foi que doi saint Pere de Romme, Par fin amor à vous me don, Car ce n'est pas por vostre don:

[p.257] Pour rien au monde, en son pouvoir, 14401. Si l'argent n'est dans le tiroir. Si par écrit il la courtise, Qu'elle veille si c'est feintise, Ou s'il a bonne intention De fin cœur sans déception, Et brèvement lors lui récrive, Mais à répondre ne soit vive (Retard attise les amants), Sans tarder non plus trop longtemps. Et quand ouïra la prière D'un amant, qu'elle se modère; Point ne lui doit tout octroyer, Son cœur, ni tout lui dénier; Mais le doit tenir en balance Entre la peur et l'espérance. Plus celui-là la pressera, Moins vite elle lui offrira Son amour, qui si fort l'enlace; Mais que la dame si bien fasse, Résistant de tout son pouvoir, Que toujours croisse en lui l'espoir, Et petit à petit s'efface La peur, si bien que toute passe, Et qu'ils fassent leur paix tous deux. Elle alors, comblant tous ses vux, Et qui tant sait de ruses feintes, Doit jurer Dieu et saints et saintes Qu'à nul ne se voulut bailler, Jamais, tant la sût-il prier, Et dise: «Enfin je suis vaincue, Par la foi au saint Père due, De fin amour à vous me rends; Et ce n'est pas pour vos présents,

[p.258] N'est hons nés por qui ce féisse 14285. Por nul don, tant grant le véisse. Maint vaillant homme ai refusé, Car moult ont maint à moi musé: Si croi que m'avés enchantée, Male leçon m'avés chantée.» Lors le doit estroit acoler, Et baisier por miex afoler. Mais s'el vuet mon conseil avoir, Ne tende à riens fors qu'à l'avoir. Fole est qui son ami ne plume Jusqu'à la derreniere plume: Car qui miex plumer le saura, C'iert cele qui mieldre l'aura, Et qui plus iert chiere tenuë, Quant plus chier se sera venduë, Car ce que l'en a pour noiant, Tant le va-l'en plus viltoiant, L'en nel' prise pas une escorce: Se l'en le pert, l'en n'i fait force, Au mains si grant ne si notée, Cum s'en l'avoit chier achatée.

Mais au plumer raffiert maniere: Ses valez et sa chamberiere, Et sa seror et sa norrice, Et sa mere, se moult n'est nice, Por qu'il consentent la besoingne, Facent tant tuit que cil lor doingne Sorcot ou cote, ou gans ou mofles, Et ravissent cum uns escofles Quanqu'il en porront agraper, Si que cil ne puist eschaper

[p.259] Homme n'est à qui je le fisse 14435. Pour nul don, si grand que le visse. Maint vaillant homme ai refusé, Car maints ont près de moi musé; Vous m'avez, je crois, enchantée, Male leçon m'avez chantée.» Alors, pour le mieux affoler, Tendrement le doit accoler Et baiser, tant qu'amour l'enivre. Mais s'elle veut mes conseils suivre, Que rien ne chasse fors l'argent; Car trop folle est assurément Femme qui son ami ne plume Et jusqu'à la dernière plume. C'est celle qui le plumera Le mieux, que plus il aimera, Et femme est plus chère tenue Quand plus cher elle s'est vendue; Car ce qu'on obtient pour néant Toujours le va-t-on dédaignant, On le prise moins qu'une paille; Quand on le perd, on ne bataille Avec autant de fermeté Que si cher on l'eût acheté. Mais plumer il y a manière. Que ses valets, sa chambrière Et sa nourrice, et puis sa sœur, Et sa mère, d'égale ardeur, Pour consentir à la besogne, Se fassent donner sans vergogne Cottes, manteaux, mitaines, gants, Et ravissent comme milans Tout ce qu'ils pourront en leur serre, Tant qu'il n'aura fait sa dernière,

[p.260] De lor mains en nule maniere, 14317. Tant qu'il ait fait sa derreniere; Si cum cil qui geuë as noiaus, Tant lor doint deniers et joiaus. Moult est plus-tost proie achevée, Quant par plusors mains est levée. Autre fois li redient: «Sire, Puisqu'il le vous convient à dire, Vez qu'à ma dame robe faut; Comment soffrés-vous cest défaut? S'el vosist faire, par saint Gile! Por tel a-il en ceste vile, Comme roïne fust venuë Et chevauchast à grant sambuë: Dame, porquoi tant atendés, Que vous ne la li demandés? Trop par estes vers li honteuse, Quant si vous lesse soffreteuse.» Et cele, combien qu'il li plaisent, Lor doit commander qu'il se taisent; Que tant espoir en a levé, Qu'el l'a trop malement grevé. Et s'ele voit qu'il s'aparçoive Qu'il li doint plus que il ne doive, Et que forment grevé cuide estre Des grans dons dont il la suet pestre, Et sentira que de donner Ne li ose mès sermonner, Lor li doit prier qu'il li preste, Et li jurt qu'ele est toute preste De le li rendre à jor nommé Tel cum il li aura donné; Mès bien est par moi deffendu Que jamès rien n'en soit rendu.

[p.261] Comme s'il jouait aux noyaux, 14469. Tant leur donne argent et joyaux, Si bien qu'en aucune manière Il n'y puisse un lopin soustraire. Gibier plus vite est achevé Quand par plusieurs mains est levé. Puis d'autres fois qu'ils disent: «Sire, Ma dame, puisqu'il faut le dire, De robe neuve a grand besoin, D'elle avez-vous si peu de soin? Or, s'elle voulait, par saint Gille! J'en connais plus d'un par la ville Qui si bien la contenterait Que chevaucher on la verrait Comme reine en grand équipage.» Puis à la dame ce langage Tiendront: «Pourquoi tant attendez Que vous ne la lui demandez? Vers lui vous êtes trop honteuse Qui tant vous laisse souffreteuse.» Elle, combien qu'heureuse soit, Leur imposer silence doit, Et protester qu'elle est confuse Et de sa bonté qu'elle abuse. Mais si, l'autre s'apercevant Qu'il est trop généreux vraiment, Et que presque épuisé pense être Des cadeaux dont il la sut paître, S'elle juge que pour donner L'heure n'est de le sermonner, Lors le doit prier qu'il lui prête Et jurer qu'elle est toute prête A tout lui rendre le jour dit Ce qu'elle aura pris à crédit;

[p.262] Se ses autres amis revient, 14351. Dont ele a plusors, se Dé vient, Mais en nul d'eus son cuer n'a mis, Tout les clame-ele ses amis, Si se complaingne, comme sage, Que sa meillor robe est en gage, Et queurt chascun jor à usure, Dont ele est en si grant ardure, Et tant est ses cuers à mesese, Qu'el ne fera riens qui li plese Se cil ne li réant ses gages; Et li valés, se moult n'est sages, Por quoi pécune li soit sorse, Metra tantost main à la borse, Ou fera quelque chevissance Dont li gage auront délivrance, Qui n'ont mestier d'estre réans, Ains sunt, espoir, tretuit léans Por le bacheler enserré En aucun cofre bien ferré: Qu'il ne li chaut, espoir, s'il cerche Dedens sa huche ou à sa perche, Por estre de li miex créuë, Tant qu'ele ait la pecune éuë. Li tiers reserve d'autel lobe; Ou ceinture d'argent, ou robe, Ou guimple lo qu'el li demande, Et puis deniers qu'ele despende; Et s'il ne li a que porter, Et jurt, por li reconforter, Et fiance de pié, de main, Qu'il l'aportera lendemain,

[p.263] Mais je défends bien à la dame 14503. De rien lui rendre, sur mon âme. Lors si de ses amis survient Un second (car toujours en tient, Plaise à Dieu, plusieurs en réserve, Et toutefois son cœur conserve, Car en nul d'eux, tout ne l'a mis, Bien que les nommât ses amis), Qu'alors se plaigne, en femme sage, Que sa belle robe est en gage, Que chaque jour à l'usurier Elle a recours, affreux métier, Dont tant son cœur est à mésaise Que rien ne fera qu'il lui plaise S'il ne lui rend ses gages tôt. Et le varlet, si c'est un sot Qui bien garnie ait la sacoche, Mettra soudain main à la poche, Ou lui saura bien procurer De quoi ses gages délivrer, Qui d'être rachetés n'ont cure, Car tout fut léans, je vous jure, Pour le pigeon, d'abord serré En aucun coffre bien ferré. Du reste, elle dira qu'il cherche Dedans sa huche ou sur sa perche, S'il ne la croit absolument, Tant qu'à la fin elle ait l'argent. Que de même le tiers pressure Et lui demande une coiffure, Ou robe, ou ceinture d'argent, Pour ses besoins deniers comptant; Et ne pouvant la satisfaire, Si pour la conforter, lui plaire,

[p.264] Face li les oreilles sordes; 14383. Ne croie riens, que ce sunt bordes, Trop sunt tuit apers mentéors. Plus m'ont menti li flatéors, Et fois et seremens jadis, Qu'il n'a de sainz en paradis. Au mains puisqu'il n'a que poier, Face au vin son gage envoier Por deus deniers, por trois, por quatre, Ou voise hors aillors esbatre.

Si doit fame, s'el n'est musarde, Faire semblant d'estre coarde, De trembler, d'estre paoreuse, D'estre destrainte et angoisseuse, Quant son ami doit recevoir, Et li face entendre de voir, Qu'en trop grant peril le reçoit, Quant son mari por li deçoit, Ou ses gardes, ou ses parens; Et que se la chose ert parens Qu'ele vuet faire en repostaille, Morte seroit sans nule faille; Et jurt qu'il ne puet demorer, S'il la devroit vive acorer: Puis demeurt à sa volenté, Quant el l'aura bien enchanté. Si li redoit bien sovenir, Quant ses amis devra venir; S'el voit que nus ne l'aparçoive, Par la fenestre le reçoive, Tout puist-ele miex par la porte, Et jurt qu'ele est destruite et morte,

[p.265] Il promet de pied et de main 14537. De l'apporter le lendemain, Qu'elle lui fasse oreilles sourdes Sans se laisser prendre à ses bourdes. Tous les hommes sont des menteurs, Plus m'ont fait jadis les flatteurs De serments, de promesses feintes, Qu'il n'est au ciel de saints ni saintes! Qu'au moins, s'il n'a de quoi payer, Fasse au vin son gage envoyer Pour deux deniers ou trois, ou quatre, Ou tôt dehors s'en aille ébattre. S'elle n'est sotte, maintenant Femme devra faire semblant De trembler et d'être peureuse, Moult inquiète et angoisseuse Quand doit son ami recevoir, Et lui faire clairement voir A quels périls elle s'expose Lorsque pour lui tromper elle ose Époux et gardiens et parents, Et que si son secret céans Était surpris, ce que redoute, Morte serait sans aucun doute, Et qu'il ne peut là demeurer La dût-il vivante écurer; Puis enfin qu'il reste à sa guise Quand moult verra son âme prise. Puis il lui doit bien souvenir Quand son ami devra venir: S'elle voit qu'on ne l'aperçoive, Qu'à la fenêtre le reçoive Quand voire à l'huis le pourrait mieux, Jurant qu'ils sont perdus tous deux

[p.266] Et que de li seroit néans, 14415. Se l'en savoit qu'il fust léans: Nel' garroient armes esmoluës[79] Heaumes, haubers, pex ne maçuës, Ne husches, ne clotes, ne chambres, Qu'il ne fust depeciés par membres. Puis doit la dame souspirer, Et soi par semblant aïrer, Et l'assaille et li core sore, Et die que si grant demore N'a-il pas faite sans raison, Et qu'il tenoit en sa maison Autre fame, quelqu'ele soit, Dont li solas miex li plesoit, Et qu'ore est-ele bien traïe, Quant il l'a por autre enhaïe; Et doit estre lasse clamée, Quant ele aime sans estre amée. Et quant orra ceste parole, Cil, qui la pensée aura fole, Si cuidera tout erraument Que cele l'aint trop loiaument, Et que plus soit de li jalouse C'onc ne fu de Venus s'espouse Vulcanus, quant il l'ot trovée Avecques Mars prise provée[80] [Es laz qu'il ot d'arain forgiés. Les tenoit andeus en fors giés, Où geu d'amors joinz et liés, Tant les ot le fol espiés.