Le roman de la rose - Tome III
Part 10
C'est du varlet que vous savez Dont tant ouï parler avez, Pour qui vous fit tant de misère, Quand vous eut déclaré la guerre, Feu Malebouche de jadis. Son âme n'aille en paradis! Il a décrié maints prud'hommes; Mais ses dits ne prise deux pommes, Car les diables l'ont emporté. Il est mort, pour l'éternité, Nous pouvons braver sa colère; Car s'il revenait sur la terre, Il ne pourrait plus vous grever, Ni contre vous blâme élever, Car j'en sais plus-qu'il n'en sut oncques. Or me croyez et prenez doncques Ce chapelet et le portez, Et de si peu le confortez. Il vous aime, n'en doutez mie, De bonne amour sans vilenie. S'il pense autre chose obtenir, Il n'osa son cœur m'en ouvrir; Or s'il veut chose qu'il ne doive, S'il fait sottise, qu'il la boive, Car bien sauriez lui dénier; Mais en lui pouvez vous fier.
[p.192] Si n'est-il pas fox, mès est sages, 13225. C'onc par li ne fu fais outrages, Dont ge le pris miex et si l'ains, N'il ne sera jà si vilains Qu'il de chose vous requéist Qui à requierre ne féist. Loiaus est sor tous ceus qui vivent; Cil qui sa compaignie sivent, L'en ont tous jors porté tesmoing: Et ge méismes le tesmoing. Moult est de meurs bien ordenés, Onc ne fut homs de mere nés Qui de li nul mal entendist, Fors tant cum Male-Bouche en dist. S'a-l'en jà tout mis en oubli, Ge méismes par poi l'obli, Ne me sovient plus des paroles, Fors qu'els furent fauces et foles, Et li lerres les controva, Qui onques bien ne se prova. Certes bien sai que mort l'éust Li valés, se riens en séust, Qu'il est preus et hardis, sans faille: En cest païs n'a qui le vaille, Tant a le cuer plain de noblece; Il sormonteroit de largece Le roi Artus, voire Alixandre, S'il éust autant à despendre D'or et d'argent comme cil orent, Onques cil tant donner ne sorent, Que cil cent tans plus ne donnast; Par dons tout le monde estonnast, Se d'avoir éust tel planté, Tant a bon cuer en soi planté;
[p.193] Il n'est pas fou, mais il est sage, 13351. Par lui ne fut fait nul outrage; C'est pourquoi tant je l'aime enfin. Il ne sera pas si vilain Que d'oser faire une prière Qu'honnête homme ne puisse faire; Car nul n'est plus loyal que lui, Moi-même en témoigne aujourd'hui, Et tretous ceux qui le connaissent Le témoignent et le confessent. Il est de mœurs bien ordonné, Et nul homme de mère né N'entendit sur lui rien de louche, Fors ce qu'en a dit Malebouche Que tout le monde a oublié; Et moi-même plus d'à moitié Ne me souviens de ses paroles, Sauf qu'elles sont fausses et folles, Car le larron les controuva Qui jamais bon ne se prouva. S'il en avait eu connaissance, Le varlet l'aurait, sans doutance, Mis à mort, car plus preux ne vis Ni plus hardi dans le pays, Tant a le cœur plein de noblesse. Il surmonterait en largesse Le roi Artus, voire le grand Alexandre, s'il avait tant D'or et d'argent comme ils en eurent. Oncques tant donner ils ne surent Que lui cent fois plus n'en donnât Et par dons le monde étonnât, S'il eût d'avoir telle abondance, Tant son cœur a de bienveillance;
[p.194] Nel' puet nus de largece aprendre. 13259. Or vous lo ce chapel à prendre, Les flors en olent miex que basme.
_L'Acteur._
Par foi, g'en craindroie avoir blasme, Dist Bel-Acueil qui tout fremist, Et tremble, et tressaut, et gemist, Rougist, palist, pert contenance; Et la Vielle es poins le li lance, Et li vuet faire à force prendre, Car cil n'i osoit la main tendre, Ains dist por soi miex escuser, Que miex li vient à refuser. Si le vosist-il jà tenir, Que qu'il en déust avenir.
_Bel-Acueil._
Moult est biaus, fait-il, li chapiaus, Mès miex me vendroit mes drapiaus Avoir tous ars et mis en cendre, Que de par li l'osasse prendre. Mès or soit posé que gel' praingne, A Jalousie la grifaingne Que porrions-nous ore dire? Bien sai qu'ele esrageroit d'ire, Et sor mon chief le descirra Pièce à pièce, et puis m'occirra, S'el set qu'il soit de-là venus. Or serai pris, et pis tenus Qu'onques en ma vie ne fui; Ou se ge li eschappe et fui, Quel part m'en porrai-ge foïr? Tout vif me verrés enfoïr,
[p.195] Nul ne l'égale sur ce point. 13385. Ce chapel ne refusez point, Les fleurs sentent mieux que dictame.
_L'Auteur._
Non, car j'en craindrais avoir blâme, Dit Bel-Accueil, qui tout frémit Et tremble, et tressaille, et gémit, Rougit, pâlit, perd contenance; Et la Vieille aux poings le lui lance Et veut de force lui donner, Car la main il n'ose y tourner, Et répond, cherchant une excuse: «Il vaut mieux que je le refuse.» Mais le voudrait déjà tenir, Quoiqu'il en dût puis advenir.
_Bel-Accueil._
Moult est beau, fait-il, sur mon âme, Le chapel; mais pour moi, dame, Mieux vaudrait avoir mes habits Tretous brûlés que l'avoir pris. Car soit posé que je le prenne, Que dirons-nous à la vilaine Jalousie? Elle enragera Et d'ire le déchirera Sur mon chef, bien sûr, pièce à pièce; Et puis m'occira, la traîtresse, Sachant qu'il m'est de là venu, Ou serai pris et plus tenu Que ne fus oncques en ma vie: Soit posé que m'échappe et fuie En quel lieu pourrai-je m'enfuir? Tout vif me verrez enfouir
[p.196] Se ge sui pris après la fuite; 13289. Si croi-ge que j'auroie suite, Si seroie pris en fuiant, Tout li monde m'iroit huiant. Nel' prendrai pas.
_La Vieille._
Si ferés, certes: Jà n'en aurés blasme ne pertes.
_Bel-Acueil._
Et s'ele m'enquiert dont ce vint?
_La Vieille._
Responses aurés plus de vint.
_Bel-Acueil._
Toutevois s'el le me demande, Que puis-ge dire à sa demande? Se g'en sui blasmé ne repris, Où diré-ge que ge le pris? Car il le me convient respondre, Ou aucune mensonge espondre. S'el le savoit, ce vous plevis, Mieulx vodroie estre mors que vis.
_La Vieille._
Que vous direz? se nel' savez, Se meillor response n'avez, Dites que ge le vous donné: Bien savés que tel renon é, Que n'aurés blasme ne vergoigne De riens prendre que ge vous doigne.
[p.197] Si je suis pris après ma fuite, 13415. Car j'aurais, je crois, bonne suite Et tôt serais pris en fuyant, Tout le monde m'irait huant. Non, je ne puis.
_La Vieille._
Vous le prendrez, certe, Et n'en aurez blâme ni perte.
_Bel-Accueil._
S'il faut dire dont il me vint?
_La Vieille._
Réponses aurez plus de vingt.
_Bel-Accueil._
Pourtant, s'elle me le demande, Que répondrai-je à sa demande? Si blâmé j'en suis et repris, Où dirai-je que je l'ai pris? A répondre il faut que je songe Ou préparer quelque mensonge. S'elle l'apprend, c'est positif, Mieux vaudrait être mort que vif.
_La Vieille._
Ce que vous direz? A cette heure, Si n'avez réponse meilleure, Dites que je vous l'ai donné. Mon nom ne sera soupçonné, Blâme n'aurez, Dieu me pardonne, Pour prendre ce que je vous donne.
[p.198] LXXI
Comment, tout par l'enhortement 13311. De la Vieille, joyeusement Bel-Acueil receut le chappel, Pour erres de vendre sa pel.
_L'Acteur._
Bel-Acueil, sans dire autre chose, Le chapel prent, et si le pose Sor ses crins blons, et s'asséure. Et la Vielle li rit, et jure S'ame, son cors, ses os, sa pel, C'onc ne li fist si bien chapel. Bel-Acueil sovent se remire, Dedens son miréoir se mire Savoir s'il est si bien séans. Quant la Vielle voit que leans N'avoit fors eus deus solement, Lez li s'assiet tout belement, Si li commence à préeschier.
_La Vieille._
Ha, Bel-Acueil! tant vous ai chier, Tant estes biaus et tant valez! Mon tens jolis est tous alez, Et li vostres est à venir. Poi me porrai mès soustenir Fors à baston ou à potence; Vous estes encor en enfance, Si ne savés que vous ferés. Mès bien sai que vous passerés
[p.199] LXXI
Ici, par l'encouragement 13437. De la Vieille, joyeusement Bel-Accueil va le chapel prendre, Arrhes prenant pour sa peau vendre.
_L'Auteur._
Bel-Accueil se tait et joyeux Aussitôt sur ses blonds cheveux Le chapel pose et se rassure, Et la Vieille lui rit et jure Son cœur, son corps, ses os, sa peau, Qu'il n'eut onques chapel si beau. Et Bel-Accueil souvent s'admire Et dedans son miroir se mire Pour voir comme il est gent ainsi. Lors la Vieille voyant que ci Seuls tous deux sont en tête-à-tête, Près de lui s'assied guillerette Et lors commence à lui prêcher:
_La Vieille._
Ha! Bel-Accueil, que m'êtes cher! Que de beauté, que de mérite! Mon bon temps s'est écoulé vite; Le vôtre est encore à venir. Il faudra tôt me soutenir Sur mon bâton ou ma potence, Vous êtes encor dans l'enfance Et ne savez ce que ferez. Mais bien sais que vous passerez
[p.200] Quanque ce soit, ou tempre, ou tart, 13337. Parmi la flambe qui tout art, Et vous baingnerés en l'estuve Où Venus les dames estuve. Bien sai, le brandon sentirés, Si vous lo que vous atirés Ains que là vous aliés baignier, Si cum vous m'orrés enseignier. Car perilleusement s'i baigne Jones homs qui n'a qui l'enseigne Mès se mon conseil ensivés, A bon port estes arrivés. Saichiés, se ge fusse ausinc sage, Quant g'estoie de vostre aage, Des geus d'Amors, cum ge sut ores, Car de trop grant biauté fui lores[54], [Mès or m'estuet plaindre et gemir, Quant mon vis effacié remir, Et voi que froncir le convient, Quant de ma biauté me sovient Qui ces Valez faisoit triper Tant les faisoie desfriper, Que ce n'iert se merveille non. Trop iere lors de grant renon; Par tout coroit la renomée De ma grant biauté renomée. Tele ale avoit en ma meson, Conques tele ne vit mès hon: Moult iert par nuit mes huis hurtés, Trop lor faisoie de durtés Quant lor failloie de convent, Et ce m'avenoit trop sovent, Car j'avoie autre compaignie. Faite en estoit mainte folie,
[p.201] Tôt ou tard, selon la coutume, 13463. Par la flamme qui tout consume, Et que le brandon sentirez Et qu'en l'étuve plongerez Où Vénus plonge toute dame. Préparez-vous donc, ma chère âme, Avant d'aller vous y baigner, Ainsi que vais vous enseigner. Car périlleusement s'y baigne Jouvenceau, si nul ne l'enseigne; Mais mon conseil si vous suivez A bon port vous arriverez. Sachez, quand j'étais de votre âge, Que si j'avais été si sage Aux jeux d'amour comme je suis (Car moult belle je fus jadis!)[54], Ne me verriez tant plaindre et dire Quand mon visage effacé mire Et vois que froncer le convient Quand de ma beauté me souvient, Pour qui ces varlets faisaient rage, Gambadaient, se mettaient en nage, Que c'était merveille vraiment. Car mon renom lors était grand, Partout courait la renommée De ma grand' beauté renommée, Et nulle part ne voyait-on Telle foule qu'en ma maison. De mille coups, à la nuitée, Souvent ma porte était heurtée Quand de parole leur manquais; Et trop souvent je m'en moquais, Car j'avais autre compagnie. Faite en était mainte folie
[p.202] Dont j'avoie corrous assés: 13371. Sovent en iert mes huis cassés, Et faites maintes tex meslées, Qu'ainçois qu'els fussent desmeslées, Membres i perdoient et vies, Par haïnes et par envies, Tant i avenoit de contens. Se mestre Argus li bien contens I vosist bien metre ses cures, Et venist o ses dix figures, Par quoi tout certefie et nombre, Si ne péust-il pas le nombre Des grans contens certefier, Tant séust bien monteplier.] Lors ert mes cors fors et delivres, G'éusse or plus vaillant mil livres De blans estellins que ge n'ai; Mais trop nicement me menai. Bele ere et jone et nice et fole, N'onc ne fu d'Amors à escole Où l'en léust la teorique, Mès ge sai tout par la pratique, Experiment m'en ont fait sage, Que j'ai hanté tout mon aage. Or en sai jusqu'à la bataille, Si n'est pas drois que ge vous faille Des biens aprendre que ge sai, Puis que tant esprovés les ai, Bien fait qui jones gens conseille: Sans faille ce n'est pas merveille S'ous n'en savés quartier ne aune, Car vous avés trop le bec jaune. Mès tant a que ge ne finé, Que la science en la fin é,
[p.203] Dont me mettais en grand courroux, 13497. Car souvent l'huis cédait aux coups, Et s'en suivaient telles mêlées, Qu'avant que fussent démêlées, Maints y perdaient jambes et bras Ou succombaient dans ces combats, Tant étaient vives les querelles. Argus aux perçantes prunelles En vain eût dardé sur ces lieux Ses dix figures, ses cent yeux Par lesquels tout découvre et nombre, Il n'aurait jamais pu le nombre De ces assauts certifier, Tant eût-il su multiplier. J'avais le corps solide, alerte Et plus de mille livres certe De blancs estelins que n'en ai; Mais trop sottement me menai. Belle j'étais et jeune et folle, D'amour n'ayant suivi l'école, La théorie oncques n'en vis, Mais tout par la pratique appris. L'expérience me fit sage, Car j'ai travaillé tout mon âge; Tout jusqu'à la bataille sai. Puisque tant éprouvés les ai, Je dois tous ces biens vous apprendre, Et j'aurais tort de m'en défendre; Bon fait jeunes gens conseiller. Il ne faut pas s'émerveiller Si n'en savez quartier ni aune, Car vous avez trop le bec jaune. Quoi qu'il en soit, tant pratiquai, Que la science en la fin ai
[p.204] Dont puis bien en chaiere lire. 13405. Ne fait à foïr, n'a despire Tout ce qui est en grant aage; Là trueve-l'en sens et usage. Ce a-l'en esprové de maint, Qu'au mains en la fin lor remaint Usage et sens por le chaté, Combien qu'il l'aient achaté. Et puis que j'ai sens et usage, Que ge n'ai pas sans grant domage, Maint vaillant homme ai décéu, Quant en mes laz le ting chéu[55]: Mès ains fui par mains decéuë, Que ge m'en fusse aparcéuë. Ce fu trop tart, lasse dolente! J'iere jà hors de ma jovente; Mes huis qui jà sovent ovroit (Car par nuit et par jor ovroit), Se tient adés près du lintier: Nus n'i vint hui, nus n'i vint hier, Pensoie-ge, lasse chétive! En tristor estuet que ge vive; De duel me dust li cuers partir. Lors m'en voil du païs partir, Quant vi mon huis en tel repos, Et ge méismes me repos[56]. Car ne poi la honte endurer. Comment péusse-ge durer, Quand cil jolis valez venoient, Qui jà si chiere me tenoient, Qu'il ne s'en pooient lasser, Et ges véoie trespasser, Qui me regardoient de coste, Et jadis furent mi chier hoste?
[p.205] Dont pourrais professer en chaire. 13531. Fi du grand âge on ne doit faire Ni le fuir, et c'est encor là Qu'usage et sens on trouvera. Car maints ont prouvé sans conteste Qu'au moins en la fin il leur reste Usage et sens pour leur argent, L'eussent-ils payé tant et tant. Et lorsque j'eus sens et usage, Que n'ai pas eus sans grand dommage, Maint vaillant homme j'ai déçu Quand en mes lacs je le tins chu; Mais aussi fus de maints déçue Avant de m'en être aperçue. Malheureuse, trop tard c'était! Ma jeunesse déjà passait. «Nuit et jour autrefois ouverte Ma porte muette et déserte Toujours se tient près du linteau, Nul n'y vint hier ni tantôt, Pensais-je, hélas, pauvre chétive, En tristesse il faut que je vive!» De deuil fendre mon cœur sentis Et voulus quitter le pays Quand vis ma porte ainsi proscrite. A me cacher j'en fus réduite, Ne pouvant ma honte endurer. Comment aurais-je pu durer Quand ces gents varlets en la rue, Qui m'avaient si chère tenue Que point ne s'en pouvaient lasser, Je voyais près de moi passer, Me regarder leurs têtes hautes, Qui jadis furent mes chers hôtes?
[p.206] Lez moi s'en aloient saillant, 13439. Sans moi prisier un ?f vaillant. Neis cil qui jadis plus m'amoient, Vielle ridée me clamoient, Et pis disoit chacuns assés, Ains qu'il s'en fust outre passés. D'autre part, mes enfés gentis, Nus, se trop n'iert bien ententis, Ou grans duel essaie n'auroit, Ne penseroit, ne ne sauroit Quel dolor au cuer me tenoit, Quant en passant me sovenoit Des biaus diz, des dous aésiers, Des douz déduiz, des douz besiers, Et des très douces acolées Qui s'en ierent sitost volées. Volées! voire, et sans retor; Miex me venist en une tor Estre à tous jors emprisonnée, Que d'avoir esté si-tost née. Diex en quel soussi me mettoient Li biaus dons qui failli m'estoient! Et ce qui remès lor estoit, En quel torment me remetoit! Lasse! porquoi si-tost nasqui? A qui m'en puis-ge plaindre; à qui, Fors à vous, fiz que j'ai tant chier? Ne m'en puis autrement venchier Que par aprendre ma doctrine. Por ce, biau fiz, vous endoctrine; Et quant endoctrinés serés, Des ribaudiaus me vengerés: Car, se Diex plest, quant là vendra, De cest sermon vous souvendra,
[p.207] Ils passaient près moi sautillant 13565. Sans me priser un œuf vaillant. Ceux qui m'avaient le plus aimée M'appelaient vieille déplumée, Et pis disait chacun assé Avant qu'il fût outrepassé. D'autre part, cher enfant, personne, Tant fût-il fin, ne vous étonne, Si grands deuils aussi n'essayait, Ne penserait ni ne saurait Combien mon âme était blessée, Quand revenait en ma pensée Les doux plaisirs, les joyeux dits, Les doux baisers, les doux déduits Et les très-douces accolées Qui se sont si vite envolées, Si vite, hélas, et sans retour! Mieux me vaudrait en une tour Être à toujours emprisonnée Que d'avoir été si tôt née. En quels soucis, Dieu! me mettaient Les beaux dons qui faillis m'étaient; Mais ce que n'avais pu leur prendre Combien plus faisait mon cœur fendre! Pourquoi donc, las! sitôt naquis? Ah, malheureuse que je suis! Je n'ai plus aujourd'hui personne Que vous, fils que j'affectionne, A qui confier mes ennuis. Me venger autrement ne puis Qu'en vous enseignant ma doctrine. Pour ce, beau fils, vous endoctrine, Et quand endoctriné serez Des libertins me vengerez.
[p.208] Car sachiés que du retenir, 13473. Si qu'il vous en puist sovenir, Avés-vous moult grant avantage, Par la raison de vostre aage. Car Platon dist, c'est chose voire, Que plus tenable est la mémoire De ce qu'en aprent en enfance, De quiconques soit la science.
Certes, chier fiz, tendre jovente, Se ma jonesce fust presente Si cum est la vostre orendroit, Ne porroit estre escrite en droit La venjance que g'en préisse Par tous les leus où ge venisse Ge féisse tant de merveilles, Conques n'oïstes les pareilles, Des ribaus qui si poi me prisent, Et me ledengent et despisent, Et si vilment lez moi s'en passent; Et il et autres comparassent Lor grant orgoil et lor despit, Sans prendre en pitié ne respit: Car, au sens que Diex m'a donné, Si cum ge vous ai sermonné, Savés en quel point ges méisse? Tant les plumasse et tant préisse Du lor de tort et de travers, Que mengier les féisse as vers, Et gesir tous nuz es fumiers; Méismement ceus les premiers Qui de plus loial cueur m'amassent, Et plus volentiers se penassent
[p.209] Car s'il plaît à Dieu que là vienne, 13599. De ces sermons qu'il vous souvienne. Car pour ma leçon retenir Et n'en point perdre souvenir, Vous avez moult grand avantage En raison de votre jeune âge. Car Platon autrefois disait Que la mémoire mieux gardait Ce que l'on apprend dans l'enfance De quiconque soit la science. Tendre jouvenceau, cher enfant, Si tout comme vous maintenant J'étais jeune et de grand mérite, Ne pourrait être en code écrite La vengeance que j'en prendrais. Par tous les lieux où je viendrais, Je ferais si grandes merveilles Que n'en ouïtes les pareilles. Les ribauds qui vont m'abaissant, Me critiquant, me méprisant, Qui près de moi si hautains passent, Il faudrait que tous ils payassent Leur grand orgueil, leur grand dépit, Sans pitié comme sans répit. Car usant de l'expérience Qu'à Dieu je dois dans sa clémence, Savez-vous où les réduirais? A mon tour tant les plumerais, Et puiserais en leur pécune Avec tant d'ardeur et rancune, Sans cesse à tort et à travers, Que les ferais manger aux vers Et coucher tout nus en l'ordure; Et je serais d'autant plus dure
[p.210] De moi servir et honorer. 13505. Ne lor lessasse demorer Vaillant ung ail, se ge péusse, Que tout en ma borce n'éusse; A povreté tous les méisse, Et tous emprès moi les féisse Par vive rage tripeter. Mès riens n'i vaut le regreter; Qui est alé, ne puet venir, Jamès n'en porrai nul tenir: Car tant ai ridée la face, Qu'il n'ont garde de ma menace. Pieça que bien le me disoient Li ribaut qui me despisoient; Si me pris à plorer des lores. Par Diex! si me plest-il encores: Quant ge m'i sui bien porpensée, Moult me délite en ma pensée, Et me resbaudissent li membre, Quant de mon bon tens me remembre, Et de la jolivete vie Dont mes cuers a si grant envie. Tout me rajovenist li cors Quant g'i pense et quant gel' recors; Tous les biens du monde me fait, Quant me sovient de tout le fait, Qu'au mains ai-ge ma joie éuë, Combien qu'il m'aient décéuë. Jone dame n'est pas oiseuse, Quant el maine vie joieuse, Méismement cele qui pense D'aquerre à faire sa despense.