Le roman de la rose - Tome III
Part 11
[p.211] Qu'ils m'aimeraient loyalement 13633. Et chercheraient plus ardemment A me servir et à me plaire; Et je voudrais tant et tant faire Qu'un ail vaillant ne leur restât, Que tout en ma bourse passât, Que tous à pauvreté les misse Et tretous après moi les fisse De vive rage trépigner. Mais de quoi sert le regretter? J'ai tant de rides sur la face Qu'ils se moquent de ma menace Et n'en saurais aucun tenir; Temps passé ne peut revenir. Ces ribauds de qui suis honnie M'avaient pourtant bien avertie! Dès lors je pleurai mes amours, Par Dieu, je les pleure toujours. Quand je m'y suis bien porpensée, Moult me délecte en ma pensée, Tous mes membres tressaillir sens, Quand il me souvient du bon temps Et de la très-joyeuse vie Dont mon cœur a si grande envie; Mon corps me semble rajeuni Quand j'y pense encor aujourd'hui. Combien ma chute soit profonde, Je ressens tout le bien du monde, En pensant ce que j'ai goûté De bonheur et de volupté! Jeune dame n'est pas oiseuse Quand vie elle mène joyeuse, Voire celle qui pour jouir Charge son corps d'y subvenir.
[p.212] Lors m'en vins en ceste contrée, 13537. Où j'ai vostre dame encontrée, Qui ci m'a mise en son servise Por vous garder en sa porprise[57]. Diex, qui sires est et tout garde, Doint que g'en face bonne garde! Si feré-ge certainement Par vostre biau contenement. Mès la garde fust perilleuse Por la grant biauté merveilleuse Que Nature a dedens vous mise, S'el ne vous éust tant aprise Proesce, sens, valor et grace; Et por ce que tens et espace Nous est or venu si à point, Que de destorbier n'i a point De dire quanque nous volons Ung poi miex que nous ne solons, Tout vous doie-ge conseillier. Ne vous devés pas merveillier Se ma parole ung poi recop: Ge vous di bien avant le cop, Ne vous voil mie en amor metre; Mès s'ous en volés entremetre[58], Ge vous monsterrai volentiers, Et les chemins et les sentiers Par où ge déusse estre alée, Ains que ma biauté fust alée.
_L'Acteur._
Lors se taist la Vielle, et sospire Por oïr que cis vodroit dire; Mès n'i va gaires atendant, Car, quant le voit bien entendant
[p.213] Lors m'en vins en cette contrée; 13667. De votre dame rencontrée A son service je me mis Pour vous garder en ce pourpris[57b]. Dieu notre maître et qui tout garde Daigne que fasse bonne garde! Ainsi ferai-je assurément, Grâce à votre bon jugement. La garde en serait périlleuse Pour la grand' beauté merveilleuse Que dedans vous Nature mit, S'elle ne vous eût tant d'esprit Donné, de prouesse et de grâce; Et puisque le temps et l'espace Nous sont si bien venus à point Qu'à cette heure on ne songe point A troubler, comme d'habitude, Nos loisirs, notre quiétude, Sur tout je vous veux conseiller. N'allez pas vous émerveiller Si ma parole un peu j'abrège. Ainsi tout d'abord vous dirai-je: Point ne vous veux prêcher l'amour; Mais vous le connaîtrez un jour[58b]; Souffrez donc que je vous désigne Les chemins et la droite ligne Que j'aurais dû toujours tenir, Avant voir ma beauté partir.
_L'Auteur._
Lors se tait la Vieille et soupire Pour écouter ce qu'il va dire. Du reste guère elle n'attend, Car moult attentif le voyant
[p.214] A escouter et à soi taire, 13569. A son propos se prent à traire, Et se pense: sans contredit, Tout otroie qui mot ne dit; Quant tout li plest à escouter, Tout puis dire sans riens douter. Lors a recommencié sa verve, Et dist, cum faulse vielle et serve, Qui me cuida par ses doctrines Faire leschier miel sor espines, Quant volt que fusse amis clamés, Sans estre par amors amés, Si cum cil puis me raconta, Qui tout retenu le conte a; Car s'il fust tiex qu'il la créust, Certainement traï l'éust[59]; Mès por riens nule qu'el déist, Tel traïson ne me féist. Ce me fiançoit et juroit, Autrement ne m'asséuroit.
_La Vieille._
Biau très-douz fiz, bele char tendre, Des geux d'Amors vous voil aprendre, Que vous n'i soiés decéus. Quant vous les aurés recéus, Selon mon art vous conformés, Car nus, s'il n'est bien enfermés, Nes puet passer sans beste vendre[60]. Or pensés d'oïr et d'entendre, Et de mètre tout à mémoire, Car g'en sai tretoute l'estoire.
[p.215] A l'écouter et à se taire, 13699. Elle revient à son affaire Et fait tous bas: «Sans contredit, A tout consent qui mot ne dit; Complaisamment puisqu'il écoute, Je puis tout dire, sans nul doute.» Elle reprend donc sa leçon, L'horrible et fausse laideron Qui me cuida par ses doctrines Faire lécher miel sur épines, Voulant que fusse ami clamé Sans être par amour aimé; Par lui j'ai sa leçon connue Qui l'avait toute retenue; Or, s'il l'eût crue, assurément Ne m'eût-il pris pour confident[59b]; Mais la Vieille eut beau dire et faire, Il me resta franc et sincère; Promis et juré me l'avait, Et son serment me rassurait:
_La Vieille._
Beau très-doux fils, belle chair tendre, Les jeux d'amour vous veux apprendre Afin que n'y soyez déçu. Quand il sera de vous connu, Que mon art vos actions guide, Car nul ne peut, simple et candide, Sans bête vendre les passer[60b]. Or d'ouïr bien devez penser Et tout mettre en votre mémoire, Car j'en sais tretoute l'histoire.
[p.216] LXXII
Comment la Vieille sans tançon, 13599. Lyt à Bel-Acueil sa leçon. Laquelle enseigne bien les fames Qui sont dignes de tous diffames.
Biau fiz, qui vuet joïr d'amer, Des dous maus, qui tant sunt amer, Les commandemens d'Amors sache, Mès gart qu'Amors à li nel' sache! Et ci tretous les vous déisse, Se certainement ne véisse Que vous en avés par nature De chascun à comble mesure, Quanque vous en devés avoir. De ceus que vous devés savoir Dix en i a, qui bien les nombre; Mès moult est fox cil qui s'encombre Des deus qui sunt au darrenier, Qui ne valent ung faus denier: Bien vous en abandon les huit. Mès qui les autres deus ensuit, Il perd son estuide et s'afole: L'en nes doit pas lire en escole. Trop malement les amans charge, Qui vuet qu'amans ait le cuer large, Et qu'en ung seul leu le doit metre; C'est faus texte, c'est fauce letre. Ci ment Amors le fiz Venus, De ce ne le doit croire nus: Qui l'en croit, chier le comparra, Si cum en la fin i parra.
[p.217] LXXII
Comment la Vieille sans façon 13729. Lit à Bel-Accueil sa leçon, Laquelle enseigne bien les femmes Que l'on doit appeler infâmes.
Beau fils, qui veut jouir d'aimer, Ce mal si doux et si amer, Que les commandements retienne D'Amour, mais loin de lui se tienne. Et tous ici vous les dirais, Si certainement ne voyais Que vous en avez par nature De chacun à comble mesure, Tout autant qu'en devez avoir. De ceux que vous devez savoir, Dix y en a, c'est bien le nombre; Mais fol est celui qui s'encombre L'esprit, ma foi, des deux derniers, Ils ne valent deux faux deniers. Les huit premiers vous abandonne; Mais perd son temps et déraisonne Celui qui les deux autres suit, Fol en école qui les lit. C'est lui donner trop lourde charge, Vouloir qu'Amant ait le cœur large Et qu'il le mette en un seul lieu. Ce sont préceptes faux, par Dieu! Le fils de Vénus nous en conte, Le croire serait une honte; Car qui l'en croit cher le paiera, Comme en la fin on le verra.
[p.218] Biau fiz, jà larges ne soyés, 13629. En plusors leus le cuer aiés, En ung sol leu jà nel' metés, Ne nel' donnés, ne nel' prestés, Mès vendés-le bien chierement, Et tous jors par enchierement; Et gardés que nus qui l'achat, N'i puisse faire bon achat. Por riens qu'il doint jà point n'en ait, Miex s'arde, ou se pende, ou se nait. Sor toutes riens gardés ces poins: A donner aiés clos les poins, Et à prendre les mains overtes. Donner est grant folie certes, Se n'est ung poi por gens atraire, Quant l'en en cuide son preu faire; Ou por le don tel chose atendre Qu'en ne le péust pas miex vendre: Tel donner bien vous abandonne. Bon est donner, où cil qui donne, Son don monteplie et gaaigne; Qui certains est de sa gaaigne, Ne se puet du don repentir: Tel don puis-ge bien consentir. Après de l'arc et des cinq fleiches Qui tant sunt plains de bonnes teiches, Et tant fierent soutivement, Traire en savés si sagement, C'onques Amors li bons archiers, Des fleiches que tret li ars chiers, Ne tret miex, biau fiz, que vous faites, Qui maintes fois les avés traites, Mès n'avés pas tous jors séu Quel part en sunt li cop chéu;
[p.219] Or en amour point de largesse, 13759. Qu'en maints lieux votre cœur s'adresse; En un seul lieu ne le mettez, Ne le donnez, ni le prêtez; Vendez-le très-cher, au contraire, Mettez-le toujours à l'enchère, Et veillez bien que le payant N'en ait jamais pour son argent: N'en donnez rien, pour tout au monde, Qu'il se noie, ou se pende, ou fonde. Avant tout, observez ce point: Pour donner, tenez clos le poing, Et pour prendre la main ouverte. Donner est grand' sottise certe, Sinon un peu pour appâter, Quand on espère en profiter, Ou tel don en retour attendre Qu'on ne peut plus chèrement vendre. Tel donner je vous abandonne. Bon fait donner celui qui donne Quand fait ses dons fructifier; Certain d'en bénéficier, Nul ce qu'il donne ne regrette, Tels dons sont bien, je le répète. Quant à cet arc si précieux Avec ses cinq dards merveilleux Tout pleins de vertu si subtile, A les manier plus habile Vous sais, qu'Amour le bon archer, Car onc, beau fils, de l'arc si cher Mieux il ne lance ses sagettes Que maintes fois vous ne le faites; Mais trop souvent ne savez-vous En quel endroit portent vos coups.
[p.220] Car quant l'en trait à la volée, 13663. Tex puet recevoir la colée, Dont l'archier ne se donne garde: Mès qui vostre manière esgarde, Si bien savés et traire et tendre, Que ne vous en puis riens aprendre. S'en repuet estre tiex navrés, Dont grant preu, se Dieu plest, aurés. Si n'estuet jà que ge m'atour De vous aprendre de l'atour Des robes, ne des garnemens, Dont vous ferés vos paremens Por sembler as gens miex valoir; N'il ne vous en puet jà chaloir, Quant par cuer la chançon savés Que tant oï chanter m'avés, Si cum joer nous alion, De l'ymage Pymalion. Là prenés garde à vous parer, S'en saurés plus que buef d'arer: De vous aprendre ces mestiers Ne vous est mie moult mestiers.
Et se ce ne vous puet soffire, Aucune chose m'orrés dire Ça avant, s'el volés entendre, Où bien porrés exemple prendre; Mès itant vous puis-ge bien dire, Se vous volés ami eslire, Bien lo que vostre amor soit mise Où biau valet qui tant vous prise Mès n'i soit pas trop fermement. Amés des autres sagement,
[p.221] Car lorsqu'on tire à la volée, 13793. Tel est frappé dans la mêlée Dont l'archer ne se souciait. Mais pour celui qui vous connaît, Vous savez votre arc si bien tendre Que ne pourrais rien vous apprendre. Or bien en pourrez-vous navrer Dont loisir aurez de tirer, Dieu vous aidant, grand avantage. Je ne veux pas vous faire outrage En vous donnant une leçon Sur le choix et sur la façon Des robes et des garnitures Dont vous bâtirez vos parures Pour exalter votre valeur. Que vous importe, si par coeur Connaissez la chanson savante Que depuis longtemps je vous chante: C'est l'image et la passion Du malheureux Pygmalion? Là vous apprendrez de parure Plus que bœuf ne sait de culture. Aussi bien, n'est-il pas besoin Qu'envers vous je prenne ce soin. Et si ce ne vous peut suffire, Plus loin aucune chose dire Tout à l'heure vous m'entendrez Où bon exemple trouverez. En attendant, je puis vous dire: Un ami voulez-vous élire? Votre amour donnez, cher enfant, Au varlet qui vous aime tant, Mais toutefois avec prudence. Aimez les autres par science,
[p.222] Et ge vous en querrai assés, 13695. Dont grans avoirs iert amassés. Bon fait accointier hommes riches, S'il n'ont les cuers avers et chiches, S'il est qui bien plumer les sache. Bel-Acueil quanqu'il vuet en sache, Por qu'il doint à chascun entendre, Qu'il ne vodroit autre ami prendre Por mil mars de fin or molu; Et jurt que s'il éust volu Soffrir que par autre fust prise La Rose qui bien ert requise, D'or fust chargiés et de joiaus; Mais tant est ses fins cuers loiaus, Que jà nus la main n'i tendra, Fors cil seus qui lors la tendra. S'il sunt mil, à chascun doit dire: La Rose avés tous seus, biau sire; Jamès autre n'i aura part, Faille-moi Diex, se ge la part. Ce lor jurt et sa foi lor baille, S'el se parjure, ne li chaille; Dieu se rit de tel serement, Et le pardonne liement. Jupiter et li Diex rioient[61] Quant li Amans se parjuroient; Et maintes fois se parjurerent Li Diex qui par amors amerent. Quant Jupiter asséuroit Juno sa fame, il li juroit Le palu d'enfer hautement, Et se parjuroit fausement. Ce devoit moult asséurer Les fins Amans de parjurer
[p.223] J'en trouverai pour vous assez 13827. Dont seront grands biens amassés. Bon fait accointer homme riche S'il n'a le cœur avare et chiche Pour qui sait plumer savamment. En peut tirer tout son content Bel-Accueil, s'il lui fait entendre Qu'il ne voudrait autre ami prendre Pour mille marcs d'or fin moulu, Et jure que s'il eût voulu Souffrir que d'une autre fût prise La Rose tant de fois requise, Il fût d'or, de joyaux couvert; Mais que, tant est son cœur ouvert Et fin, nul ne l'aura cueillie Fors lui qu'à la prendre il convie. S'ils sont mille, qu'il dise à tous: Un seul l'a, beau sire, et c'est vous. A nul ne donnerai la Rose, Dieu me punisse si je l'ose! Qu'il ne craigne point de jurer, Au risque de se parjurer, Car Dieu de tels serments s'amuse Et rit, et gaîment les excuse. Jupiter et les Dieux riaient[61b] Quand les amants se parjuraient, Et maintes fois se parjurèrent Les Dieux qui par amour aimèrent. Lorsque Jupiter rassurait Junon sa femme, il lui jurait Par l'enfer, la sombre demeure, Se parjurant à la même heure; C'était sans vergogne montrer Aux fins amants à parjurer
[p.224] Saintes et Sains, moustiers et temples, 13729. Quant li Diex lor donnent exemples. Mais moult est fox, se Diex m'amant, Qui por jurer croit nul amant; Car il ont trop les cuers muables. Jones gens ne sunt pas estables, Non sunt li viel soventes fois, Ains mentent seremens et fois. Et sachiés une chose voire: Cil qui sires est de la foire, Doit par tout prendre son tolin; Et qui ne puet à ung molin, Hez à l'autre trestout le cors[62]. Moult a soris povre secors, Et fait en grant peril sa druge, Qui n'a c'ung partuis à refuge. Tout ainsinc est-il de la fame, Qui de tous les marchiés est dame Que chascuns fait por li avoir, Prendre doit partout de l'avoir: Car moult auroit fole pensée, Quant bien se seroit porpensée S'el ne voloit ami que un; Car, par saint Liefart de Meun[63] Qui s'amor en ung sol leu livre, N'a pas son cuer franc ne delivre, Ains l'a malement aservi. Bien a tel fame deservi Qu'ele ait assés anui et paine, Qui d'ung sol homme amer se paine. S'el faut à celi de confort, El n'a nulli qui la confort; Et ce sunt cil qui plus i faillent, Qui lor cuer en ung sol leu baillent:
[p.225] Saints et saintes, église et temple, Puisque les Dieux donnaient l'exemple, Dieu me pardonne, d'un amant Bien fol est qui croit le serment, Car il a trop le cœur muable; Jouvenceau n'a pas le cœur stable, Les vieux non plus souventes fois, Car ils mentent serments et fois. Il est une chose notoire: Celui qui maître est de la foire Sur tout doit percevoir son gain; Si ne prend le meunier ton grain, A l'autre cours tout d'une traite. La souris, qui n'a pour retraite Qu'un trou seul, est en grand danger, Lorsqu'à fuir il lui faut songer. Il en est ainsi de la femme Qui de tous les marchés est dame Que chacun fait pour l'obtenir; Droit elle a de partout saisir, Car moult aurait folle pensée, Après s'être bien porpensée, D'amis s'elle ne voulait qu'un. Le fol, par saint Lyphard de Meung[63b] Ne peut plus libre aimer et vivre, En un seul lieu qui son cœur livre; Il l'a mis en captivité. Telle femme a bien mérité Tous ses ennuis, toute sa peine, Qui d'un seul homme aimer se peine. Si la délaisse celui-là, Quel autre la confortera? Voilà comment femme travaille En un seul lieu qui son cœur baille
[p.226] Tuit en la fin toutes les fuient, 13763. Quant las en sunt et s'en ennuient: N'en puet fame à bon chief venir.
LXXI1I
Comment la Royne de Cartage Dido, par le vilain oultrage Qu'Eneas son amy luy fist, De son espée tost s'occist; Et comment Philis se pendit, Pour son amy qu'elle attendit.
Onc ne pot Eneas tenir Dido, roïne de Cartage, Qui tant li ot fait d'avantage, Que povre l'avoit recéu, Et revestu, et repéu Las et fuitis du biau pais De Troie, dont il fu naïs. Ses compaignons moult honorot. Car en li trop grant amor ot; Fist li ses nez toutes refaire Por li servir et por li plaire; Donna li, por s'amor avoir, Sa cité, son cors, son avoir; Et cil si l'en asséura, Qu'il li promist et li jura Que siens iert tous jors et seroit Ne jamès ne la lesseroit. Mès cele gaires n'en joï, Car li traïstres s'enfoï
[p.227] Et s'y veut malgré tout tenir. 13895. A bonne fin ne peut venir, Car tous, un beau jour, femme fuient, Quand las en sont et s'en ennuient.
LXXIII
Comment la reine de Carthage Dido, pour le vilain outrage Qu'Ænéas son ami lui fit, De son glaive soudain s'occit, Et comment Philis fut se pendre, Son fiancé lasse d'attendre.
Oncques, tant sut-elle gémir, Ne put Ænéas retenir, Qui lui devait tant d'avantage, Dido, la reine de Carthage; Car pauvre elle l'avait reçu, Vêtu l'avait et puis repu Fuyant son beau pays de Troie, Au deuil, à la misère en proie. Son ami moult elle adorait; En lui si grand amour avait, Qu'elle lui fit ses nefs refaire Pour le servir et pour lui plaire; A lui, pour son amour avoir, Offrit royaume, corps, avoir. Ænéas jurait à la belle Qu'il était son ami fidèle, Et que toujours il le serait Et jamais ne la laisserait. Mais cette reine infortunée, Par son amant abandonnée,
[p.228] Sans congié, par mer, à navie, 13791. Dont la bele perdi la vie; Qu'el s'en ocist ains lendemain De l'espée, o sa propre main, Qu'il li ot donnée en sa chambre. Dido, qui son ami remembre, Et voit que s'amor est perduë, L'espée prent, et toute nuë La drece contremont la pointe, Souz ses deux mameles l'apointe, Sor le glaive se lest chéoir. Moult fu grant pitié à véoir. Qui tel fait faire li véist, Dur fust qui pitié n'en préist, Quant si véist Dido la bele Sor la pointe de l'alemele; Par mi le cors la se ficha, Tel duel ot dont cil la tricha.
Philis ausinc tant atendi Demophon, qu'ele se pendi[64] Por le terme qu'il trespassa, Dont serement et foi cassa. Que fist Pâris de Œnoné[65] Qui cuer et cors li ot donné, Et cil s'amor lui redonna? Tantost retolu le don a, Si l'en ot-il en l'arbre escriptes A son costel letres petites Dessus la rive, en leu de chartre, Qui ne valurent une tartre. Ces letres en l'escorce estoient D'ung poplier, et representoient
[p.229] Du bonheur guère ne jouit; 13925. Car le traître un beau jour s'enfuit, Sans dire adieu, sur son navire, Et la belle en expira d'ire, Qui s'occit de sa propre main, En sa chambre, le lendemain, D'un glaive, présent de l'infâme. Dido, qui son ami réclame, Voyant tout son amour perdu, Le glaive saisit, et tout nu Soudain le dresse, en haut la pointe, Sous ses deux mamelles l'appointe, Et puis dessus se laisse choir. Moult grand' pitié ce fut à voir La pauvre reine ainsi frappée De la pointe de son épée; Quant tel acte faire lui vit, Moult fut dur qui pitié n'en prit! Elle se l'est au corps fichée, Tel deuil avait qu'il l'eût trichée! Philis aussi tant attendit Démophon, qu'elle se pendit[64b]; Car il avait l'heure passée De rejoindre sa fiancée, Malgré sa foi et son serment. Ainsi fait l'infidèle amant Pâris pour son amante Œnone[65b], Qui son corps et son cœur lui donne En échange de son amour, Et Pâris la trompe en retour. Or il avait lettres petites De son couteau sur l'arbre écrites, En s'embarquant; mais ce contrat Moins qu'une tarte lui pesa.
[p.230] Que Xantus s'en retorneroit[66] 13823. Si-tost cum il la lesseroit. Or r'aut Xantus à la fonteine, Qu'il la lessa puis por Heleine.