Le roman de la rose - Tome III
Part 1
LE ROMAN DE LA ROSE
PAR
GUILLAUME DE LORRIS
ET
JEAN DE MEUNG
_Édition accompagnée d'une traduction en vers_
Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;
Suivie de Notes et d'un Glossaire
PAR
PIERRE MARTEAU
TOME III
ORLÉANS
1878
[p.002] LE ROMAN DE LA ROSE
LVI
[p.003] LE ROMAN DE LA ROSE
LVI
Comment l'Amant trouve Richesse 10479. Qui le sentier garde sans cesse Par lequel prennent le château Ceux qui l'avoir ont grand et beau.
Pensant à la Rose nouvelle, Près d'une claire fontenelle, En un délicieux pourpris, Dame honorable et belle vis, Gente de corps, belle de forme Prendre le frais dessous un orme. Seyait près d'elle son ami; Ne sais le nom de celui-ci, Mais la dame avait nom Richesse Qui moult était de grand' noblesse Et d'un sentier le seuil gardait, Mais toutefois dedans n'était. Vers eux céans je m'évertue Et tête basse les salue. Ils m'ont assez tôt mon salut Rendu; c'est tout ce qui m'échut. Car me répondit la première Richesse, par parole fière,
[p.004] Richesce qui parla première, 10421. Me dist par parole moult fiere:
_Richesse._
Vez-ci le chemin, ge le gart.
_L'Amant._
Ha! dame, que Diex vous regart! Dont vous pri, mès qu'il ne vous poise, Que m'otroiés que par ci voise Au chastel de novel fondé, Que Jalousie a là fondé.
_Richesse._
Vassaus, ce ne sera pas ores, De riens ne vous congnois encores: Vous n'estes pas bien arrivés, Puisque de moi n'estes privés. Non pas espoir jusqu'à dix ans Ne serés-vous par moi mis ens; Nus n'i entre, s'il n'est des miens, Tant soit de Paris, ne d'Amiens. Bien i lais mes amis aler Karoler, dancier et baler: Si ont ung poi de plesant vie Dont nus sages hons n'a envie. Là sunt servi d'envoiseries, De treches et d'espingueries, Et de tabors et de vieles, Et-de rostruenges noveles, De gieuz de dez, d'eschez, de tables, Et d'autres gieuz moult delitables,
[p.007] Jeux d'échecs, de dés et de tables, 10527. Et mille jeux moult délectables. Là, cherchant prés, bocages frais, Aussi parés que perroquets, S'en vont varlets et damoiselles Conjoints par vieilles maquerelles; Puis reviennent ensemble au bain Se mettre en un même bassin, Chapelets de fleurs sur leurs têtes, Par belles chambres toujours prêtes, De Folle-Largesse en l'hôtel Qui les épuise bien et bel Tant qu'ils guérissent à grand' peine. Car moult cher leur fait l'inhumaine Payer son hospitalité, Et telle est sa rapacité, Qu'elle leur fait leurs terres vendre Sans qu'ils en puissent rien reprendre. Je les mène pleins de gaîté, Mais les ramène Pauvreté Froide et tremblante et toute nue; Le seuil je garde, elle l'issue. Jamais un seul ne défendrai, Tant soit-il sage ni lettré. Jusqu'au dernier sou tout y passe; Tous sont réduits à la besace. Je ne dis pas que cependant (Mais ce serait bien fort vraiment), S'ils me faisaient bonne figure, Je serais pour eux aussi dure Et ne les y ramènerais Souventes fois pour rien après; Mais sachez que plus ils y hantent, Et plus en la fin s'en repentent,
[p.008] N'il ne m'osent véoir de honte, 10481. Par poi que chascun ne s'afronte, Tant se courroucent, tant s'engoissent: Si les lais por ce qu'il me lessent. Si vous promet bien, sans mentir, Qu'à tart venrez au repentir, Se vous jà les piés i metés: Nus ours, quant il est bien betés, N'est si chetis, ne si alés, Cum vous serés s'ous i alés. Se Povreté vous puet baillier, El vous fera tant baaillier Sor ung poi de chaume ou de fain, Qu'el vous fera morir de fain[3], Qui jadis fu sa chamberiere, Et l'a servi de tel manière, Que Povreté par son servise, Dont Fain iert ardent et esprise, Li enseigna toute malice, Et la fist mestresse et norrice Larrecin le valeton lait: Ceste l'aleta de son lait, N'ot autre boulie à li pestre; Et se savoir volés son estre, Qui n'est ne souple ne terreus, Fain demore en un champ' perreus Où ne croist blé, buisson ne broce: Cist champ est en la fin d'Escoce, Si frois que por noient fust marbres. Fain, qui ne voit ne blé, ne arbres, Les erbes en errache pures As trenchans ongles, as dens dures; Mès moult les trueve cleres nées Por les pierres espês semées:
[p.009] Et de honte n'osent me voir, 10561. Et pour un peu, de désespoir S'assommeraient, tant ils s'angoissent; Je les fuis parce qu'ils me laissent. Aussi je promets, sans mentir, Qu'à tard viendrez au repentir Si vous franchissez la barrière; Car nul ours, sous sa muselière, N'est si chétif et lâche et lourd Que vous ne serez au retour. Et si Pauvreté vous tenaille Sur son lit de foin ou de paille, Elle vous fera tant gémir, Que vous fera de faim mourir[3], Faim qui, jadis sa chambrière, La servit de telle manière, Que par son ardente âpreté Elle corrompit Pauvreté, Lui enseigna toute malice Et la fit maîtresse et nourrice De Larcin le valeton laid. Elle l'allaita de son lait Sans de bouillie autre le paître, Et si vous désirez connaître Cet être et faible et souffreteux: Faim demeure en un champ pierreux Où ne croît blé, feuille ni cosse; Ce champ est au fond de l'Ecosse Et plus que le marbre gelé. Faim, qui n'y voit arbre ni blé, De ses ongles herbes menues Arrache et de ses dents aiguës. Mais le gazon est mince et clair De ces rocs sur l'immense mer,
[p.010] Et se la voloie descrivre, 10515. Tost en porroie estre delivre. Longue est, et megre et lasse et vaine, Grant soffrete a de pain d'avaine; Les cheveus a tous hériciés. Les yex crués en parfont gliciés, Vis pale et balievres sechies, Joes de rooille entechies; Par sa pel dure, qui vorroit, Ses entrailles véoir porroit. Les os par les illiers li saillent, Où trestoutes humors defaillent, N'el n'a, ce semble, point de ventre, Fors le leu qui si parfont entre, Que tout le pis à la meschine[4] Pent à la cloie de l'eschine. Ses dois li a créus maigresce, Des genous li pert la rondesce; Talons a haus, agus parens, Ne pert qu'el ait point de char ens, Tant la tient maigresce et compresse; La plantéureuse Déesse, Cerès qui fait les blés venir, Ne set là le chemin tenir; Ne cil qui ses Dragons avoie, Tritolemus n'i set la voie[5], Destinées les en esloingnent, Qui n'ont cure que s'entrejoingnent. La Déesce plantéureuse Et Fain la lasse dolereuse, Ne puéent onques estre ensemble Par Povreté qui les dessemble; Mès assés tost vous i menra Povreté quant el vous tenra,
[p.011] Et si je la voulais décrire, 10595. Quelques mots me pourraient suffire: Son corps long, sec, voûté, malsain, A grand besoin d'un peu de pain; Face pâle et lèvre séchée, Sa joue est de rouille tachée Et ses cheveux tout hérissés, Et ses yeux noirs tout renfoncés; L'Œil pourrait, perçant sa peau dure, De ses entrailles voir l'ordure; Les os lui sortent par le flanc Tout vides de moelle et de sang; Ce semble, elle n'a point de ventre, Si ce n'est la place qui rentre, Et son double pis ballottant Au revers de l'échine pend; Par la maigreur ses mains grandissent Et ses genoux pointus saillissent; Ses talons hauts, étroits, aigus, Semblent de chair tout dépourvus, Tant chagrin, tant maigreur l'oppresse. Non, la plantureuse déesse Cérès, qui fait les blés venir, Par là ne peut chemin tenir; Conduisant ses dragons, lui-même Jamais n'y viendra Triptolême [5b], Car les destins ne veulent pas Qu'ensemble ils se joignent là-bas. Onc la déesse plantureuse Et Faim la pauvre malheureuse Ne s'allieront en vérité, Trop les divise Pauvreté. Mais Pauvreté bien assez vite Jusque-là vous fera conduite,
[p.012] Se cele part aler volés 10549. Por estre oiseus si cum solés; Car à Povreté toutevoie Torne-l'en bien par autre voie Que par cele que je ci garde: Car par vie oiseuse et fetarde Puet-l'en à Povreté venir. Et s'il vous plesoit à tenir Cele voie que j'ai ci dite, Vers Povreté lasse et despite, Por le fort chastel assaillir, Bien porrés au prendre faillir. Mès de fain cuit-ge être certaine Que vous iert voisine prochaine; Car Povreté set le chemin Miex par cuer que par parchemin. Si sachiés que Fain la chétive, Est encores si ententive Envers sa Dame et si cortoise, Si ne l'aime-ele ne ne proise, S'est-ele par li soustenuë, Combien qu'ele soit lasse et nuë, Qu'el la vient toute jor véoir, Et se vet avec li seoir, Et la tient au bec, et la baise Par desconfort et par mésaise: Puis prent Larrecin par l'oreille Quant le voit dormir, si l'esveille, Et par destresce à li s'encline; Si le conseille et endoctrine Comment il les doit procurer Combien qu'il lor doie durer. Et Cuer-Failli à li s'accorde Qui songe toute jor la corde
[p.013] Lorsque vous tiendra dans ses rets, 10629. Si par hasard vous désirez Par là traîner votre paresse Comme soulez sans nulle cesse. Bien rencontre-t-on Pauvreté, Au surplus, d'un autre côté Que par ce sentier que je garde; Car par vie oiseuse et couarde On peut à Pauvreté venir, Et s'il vous plaisait à tenir Cette route que j'ai ci dite, Vers Pauvreté lâche et maudite, Pour le château-fort assaillir, Vous pourrez aisément faillir. Mais Faim sera, j'en suis certaine, Votre voisine fort prochaine, Car Pauvreté sait le chemin Mieux par cœur que par parchemin. Or sachez que Faim la chétive Est encore si attentive Envers sa dame, par semblant (Car point ne l'aime, et cependant Faim n'est que d'elle soutenue, Combien que soit piteuse et nue), Qu'elle la vient toujours revoir Et se vient avec elle asseoir, Et la tient au bec et la baise A grand déconfort et mésaise, Puis par l'oreille Larcin prend, L'éveille quand le voit dormant, De détresse vers lui s'incline, Et le conseille et l'endoctrine Comment il leur doit procurer De quoi leur misère endurer.
[p.014] Qui li fait hericier et tendre 10583. Tout le poil, qu'el ne voie pendre Larrecin son filz le tremblant, Se l'en le puet trover emblant. Mès jà par ci n'i enterrés, Aillors vostre chemin querrés. Car si le chemin volés sivre, De tout bien vous verrés délivre, Que ne m'avés pas tant servie Que m'amor aiés deservie.
_L'Amant à Richesse._
Dame, par Diex, se ge péusse, Volentiers vostre grâce eusse, Dès-lors que où sentier entrasse, Bel-Acueil de prison getasse, Qui léens est emprisonnés: Ce don, s'il vous plest, me donnés.
_Richesse._
Bien vous ai, dist-ele, entendu; Et sai que n'avés pas vendu Tout vostre bois gros et menu; Ung fol en avés retenu, Et sans fol ne puet nus hons vivre, Tant cum il voille Amor ensivre[6]. Si cuident-il estre moult sage Tant cum il vivent en tel rage: Qu'en ne doit pas apeler vie Tel rage ne tel desverie;
[p.015] Et Cur-Failli à Faim s'accorde, 10663. Qui songe toujours à la corde Et craint que Larcin le tremblant, Son fils, ne soit surpris volant, Et céans ne soit mené pendre; Lors sent son poil dresser et tendre. Mais par ici point n'entrerez; Ailleurs votre chemin cherchez, Car si ce chemin voulez suivre, A votre avoir il faut survivre. Vous pouvez donc d'ici partir, Car aussi bien, pour conquérir Mon amour et ma courtoisie, Vous ne m'avez assez servie.
_L'Amant à Richesse._
Dame, par Dieu, si je pouvais, Votre amour volontiers aurais; Aussi je vous demande en grâce Que par votre sentier je passe Pour Bel-Accueil de sa prison Tirer, octroyez-moi ce don.
_Richesse._
J'entends bien, dit-elle, et n'ignore Que vendu n'avez pas encore Tout votre bois gros et menu. Un brin en avez retenu, Car toujours un brin de folie Conserve celui qu'Amour lie[6b], Et tant qu'il vit en tel tourment Il se croit sage assurément.
[p.016] Bien le vous sot Raison noter, 10609. Mès ne vous pot desasoter. Sachiés quant vous ne la créutes, Moult cruelment vous décéutes. Voire ains que Raison i venist, N'estoit-il riens qui vous tenist; N'onques puis riens ne me prisastes Dès-lors que par amors amastes; Qu'amans ne me vuelent prisier, Ains s'efforcent d'amenuisier Mes biens, quant ge les lor départ, Et les regietent d'autre part. Où déable porroit-l'en prendre Ce qu'uns Amans vodroit despendre? Fuiés de ci, lessiés m'ester.
_L'Amant._
Ge qui n'i poi riens conquester, Dolens m'en parti sans demore. La bele o son ami demore, Qui bien iert vestu et parés. Pensis m'en voir tous esgarés Par le jardin delicieus Qui tant ert bel et précieus, Cum vous avés devant oï; Mès de ce moult poi m'esjoï Qu'aillors ai mis tout mon pensé. En tous tens, en tous leus pensé En quel manière sans faintise Ge feroie miex mon servise: Que moult volentiers le féisse, Si que de riens n'i mespréisse;
[p.017] Mais on ne peut appeler vie 10691. Telle rage et telle furie; Bien vous le sut Raison noter Sans pouvoir vous désassoter. Sachez que quand vous ne la crûtes Moult cruellement vous déçûtes. Voire avant que Raison y vînt N'était-il rien qui vous retînt, Et rien depuis ne me prisâtes Dès lors que par Amour aimâtes; Amants ne me veulent chérir, Mais ils s'efforcent d'amoindrir Mes biens, dès que je leur dispense, Et les gaspillent sans prudence. Où diable pourrait-on puiser Ce qu'un amant peut dépenser? Or partez, laissez-moi tranquille.
_L'Amant._
Voyant tout effort inutile, Triste aussitôt je suis parti. Je la laisse avec son ami A la belle et riche vêture. Pensif je vais à l'aventure Par le jardin délicieux Qui tant est bel et précieux, Comme vous l'ai dépeint naguère; Mais je ne m'en éjouis guère. Ailleurs mes pensers vont errants; Je pense en tous lieux, en tous temps, Comment je puis mon devoir faire Le mieux, d'une honnête manière. Moult volontiers je le ferai Et ma parole n'oublierai,
[p.018] Car n'en créust de riens mes pris, 10639. Se de riens éusse mespris. Moult se tint mes cuers, et veilla A ce qu'Amis me conseilla: Male-Bouche adez honoroie En tous les leus où gel' trovoie; De tous mes autres anemis Honorer forment m'entremis, Et de mon pooir les servi: Ne sai se lor gré deservi, Mès trop me tenoie por pris, Dont ge n'osoie le porpris Approchier si cum ge soloie, Car tous jors aler i voloie; Si fis ainsinc ma penitence Lonc-tens en tele conscience, Comme Diex set, car ge fesoie Une chose, et autre pensoie. Ainsinc m'entencion double ai, N'onc mès nul jor ne la doublai. Traïson me convint tracier Por ma besoigne porchacier. Onc traïstre n'avoie esté, N'encor ne m'en a nus reté.
[p.019] Car je serais trop méprisable 10723. Si d'un tel crime étais capable. Moult se tint mon cœur et veilla A ce qu'Ami me conseilla, Et dès lors toujours Malebouche J'honorais, ce monstre farouche, En tous les lieux où le trouvais. Pour tous mes ennemis j'avais Aussi, du moins en apparence, Cette même condescendance, De tout mon pouvoir les servais. M'en surent-ils gré? Je ne sais, Mais je n'avais d'autre ressource, N'osant plus diriger ma course Au pourpris comme je soulais, Et toujours aller y voulais! Ainsi je fis ma pénitence Longtemps en telle conscience, Comme Dieu sait; car je faisais Une chose, une autre pensais. Ainsi, jusque-là droiturière, Mon âme est double et mensongère, Trahison il me faut ourdir Si je veux à mes fins venir, Moi que nul n'a soupçonné d'être Jusqu'à ce jour menteur ni traître.
[p.20] LVII
Cy dit l'Amant d'Amours, comment 10663. Il vint à lui legierement Pour lui oster sa grant douleur, Et lui pardonna sa foleur Qu'il fist quant escouta Raison, Dont il l'appela Sans-Raison.
Quant Amors m'ot bien esprouvé, Et vit qu'il m'ot loial trouvé, De tel loiauté toutevoie Comme vers li porter devoie, Si s'aparust, et sor mon chief, En sozriant de mon meschief, Me mist sa main, et demanda Se j'ai fait quanqu'il commanda; Comment il m'est, et qu'il me semble De la Rose qui mon cuer emble; Si savoit-il bien tout mon fait; Car Diex set tout quanque hons fait.
_Amours._
Sunt fait, dist-il, tuit mi commans Que ge as fins amans commans, Qu'aillors nes voil-ge départir, N'il n'en doivent jà départir?
_L'Amant._
Ne sai, sire, mès fais les ai Au plus loiaument que ge sai.
[p.21] LVII
Cy dit l'Amant d'Amour, comment 10749. Il vint à lui légèrement Pour terminer son agonie Et lui pardonna la folie Qu'il fit en écoutant Raison, Pourquoi l'appela Sans-Raison.
Quand Amour après cette épreuve Eut de ma loyauté la preuve, Loyauté telle cependant Que lui devais par mon serment, Il m'apparut et sur ma tête, En souriant de ma défaite, Mit la main et me demanda Si je fis ce qu'il commanda, Comment je suis, ce que j'augure De la Rose qui me torture; Mais il savait bien tout mon fait; Car Dieu sait tout ce qu'homme fait.
_Amour._
Les commandements que je donne Aux fins amants, et qu'à personne Autre ne donne aucunement, As-tu suivi fidèlement?
_L'Amant._
Je ne sais; mais je puis le dire, J'agis en loyal amant, sire.
[p.22] _Amours._
Voire, mès trop par ies muable, 10687. Ton cuer n'est mie bien estable, Ains est malement plain de doute, Bien en sai la vérité toute. L'autre jor lessier me vosis, Par poi que tu ne me tosis Mon hommage, et féis d'Oiseuse Et de moi plainte dolereuse; Et redisoies d'Esperance Qu'el n'iert pas certaine en science, Et por fox néis te tenoies Dont en mon servise venoies, Et t'acordoies à Raison: N'estoies-tu bien mavez hon?
_L'Amant._
Sire, merci! confés en sui, Si savés que pas ne m'en fui, Et fis mon lez, bien m'en sovient, Si comme faire le convient A ceus qui sunt en vostre hommage: Ne m'en tint pas sans faille à sage, Ains m'en reprist moult malement, Et me sermonna longuement, Et bien cuida par son preschier Vostre servise empéeschier Raison quant à moi fu venuë, Si ne l'en ai-ge pas créuë, Tant i séust mètre s'entente; Mès sans faille, que ge ne mente, Douter me fist; plus n'i a mès, Raison ne m'esmovra jamès
[p.23] _Amour._
Certes, mais tu es trop changeant, 10773. Ton cœur n'est pas assez constant, Mais trop malement plein de doute, Bien en sais la vérité toute. L'autre jour me laisser voulais, Pour un peu ravi tu m'aurais Mon hommage, et tu fis d'Oyseuse Et de moi plainte douloureuse, Et d'Espérance tu disais Qu'elle n'est certaine jamais; Tu tenais pour un fol caprice De demeurer à mon service Et même à Raison te rendais; N'était-ce pas d'un cœur mauvais?
_L'Amant._
Sire, merci! Je le confesse. Mais vôtre je restai sans cesse, Et fis même, bien m'en souvient, Mon testament, comme il convient A ceux qui sont en votre hommage. Ne m'en tint pas, c'est vrai, pour sage, Mais m'en reprit moult malement Et me sermonna longuement Raison, quand à moi fut venue, Mais aussi je ne l'ai pas crue. Pourtant elle faillit mon cœur, Tant mit d'éloquence et d'ardeur, Arracher à votre service, Et, je le dis sans artifice, Douter me fit. Mais je promets De ne plus l'écouter jamais
[p.24] A chose qui contre vous aille 10717. Ne contre autre qui gaires vaille, Se Dieu plest, quoi qu'il m'en aviengne, Tant cum mes cuers à vous se tiengne, Qui bien s'i tendra, ce sachiés, S'il ne m'est du cors arrachiés. Forment néis, maugré m'en sai De tant qu'onques le me pensai, Et qu'audience li donné; Si pri qu'il me soit pardonné, Car ge, por ma vie amender, Si cum vous plest à commander, Voil, sans jamès Raison ensivre, En vostre loi morir et vivre. N'est riens qui de mon cuer l'efface, Ne jà por chose que je face, Atropos morir ne me doigne Fors en faisant vostre besoigne; Ains me prengne en méisme l'euvre Dont Venus plus volentiers euvre: Car nus n'a, de ce ne dout point, Tant de délit cum en ce point; Et cil qui plorer me devront, Quant ainsinc mort me troveront, Puissent dire: Biaus dous amis, Tu qui t'es en ce point là mis, Or est-il voirs, sans point de fable, Bien est ceste mort convenable A la vie que tu menoies, Quant l'ame avec ce cors avoies.
_Le Dieu d'Amours._
Par mon chief, or dis-tu que sage: Or voi-ge bien que mon hommage
[p.25] (Contre vous combien qu'elle braille, 10803. Ni contre autre, si peu qu'il vaille), Jamais, à Dieu tant qu'il plaira, Tant que mon cœur à vous sera Qui pour toujours à vous s'attache, Du corps à moins qu'on ne l'arrache! Mauvais gré, voire je me sai, Lorsqu'audience lui donnai, De l'avoir seulement ouïe. Pardonnez-moi, je vous en prie, Car pour mes péchés amender, Quoi qu'il vous plaise commander, Je veux, sans jamais Raison suivre, En votre loi mourir et vivre. N'est rien qui l'efface en mon cœur, Et pour moi le plus grand bonheur C'est qu'Atropos la mort m'envoie Tandis qu'à vous servir m'emploie, Emmi le travail savoureux Où Vénus se complaît le mieux; Car il n'est, je n'en ai doutance, De plus parfaite jouissance. Que ceux qui pleurer me devront Quand ainsi mort me trouveront, Puissent dire: Sans nulle fable Ta mort fut en tout point semblable A la vie, ami, que menais Quand l'âme avec ce corps avais!
_Le Dieu d'Amours._
Par mon chef, tu parles en sage. Or je vois bien que mon hommage