Le roman de Confucius

Part 8

Chapter 82,061 wordsPublic domain

Il monta l’escalier avec difficulté. A sa grande surprise il croisa toutes sortes de personnages qui le saluaient obséquieusement. Il les reconnaissait, bien qu’il ne les ait pas vus depuis des années. C’étaient des fonctionnaires importants, des lettrés, des magistrats, des pères de famille vertueux, tous ceux qu’il avait aimés, sur lesquels il s’était appuyé, tous ceux qui avaient adopté ses doctrines et qui les avaient défendues. Il y en avait des quantités, venus on ne sait d’où, qui avaient envahi sa chambre, et Confucius en reconnut beaucoup qui étaient morts depuis longtemps et à l’enterrement desquels il avait assisté. Tous avaient des visages graves et reconnaissants et étaient revêtus de robes d’apparat. Ils semblaient accomplir un cérémonial et ils saluaient, ils saluaient sans cesse.

Confucius avait envie de leur demander s’ils avaient bien regardé le ciel et s’ils avaient vu les bleus magiques des constellations, ces verts couleur de jade divin, ce sang délicat versé par les étoiles Sin et Tsan. Mais il n’osa pas. Il voyait bien que tous ces yeux de bons fonctionnaires, tous ces yeux rendus myopes par les devoirs étroits, les piétés filiales bornées, les craintives vertus, n’avaient jamais eu assez de pouvoir pour contempler le vrai ciel empli de la flamme des astres.

Il ne dit rien et il se recoucha.

Et il vit apparaître de nouveaux fonctionnaires, de nouveaux magistrats, de nouveaux pères de famille qu’il ne connaissait pas, et il comprit qu’ils n’étaient pas encore nés, que c’étaient ses futurs disciples des âges à venir. Tous le saluaient, tous lui rendaient hommage, tous avaient la même admiration pour ses doctrines, la même incapacité à voir le ciel et il était le maître de ce peuple vertueux et myope.

Il détourna la tête et il regarda au-dessus de lui. Le plafond lui parut plus bas qu’à l’ordinaire, étrangement pesant, et sur le plafond il y avait d’innombrables sentences morales qui étaient celles qu’il avait énoncées durant sa vie. Que de sages vérités! Que de bons enseignements! Mais il aurait bien voulu ne pas les voir. Il les aurait changés volontiers contre le plus petit morceau de bleu céleste. Les préceptes glissaient, se croisaient, se multipliaient et c’était toute son âme que Confucius contemplait dans ces textes rigoureux, mesurés, raisonnables qui devaient être l’enseignement des hommes.

Il étendit les bras pour chasser ces images. Mais alors les fantômes eurent l’air de croire que Confucius leur rendait leur salut et ils s’inclinèrent avec plus d’ardeur autour de lui, ils ployèrent des dos cérémonieux comme leurs conceptions des hiérarchies, ils branlèrent des crânes dénudés comme des imaginations sans poésie, et ce fut au milieu de dix mille salutations, de dix mille génuflexions rituelles que Confucius entra dans la léthargie dont il ne devait sortir que par la porte de la mort.

LA DISPARITION DE LAO-TSEU

Lao-Tseu sentit un soir une plus grande solitude l’envelopper et il comprit que son disciple Siu-Kia était mort quelque part, dans un point de l’immensité de son voyage.

Il était très vieux et ses jambes le supportaient à peine. Mais son esprit se développait sans cesse et devenait plus clairvoyant et plus actif à mesure que son corps devenait plus lourd et plus immobile.

Il eut un soir une vision singulièrement nette d’une vallée de la terre, dans un cercle de montagnes élevées.

Au milieu, serpentait une rivière paisible où fleurissaient des lotus tellement grands qu’il n’en avait jamais vu de pareils. Il y avait des blocs de pierre superposés qui avaient vaguement l’apparence de maisons. Des cèdres les abritaient et ces cèdres formaient de petits bois séparés entre eux par des terrains sans végétations et semés de cailloux blancs. Toute la vallée était enclose dans des murailles presque à pic et ne devait communiquer avec le reste du monde que par un sentier que Lao-Tseu voyait dans le flanc d’une de ces murailles et qui était tellement étroit qu’un homme mince et très agile aurait eu de la peine à y passer.

Un cèdre plus grand que les autres était au milieu de la vallée, et le seul indice qui faisait penser que ce lieu était habité était un banc de pierre circulaire orné de sculptures qui entourait le tronc énorme du cèdre.

Une impression de sérénité se dégageait de ce lieu muet et Lao-Tseu pensa que c’était là que devaient vivre les hommes parfaits, gardiens de la sagesse perdue et directeurs cachés de l’humanité dont il savait l’existence par la plus antique tradition de la terre.

--Dans cette vallée viendront mes deux frères, se dit Lao-Tseu, celui de l’Inde et celui des pays où il y a des temples de marbre au bord de la mer bleue. C’est là que je dois aller.

Or, échappé à quelque troupeau, un bœuf errait depuis longtemps dans la partie sauvage du jardin qui entourait le palais des Esprits de la terre. Une amitié était née entre le bœuf et le sage et c’est sur le dos de cette monture que Lao-Tseu décida d’entreprendre son voyage.

Il partit. Il se dirigea vers le col de Hang-Kou par où Siu-Kia était sorti de la Chine. Il avançait lentement et, sur son chemin, chacun s’étonnait de voir un aussi prodigieux vieillard s’en aller, sur le dos d’un bœuf, vers les régions inconnues de la terre.

Sa renommée était grande dans tout l’empire car la sagesse filtre par des voies inconnues dans les âmes des hommes et il n’est pas besoin à la vérité de beaucoup de paroles pour être entendue.

Les gouverneurs offraient à Lao-Tseu l’hospitalité de leurs palais et des anachorètes avertis par des bergers descendaient des montagnes pour le voir passer. Lao-Tseu n’acceptait que le présent de quelques grains de riz et d’une parole amicale et suivait sa route.

Ce fut un peu avant d’arriver à la passe d’Hang-Kou qu’il se laissa glisser au pied du bœuf qui le portait et resta étendu sans connaissance pendant que celui-ci beuglait tristement.

Le mandarin In-Hi, qui commandait cette région de la frontière, avait appris son passage et venait au-devant de lui avec une escorte. Il le recueillit dans son palais et il le soigna.

C’était un lettré à l’esprit subtil qui connaissait et admirait la philosophie de Lao-Tseu.

Quand le sage fut rétabli, In-Hi s’efforça de le dissuader de poursuivre son voyage. L’automne était venu. Au delà du col d’Hang-Kou, où finissait l’empire, s’étendaient des solitudes sauvages et illimitées. Comment traverserait-il ces déserts? Mais la résolution de Lao-Tseu était prise. Il irait à la recherche du mont Kouen-Lun auprès duquel devait se trouver la mystérieuse vallée des hommes parfaits, où il y avait un banc de pierre autour d’un grand cèdre et qui était le but de son voyage.

Pour gagner du temps et laisser passer l’hiver In-Hi demanda comme une faveur à Lao-Tseu d’écrire pour lui le résumé de ses doctrines. Et c’est seulement afin de remercier In-Hi de son hospitalité que Lao-Tseu résuma dans le Livre de la Voie et de l’Amour les vérités essentielles qu’il avait méditées durant sa vie.

Mais lorsque le livre fut terminé et que le printemps fut venu Lao-Tseu décida de reprendre sa route. Il refusa l’escorte qu’In-Hi voulait lui donner. Il refusa aussi les chevaux qui lui auraient permis de franchir plus rapidement les régions désertiques où les voyageurs meurent par la soif et les hallucinations des sables. Il préférait son bœuf fidèle à cause de l’amitié qui les unissait.

C’est à la passe d’Hang-Kou que les hommes vivants virent Lao-Tseu pour la dernière fois.

Toujours du côté de l’Ouest! Le vieux sage chemina durant des jours uniformes, sous un soleil de plus en plus ardent, se contentant d’une poignée de riz et de quelques gorgées d’eau chaque soir. Puis le riz qu’il avait emporté s’épuisa, les outres qui étaient suspendues à ses côtés se vidèrent. L’air se mit à brûler et des réverbérations aveuglantes firent croire à Lao-Tseu qu’il marchait sur un immense miroir d’or, enfermé sous un couvercle de lumière. Le bœuf se mit à marcher à pas tout petits, comme s’il était lui-même un vieillard centenaire jusqu’au moment où il s’affaissa et mourut.

Du côté de l’Ouest était le mont Kouen-Lun et la vallée des grands lotus sur la rivière paisible! Du côté de l’Ouest Lao-Tseu poursuivit sa route. Au bout d’une journée entière il voyait encore le corps du bœuf mort à peu de distance de lui.

Lao-Tseu s’assit sur le sable pour prendre un peu de repos. Le soleil se couchait, mais il avait une couleur de sang et disparaissait dans un ciel cendré, plombé, métallique. De l’infini de l’horizon accourait un vent mugissant et ce vent transportait de grandes colonnes de sable, pareilles à des montagnes mobiles. Lao-Tseu pensa que c’étaient de vraies montagnes et que, sans doute, le mont Kouen-Lun devait se trouver parmi elles. Il soupira en songeant à leur éloignement. Mais alors, dans la nuit tombante, il perçut que les montagnes se transportaient vers lui et il vit en même temps deux autres voyageurs qui marchaient dans le sable et lui montraient de la main le plus haut sommet de la chaîne mouvante. Il les reconnut aussitôt. L’un venait de l’Inde et l’autre du bord de ces mers éloignées dont il ne savait que la couleur claire. C’étaient ses deux frères par l’esprit, venus dans le monde pour accomplir la même mission. Il voulut les appeler et il fut surpris de savoir leurs noms. Pythagore, le Bouddha, Lao-Tseu étaient réunis.

Il se leva. Il se sentait singulièrement léger. La nuit était venue de tous les côtés de l’horizon et de grandes avalanches de sable s’écroulaient sur la forme corporelle du vieillard Lao-Tseu. Mais son esprit n’habitait plus cette forme. Le sage de Chine, entre le sage de l’Inde et le sage de la Grèce, pénétrait dans la vallée secrète où leurs égaux les attendaient, au milieu de la clarté rayonnante de l’univers spirituel.

FIN

TABLE

Pages. Aux hommes d’Occident 7

LA JEUNESSE DES SAGES

Le gardien de la maison de Confucius 11 Prunier-Oreille 14 Les deux sages de la Chine 17 La mère de Confucius et la licorne 20 Mong-Pi 23 Les salutations de Confucius 27 Le livre suprême 31 Le palais des Délicieuses Pensées 36 Le palais des Esprits de la Terre 41

LE MARIAGE DE CONFUCIUS

L’enterrement de l’humble Lu 49 Le bleu de l’étoile Ki 55 Le luth de Ki-Kéou 59 Le mariage 62 Le présent caché de la musique 69 Tao 74

CONFUCIUS ET LAO-TSEU

La première carpe 81 Exercice de la piété filiale 84 Le luth brisé 90 Les trois sages de la Terre 94 Le disciple Siu-Kia 97 Les voyages de Confucius 103 Entrevue de Confucius et de Lao-Tseu 110 Prière à la médiocrité 117 La voie parfaite 121

CONFUCIUS MINISTRE

Le prince Tin 125 Les miroirs brisés 130 Le règne de la vertu 136 Le rêve de Confucius 140 La belle Miao-Chen 145 L’entrevue de Kia-Kou 152 Les trois têtes de Mong-Pi 160 Les quatre-vingts jeunes filles 163 Le triomphe de la joie 168

LA VIEILLESSE DES SAGES

Le retour de Siu-Kia 175 Le départ de Siu-Kia 182 Mong-Pi et le chien 185 La mort de Ki-Kéou 190 La mort du chien de Confucius 196 La mort de Confucius 200 la disparition de Lao-Tseu 207

18-27.--Saint-Germain-lès-Corbeil.--Imp. Willaume.

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IMP. CREMIEU, R. DES SUISSES, PARIS.