Part 6
Quand le roi de Tsi fit inviter le roi de Lou à une amicale entrevue par un ambassadeur vêtu de bleu en signe d’amitié et accompagné de cavaliers bleus comme lui, Confucius pressentit tout de suite un piège, car il possédait la clairvoyance des choses humaines. Comme il cultivait le courage autant que les autres vertus, il décida d’accompagner son maître à l’amicale entrevue qui devait avoir lieu à Kia-Kou sur le territoire de Tsi. Et, comme il cultivait aussi la prudence, il donna l’ordre au Taï-Fou de la guerre de suivre le char royal avec une troupe de cavaliers bien armés.
Les deux souverains et leurs ministres devaient s’entendre sur le sujet qui les divisait depuis longtemps et qui était la possession de trois villes du royaume de Lou dont le roi de Tsi s’était emparé, au mépris de toute justice. L’entrevue devait avoir lieu au coucher du soleil, à cause de la représentation qui devait suivre et à laquelle l’ombre de la nuit donnerait plus de beauté.
Dans une grande prairie une estrade avait été dressée au milieu de bosquets de bambous et de canneliers, et les deux souverains y prirent place avec leurs ministres.
Tout de suite Confucius parla avec la fermeté d’un homme qui réclame ce qu’il est juste de réclamer et qui sait pouvoir faire appuyer la justice par la force.
La nuit était venue pendant le cérémonial de l’accueil, les premières formules de politesse, les hypocrites protestations. Le prince Tin, les yeux perdus dans le ciel du soir, semblait se désintéresser du débat. Confucius parlait, mais la force de son raisonnement lui permettait de suivre ce qui se passait autour de lui et l’événement dont il lisait la trame sur le visage du roi de Tsi et de son ministre Yen-Ying.
Des porteurs de lanternes sortaient des bosquets de bambous et entouraient l’estrade de tous les côtés. Une triple rangée s’échelonna sur chaque côté de l’escalier qui faisait communiquer l’estrade avec la prairie. Confucius remarqua que les lanternes, au lieu d’être bleues comme l’amitié, étaient rouges comme la violence et que tous les porteurs étaient revêtus de la cuirasse et avaient à leur ceinture le sabre des guerriers.
Le ministre Yen-Ying s’était levé. Il allait jeter le masque. Confucius ne lui en laissa pas le temps. Il saisit le gong que tenait un serviteur et il en frappa plusieurs coups précipités.
A ce signal le Taï-Fou de Lou et ses cavaliers sortirent du bois voisin où ils attendaient et accoururent à travers la prairie vers l’estrade qu’ils enveloppèrent, avec un grand cliquetis d’armes. Quelques lanternes tombèrent, quelques sabres furent tirés. Il y eut un moment de confusion. Les gens de Lou et ceux de Tsi attendaient l’ordre d’en venir aux mains. Yen-Ying s’avança pour crier cet ordre.
Confucius le prévint encore.
--J’ai pensé que l’heure du spectacle était venue, dit-il, et j’ai voulu que ces quelques hommes d’escorte fussent témoins des divertissements qui sont préparés.
Yen-Ying évalua silencieusement les forces en présence et s’inclina. Il fit signe à Yan-You et à sa troupe de s’avancer.
Le prince Tin n’avait pas interrompu sa rêverie.
Les musiques qui retentirent aussitôt étaient inusitées, plus voluptueuses, plus étranges que celles que l’on entend d’ordinaire; il y avait des éclats de tambour qui heurtaient la raison et des plaintes de flûtes qui déchiraient le sens de la pudeur.
Mais avant que Confucius ait pu s’indigner de l’inconvenance de telles harmonies, les comédiens avaient commencé la représentation de la pièce.
Or cette pièce mettait en scène les amours de la reine Wen-Kiang avec un guerrier ridicule qui portait une tête d’âne. La belle Miao-Chen était si délicieuse dans le rôle de la reine que, lorsqu’elle parut, il y eut un frisson dans l’assistance et toutes les lanternes oscillèrent dans l’air comme si les porteurs étaient ivres.
Confucius eut la présence d’esprit de déployer son éventail devant le visage du prince Tin pour lui dérober l’éclat des yeux violets tout en l’entretenant à voix basse des trois villes dont il exigeait la restitution. Ainsi occupé par le jeu de l’éventail il n’écouta que d’une oreille et la pièce était déjà presque finie quand il perçut quelle scandaleuse injure elle constituait par son sujet en même temps qu’un perfide appel à la démence du prince Tin.
Il se leva pour l’interrompre. Mais des rires tumultueux couvrirent sa voix. Mong-Pi, porteur de la tête d’âne, mimait de façon si plaisante la joie d’un guerrier caricatural favorisé par l’amour d’une divine créature que les spectateurs s’asseyaient sur le sol pour rire à leur aise et que les cavaliers de Lou se laissaient tomber de leur cheval en s’esclaffant.
Puis un silence passa soudain et les paroles indignées se figèrent sur les lèvres de Confucius. Miao-Chen dansait. Elle dansait presque nue avec un léger mouvement de ses seins et de ses hanches étroites. Elle avait mis sur son visage l’expression de la plus parfaite pureté en même temps que son corps exprimait le frémissement du désir, l’attente de la volupté. Et à mesure que cette volupté grandissait en elle comme si elle était sortie du plus profond de son corps mince, ses yeux, pareils à l’eau d’un étang un soir d’orage, devenaient plus intensément violets et plus ingénus et elle les fixait, comme il le lui avait été commandé, sur le prince Tin.
Mais en vain. L’éventail de Confucius passait et repassait et tout le temps que dura la danse le sage ministre entretint son souverain des plus graves sujets et occupa son attention.
Or, les fautes doivent être suivies par les châtiments et les forts ne doivent pas supporter l’injure sans devenir faibles. Le Taï-Fou de Lou se tenait maintenant à la droite de Confucius prêt à venger l’injure, et les cuirasses des cavaliers étincelaient circulairement. A peine Confucius avait-il laissé éclater sa colère que le roi de Tsi se confondait en excuses et que le ministre Yen-Ying se tordait les mains de désespoir. Ils n’étaient pour rien dans tout ceci. A leur insu cette pièce avait été représentée. Il ne fallait accuser que d’indignes histrions.
Confucius ne consentit pas à se retirer sans une réparation visible et immédiate. Yen-Ying lui offrit de faire mourir à l’instant toute la troupe des comédiens sur le lieu même où l’injure avait été commise. Confucius trouva, dans son amour de l’humanité, que ce massacre était exagéré et inutile. Il n’exigea que la mort de la femme impudique qui avait dansé. Il savait qu’il détruisait ainsi un des contraires de la vertu, une des formes du mal sous son aspect le plus tentateur, le plus mystérieusement attrayant et le plus détestable.
Quand on vint la chercher, la belle Miao-Chen riait, assise dans la prairie, une tête d’âne sur les genoux et, parfois, elle posait son jeune visage sur l’épaule de son compagnon Mong-Pi. Elle crut qu’il s’agissait de récompenses, de félicitations, et elle tomba à genoux, avec allégresse, toute petite devant l’énorme puissance des hypocrisies royales et des convenances officielles.
Un peu plus tard, Confucius ayant fait signer au roi de Tsi la restitution des trois villes, prenait congé de lui avec mille salutations. Il entendit des cris déchirants et il s’arrêta au moment de monter sur son char.
--Ce n’est rien, dit Yen-Ying. C’est le bouffon Mong-Pi qui pleure la femme qu’il aimait.
LES TROIS TÊTES DE MONG-PI
Cette nuit-là, Confucius eut un rêve.
Mong-Pi se tenait auprès de son lit, mais Confucius remarqua avec surprise qu’il avait trois têtes différentes qu’il posait tour à tour sur ses épaules.
La première tête était celle de la belle Miao-Chen. Elle était plus belle encore que lorsqu’elle dansait; elle le regardait de ses yeux violets et Confucius connut avec certitude que la nuance améthyste des prunelles est bien cette rare lueur qui monte d’un étang où pourrissent des végétations mortes, quand un ciel d’orage s’y reflète. Mais il n’eut pas le temps de réfléchir au mystère qui fait sortir un beau rayon de la putréfaction des eaux, car la tête de Miao-Chen était remplacée par une tête d’âne. L’âne! La stupidité haïssable, l’incongruité, la grossièreté! Mais il n’eut pas le temps de réfléchir à ce je ne sais quoi de fidèle et d’amical qui se dégageait de la bête. C’était le vrai visage de Mong-Pi qui se tenait à côté du sien.
Et Mong-Pi lui dit:
--Je suis la beauté de la courtisane, la folie de celui qui vit en dehors de toute règle; je suis le rire, je suis ta victime, ô Confucius. Tu me persécuteras toujours, car il y a une force en toi qui te fait croire que ta vérité est la seule vraie et qu’il faut obliger les autres à l’adopter. La moralité est ton essence et tu es prêt à me faire souffrir mille supplices pour mon plus grand bien. Je t’échappe sans cesse, mais tu me domines parce que tu es l’ordre et que tu commandes aux gardiens des portes et à ceux qui ferment, le soir, les grilles séparatrices des quartiers. Courtisane, je me mettrai nue malgré toi pour troubler les adolescents; musicien, je jouerai les hymnes insensés qui procurent aux hommes les rêves défendus. Je ferai éternellement ton désespoir, ô fils du sous-préfet, maître des révérences, parfait magistrat, modèle des ministres. Tu auras de ton côté les pères de famille pleins de bon sens, les matrones vénérables, les hommes sensés, les hommes vertueux, toute la société organisée. Je continuerai à vivre avec des gens de peu, partageant mon temps entre la prison et la grande route, mais, malgré le mépris que tu auras de moi, tu souffriras de n’arriver jamais à me faire faire amende honorable devant ta saine raison. Tu peux briser le luth, couper la tête de Miao-Chen, arracher mon cœur de ma poitrine, je ne saurais périr, car je suis éternel et je renaîtrai sous la forme de la cigale oisive ou du rossignol inutile. De nous deux, ô sage, tu te crois sans doute le meilleur, mais j’ai sur toi une supériorité que tu ignores, c’est que je ne saurais t’en vouloir, car je suis ton frère, ô Confucius!
LES QUATRE-VINGTS JEUNES FILLES
Confucius mangeait peu, dormait à peine, travaillait énormément. En vain ses disciples l’exhortaient-ils au repos. Il leur répondait que la prospérité du royaume exigeait toutes les heures de sa vie. Il leur céda pourtant à la fin. Il consentit à rester chez lui un jour, un seul jour.
Et c’est ce jour-là, pendant qu’il dormait, qu’arrivèrent les magnifiques présents envoyés au roi de Lou par le roi de Tsi.
Ils arrivèrent par la porte du Nord, au milieu d’une garde d’eunuques, sur des chevaux blancs, et c’étaient quatre-vingts jeunes filles avec des peaux laiteuses comme de jeunes amandes, des reins souples comme des feuilles de palmiers, des lèvres rouges et humides comme le plaisir charnel.
Elles venaient de Yang-Tchéou, ville renommée dans tout l’empire pour le caractère lascif de ses habitants. Là il y avait des écoles de danse et des écoles de musique, et l’art de la volupté était enseigné aux femmes dès leur plus jeune âge. Yen-Ying s’y était rendu lui-même et il avait acheté avec le trésor de Tsi les plus belles créatures qu’il avait trouvées, sachant bien qu’il récupérerait le trésor de Tsi par l’abaissement du royaume de Lou.
Les quatre-vingts jeunes filles traversèrent la ville comme un songe voluptueux, et le prince Tin, qui se promenait sur le rivage de l’île en forme de losange, entendit la musique de leurs luths et vit leurs formes blanches aux bords des jonques qui s’avançaient sur les flots. Par plusieurs côtés à la fois, les jeunes filles débarquèrent; elles coururent en riant dans les cinq palais; elles remplirent les allées des jardins; elles débordèrent les gardes des portes; elles gravirent les escaliers de marbre; elles firent monter vers le ciel une immense bouffée de joie.
Et toutes répondaient au prince Tin, quand il les questionnait:
--Nous sommes les suivantes de la merveilleuse, de la mystérieuse, de la splendide que voilà.
Et elles désignaient la plus belle d’entre elles qui avait un port de jeune reine, une améthyste en forme d’étoile sur le front et était vêtue d’une tunique mauve assez transparente pour laisser voir un corps parfait.
Le prince Tin s’avança à la fin vers cette créature d’élection et lui demanda son nom.
Elle écarta le voile dont elle cachait son visage, elle fixa sur lui d’immenses yeux violets et elle dit modestement:
--Je suis la reine Wen-Kiang et je reviens habiter mon île.
Le prince Tin s’aperçut tout à coup que le printemps avait fait repousser les branches des canneliers dans l’allée et que les narcisses sortaient de terre avec force comme si la substance musicale éparse dans l’air leur donnait la vie. Il vit qu’il était au centre de l’immense miroir bleu du lac et qu’il marchait à côté de celle à laquelle il avait pensé si longtemps. Chemin faisant il cueillit un bouquet de narcisses qu’il lui tendit, et, comme la reine Wen-Kiang se montrait étrangement provocante, il n’eut pas de scrupules à l’entraîner doucement vers ses appartements et elle n’eut pas d’hésitation à le suivre. Elle y mit même un empressement qui n’aurait pas paru royal si le prince Tin n’avait pas été aveuglé par le désir.
La nuit vint. Des lanternes s’allumèrent comme les prunelles du plaisir. Une farandole blanche parcourut l’allée, le long du lac, et sembla envelopper les cinq palais d’une voluptueuse couronne.
Les soldats avaient abandonné leurs armes, les lettrés leurs livres. Des barques sillonnaient le lac et d’elles s’élevait un chant qui montait vers les étoiles comme une longue branche de cristal. Parfois un vénérable mandarin regagnait la terre, emportant vers sa maison, comme un morceau de jade blanc, symbole de la pureté essentielle, une précieuse jeune fille.
Par la communication du rythme des danses l’ivresse qui s’était emparée de l’île gagna toute la cité. Chacun rejeta le joug trop pesant d’une trop parfaite moralité. Les fenêtres closes s’ouvrirent. Par les portes dérobées glissèrent des formes de femmes avides de choses furtives, de rendez-vous défendus.
On vit des fonctionnaires qui s’en allaient accomplir une cérémonie rituelle à la pagode des Ancêtres Impériaux, sur une colline voisine, jeter les bâtonnets d’encens et les vases de lait et s’élancer à grands pas vers le quartier mal famé de la ville.
Sur le seuil du Tribunal des Rites, le grand-maître des Châtiments s’arrêta, poussa un soupir et revint sur ses pas en disant:
--Où sont mes vingt ans?
En une seule nuit s’écroula l’œuvre que Confucius avait édifiée pendant des années.
Car il bâtit sur le sable celui qui prend la morale des hommes pour fondement de la société, celui qui ne tient pas compte de la beauté cachée de la passion, de la vertu du désordre, de la force créatrice du plaisir, et qui ne sait pas qu’il n’y a pas de plus magnifique aliment pour nourrir l’âme et l’élever que l’amour, le simple amour de l’homme et de la femme.
LE TRIOMPHE DE LA JOIE
Une alouette ironique battit de l’aile sur sa fenêtre et Confucius s’éveilla enfin. L’insistance de l’alouette à faire avec son bec de petits trous irréguliers dans le mica des carreaux lui fit pressentir qu’il y avait quelque chose de changé autour de lui dans le respect de ce qui devait être respecté.
Il s’habilla à la hâte. Sa garde et ses porteurs ne l’attendaient pas devant la porte autour de son palanquin. Dans la rue, il faillit être renversé par un ivrogne. Puis il se frotta les yeux, faisant un rêve singulier. L’auguste directeur des cérémonies rituelles marchait sans escorte devant lui et il étreignait une créature svelte et impudiquement vêtue qui, par jeu, lui caressait parfois le nez avec une plume de paon.
--J’ai trop dormi, pensa Confucius. Le songe se poursuit dans la réalité.
Comme il atteignait les bords du lac, la continuation du rêve se manifesta ainsi:
A demi couché au fond d’une barque sur un amoncellement de roses effeuillées, se tenait le Taï-Fou de la guerre. Il était visiblement ivre. Une lanterne de papier peint se balançait au-dessus de sa tête et il oscillait avec elle en riant stupidement. Une toute petite femme était sur ses genoux et il lui lançait parfois une poignée de feuilles de roses dans les cheveux.
Cette lanterne allumée en plein jour et la disproportion qu’il y avait entre l’énormité du Taï-Fou et la petitesse de sa compagne furent pour Confucius les symboles matériels de la débauche sous son aspect le plus hideux.
Il ne put s’empêcher de faire à cette image irréelle un signe impérieux.
Le Taï-Fou y répondit en jetant négligemment vers lui une poignée de roses et, comme la barque était tout près du rivage, l’une d’elles toucha le front de Confucius et une petite épine le piqua légèrement. Il perçut, au moyen de cette véridique épine, que ce qu’il prenait pour un songe était une réalité, et il pressentit l’étendue de la catastrophe qui frappait le royaume de Lou.
Sur le seuil du palais, il se fit annoncer au prince Tin. Mais celui-ci lui fit répondre qu’il ne pouvait le recevoir. Il attendit vainement. Il ne devait jamais plus se trouver en sa présence.
L’autorité de Confucius mourut mystérieusement dans toutes les âmes en même temps. Les rouages des administrations qu’il avait créées ne fonctionnèrent plus qu’avec lenteur et finirent par se disloquer. Les dignitaires du royaume ne vinrent plus demander ses ordres. On cessa de lui obéir. Il ne put en référer à l’invisible souverain. Un joueur de luth reçut, sans qu’il en fut avisé, le titre de grand Ordonnateur des fêtes du royaume avec des pouvoirs discrétionnaires. L’eunuque de Tsi, qui avait conduit les quatre-vingts jeunes filles et qui passait pour un homme de mœurs détestables, devint gouverneur des cinq palais de l’île en losange, et des jardiniers semèrent d’innombrables narcisses et transportèrent des canneliers avec de longues branches fleuries.
Yan-You vint avec sa troupe s’installer sur la grande place de la ville, en face du temple de la Perfection immaculée. Il avait perdu ses deux principaux artistes, car Mong-Pi avait disparu après la mort de la belle Miao-Chen. Mais, selon la méthode qui lui était familière, il instruisait les gens du peuple dans l’art du chant, il organisait des chœurs immenses qui emplissaient toute la ville d’un immense chant de joie.
Il n’y eut aucun ordre royal précis. Confucius sentit qu’il était rejeté, éliminé, par le jeu naturel des choses, lui et ses règles morales, ses lois vertueuses, lui et son implacable amour du bien.
Il décida de quitter le royaume de Lou et il donna rendez-vous un matin aux quelques disciples qui n’avaient pas encore troqué leurs robes noires contre des robes de parade.
Il tint à ne rien emporter, à s’en aller plus pauvre qu’il était venu, car il était sincèrement désintéressé.
Mais Tseu-Lou et Tseu-Kong vinrent seuls au rendez-vous. Confucius attendit longtemps inutilement dans la mélancolie matinale d’une rue déserte. A la fin il se mit en route avec ses deux compagnons fidèles.
Or un chien errant, un misérable chien jaune, se mit à marcher derrière son cheval et ne voulut pas le quitter.
Confucius le connaissait bien. Ce chien avait élu pour domicile le seuil de sa maison. Il le voyait chaque jour et il était obligé de prendre un bâton pour l’empêcher de rentrer chez lui, car il estimait que la possession d’un chien est contraire à la propreté domestique.
Il le menaça inutilement. Le chien semblait s’être donné à lui. Il s’arrêtait, le regardait avec de grands yeux tristes, puis, quand Confucius repartait, il reprenait fidèlement sa marche derrière lui.
A la fin, Confucius le laissa faire et il dit à Tseu-Lou et à Tseu-Kong:
--Il n’y a pas pour m’accompagner un seul de ces habitants de Lou dont j’ai voulu le bien si passionnément. Et ce chien que j’ai toujours chassé de mon seuil me donne les marques de l’attachement le plus véritable. Comme cela est mystérieux!
LA VIEILLESSE DES SAGES
LE RETOUR DE SIU-KIA
Lorsque le disciple Siu-Kia parut sur le seuil du palais des Esprits de la terre, avec ses cheveux relevés et noués derrière la tête à la manière des Hindous, Lao-Tseu lui tendit les bras, mais il ne manifesta pas une extrême surprise. Et Siu-Kia s’étonna de cette absence d’étonnement et Lao-Tseu lui dit:
--Il m’est venu depuis quelque temps une singulière faculté de voir, en fermant les yeux, ceux auxquels mon âme est liée. Je te distinguais sur les routes. Je voyais la crosse de ton bâton dans les bourrasques de neige de la montagne Loung et les sables des déserts soulevés par le vent n’arrivaient pas à cacher ton ombre. Mais dis-moi ce que tu as vu dans les pays qui sont par delà les frontières de la Chine.
--O maître, dit Siu-Kia, la lune bien des fois a grandi, puis s’est amincie sur ma tête. Par le passage Hang-Kou je suis sorti de l’empire et j’ai traversé des régions où il n’y avait que des loups sauvages et j’ai gravi des montagnes très hautes où les aigles volaient par centaines et frôlaient ma tête de leurs ailes. Les loups m’ont respecté à cause de ma maigreur et les aigles ne m’ont pas crevé les yeux parce que mon désir de connaître donnait à mes prunelles la ressemblance du ciel. J’ai traversé le Fleuve de sable où l’on meurt si l’on fait la rencontre de certains vents brûlants qui sont des génies avec des robes de feu. J’ai passé par le royaume de Chen-Chen et, en marchant vers le Nord-Ouest, j’ai atteint le royaume de Oui, dont les habitants sont inhospitaliers, et le royaume d’Yu-Thian, dont les habitants sont accueillants et doux mais peu nombreux et où il y a des monastères carrés, en pierres noires, au sommet de montagnes coniques. Je suis allé toujours vers l’Ouest. Les végétations ont changé autour de moi, le ciel a pris une couleur indigo que je ne lui avais jamais vue; j’ai descendu les pentes de Tsoun-Ling et je suis arrivé dans des vallées si heureuses qu’on ne peut les regarder sans pleurer. Il y a des arbres qui ont l’air de jeunes filles amicalement penchées et des rivières dont l’eau est aussi pure que le jade au soleil levant.
Enfin, ayant passé le fleuve Aciravati, je suis parvenu dans le pays des Çakias. Là, il n’était bruit que de la sagesse incomparable d’un fils de prince appelé Siddartha.
--Un fils de prince! interrompit Lao-Tseu. Je croyais que, seuls, les très pauvres hommes pouvaient arriver à la sagesse incomparable.
--Il n’en est rien, ô mon maître. Ce Siddartha est fils de Souddhodana, puissant souverain qui a des chars de guerre, des esclaves et des éléphants et qui commande dans la ville de Kapilavastu. Mais tous les biens de son père, son palais et sa propre épouse, Siddartha les a quittés pour le recueillement et la solitude dans la forêt, parmi les bêtes sauvages.
--Son épouse! interrompit encore Lao-Tseu. Je croyais que seul pouvait parvenir à la sagesse incomparable celui qui avait été chaste toute sa vie.
--Il n’en est rien, ô mon maître! De ce Siddartha est même né un fils nommé Rahoula. Or Siddartha a éprouvé à un degré extrême la souffrance des hommes condamnés à la maladie et à la mort. La pitié qu’il éprouvait pour leur ignorance et leur misère lui a déchiré le cœur. Il s’est assis sous l’arbre Peï-to et il y est demeuré jusqu’à ce que l’illumination lui vînt et qu’il connût le secret de la délivrance. Alors il s’est levé et il a marché parmi les hommes pour leur enseigner le fruit de ses méditations et la vérité qui lui était propre.
--Es-tu parvenu jusqu’à lui et l’as-tu vu? demanda Lao-Tseu. Peux-tu me dire si son visage est splendide et si une lumière rayonnante s’échappe de ses yeux comme celui que j’ai vu dans mon rêve.