Part 3
On parlait tellement de bonheur autour de Ki-Kéou que celle-ci s’accusait de ne pas en éprouver davantage. Et elle s’accusait aussi d’une sorte d’appréhension, d’un désir de s’en aller loin analogue à ce que doivent éprouver les oiseaux quand ils se sentent pris dans la glu.
Et elle se reprocha d’éprouver encore cela lorsque, seul avec elle, sous la glycine du jardin, Confucius lui dit avec une tendre solennité:
--Il y a trois bonheurs que procure le mariage et que nous allons connaître à loisir. La douceur de l’amour mutuel--et il lui serra tendrement la main,--la noblesse des vertus familiales--et il leva un doigt vers le ciel,--la beauté du devoir conjugal--et il baissa modestement les yeux.
Que de nobles qualités reflétait son visage: Bonté naturelle, amour des parents, respect de la famille, désir de perpétuer sa race, désir d’enseigner le bien aux hommes. Ki-Kéou sentait tout cela et elle pensait que son cœur devait être foncièrement, irrémédiablement mauvais pour éprouver cette envie de fuir. Ah! la solitude avant l’aurore, dans le vieux jardin plein de mauvaises herbes, où les gouttes de rosée recouvraient d’étoiles les arbres! Plus jamais elle ne retrouverait cela! Une vie inéluctablement vertueuse l’attendait. Mais la première heure nocturne lui en paraissait bien difficile à vivre!
Un secours lui vint pourtant.
Elle s’était étendue sur le lit, elle avait entr’ouvert sa robe et placé sur son visage le plus docile sourire possible. Dehors on entendait des cris et des rires et la clarté des lanternes illuminait tristement la pièce.
Alors Confucius s’étant dévêtu, comme il convenait, fit une génuflexion, selon le rite, devant le lit où il allait se rapprocher de son épouse et accomplir l’acte familial essentiel.
Ki-Kéou, les yeux fermés, entendit quelque part résonner un luth qu’elle connaissait, un luth fraternel qui lui apportait une petite aide, presque rien, tout ce que peut faire contre ces dieux vainqueurs appelés ordre social, vertu, famille, la fantaisie peu raisonnable, la rêverie inutile, la camaraderie des poètes qui ne se connaissent pas.
LE PRÉSENT CACHÉ DE LA MUSIQUE
Cette année-là fut une année d’abondance pour les récoltes. Comme contrôleur des greniers publics, Confucius fut appelé à créer un dépôt de grains supplémentaire qui devait servir de réserve pour les temps de disette.
Profitant des pleins pouvoirs qu’il avait reçus du roi de Lou, il décida d’établir ce dépôt dans une partie des maisons de la rue basse de la ville dont il indemniserait les habitants. Il purifierait ainsi, par la saine présence du grain, ce quartier qui était la honte du Tséou.
La maison qu’avait habitée Lu et où Mong-Pi vivait maintenant solitaire, faisait partie des maisons que l’on devait transformer. Quand Mong-Pi sut ce qui avait été décidé, il déclara que plutôt que d’abandonner son vieux toit incliné il préférait être enseveli sous les grains, et il lança au loin les taëls d’argent qu’on lui apporta de la part du contrôleur des greniers publics.
--Je suis en présence d’un conflit de devoirs, dit Confucius lorsqu’il fut informé de la chose.
Il médita quelque temps.
--La raison de l’État doit passer avant la raison d’un individu, même si celle-ci s’appuie sur les plus nobles sentiments, puisque l’État est la réunion de tous les individus et par conséquent de tous les nobles sentiments.
Et il donna l’ordre d’expulser Mong-Pi, en veillant toutefois à ce qu’il ne se précipitât pas sous les grains pour être étouffé, selon sa promesse.
Mong-Pi coucha désormais à la belle étoile. Il n’avait emporté de sa maison qu’un morceau de bois qu’il avait grossièrement sculpté et qui représentait sa mère Lu. Et il continua à accomplir maintes actions déraisonnables, à chanter et à rire sans motif, et à pleurer quelquefois quand il était en haut de la colline, à côté du tertre, parmi les genévriers.
Et Confucius grandit en sagesse, en vertu et en connaissance. Sa renommée fut bientôt telle, malgré son jeune âge, que beaucoup de gens venaient de loin pour entendre sa parole, étudier l’histoire et la morale avec lui. Il fut à la fin obligé d’ouvrir une école et il eut des disciples.
Il s’aperçut un jour qu’un étrange amour de la musique lui était venu. Il ne savait pas comment. Mais il était certain que les sons harmonieux développaient en lui le goût de la vertu. Il alla étudier le luth avec un grand musicien qui s’appelait Siang, et il devint vite un artiste consommé. Toutefois il établissait une grande différence entre la musique correcte et celle qui ne l’était pas, celle qui fait tendre à la perfection et celle qui développe des passions déréglées.
A cause de cette différence il fut obligé d’interdire à son épouse Ki-Kéou de se lever avant l’aurore pour aller jouer du luth dans le jardin. D’abord parce qu’il n’était pas convenable de faire de la musique quand tout le monde dort encore, ensuite parce qu’il y avait dans les airs qu’elle jouait une certaine langueur, quelque chose d’ailé et de magique qui ne convenait pas à l’épouse d’un contrôleur des greniers publics.
Il acheta à Ki-Kéou, pour qu’elle jouât à des heures normales les airs qu’il lui indiquait, toute une variété de luths neufs qu’il fit venir de la capitale du royaume de Lou.
Mais Ki-Kéou ne savait jouer qu’avant l’aurore et sur son ancien luth de jeune fille. Elle se résigna, car on n’a jamais vu de révoltes d’oiseaux dans les cages. D’ailleurs elle était enveloppée par la bonté de Confucius comme par un filet de soie blanche. Elle l’admirait et elle disait:
«Il m’a comblée. Je lui dois tout. Et moi je n’ai rien pu lui donner de ce qu’il aime, ni textes sacrés, ni hymnes religieux, ni paroles des anciens empereurs! Comment pourrais-je jamais m’acquitter?»
Elle ne savait pas qu’elle lui avait donné pourtant le plus inestimable des présents. C’était avec les harmonies de son luth que s’était insinué dans l’âme de Confucius, par d’invisibles vibrations subtiles, l’amour de la musique dont il faisait tant de cas. Et lui l’ignorait aussi, car les hommes ne peuvent pas croire que le meilleur de leur âme, le germe de leur sagesse et de leur art, ce sont les femmes ignorantes qui le leur apportent.
* * * * *
Un jour que Confucius s’entretenait en marchant dans la campagne avec Tseu-Lou et Tseu-Kong, jeunes hommes riches qui étaient venu s’installer à Tséou pour écouter ses enseignements, il vit sur le chemin paraître Mong-Pi.
Mong-Pi boitait plus qu’à l’ordinaire et semblait très las. Il s’agenouilla devant Confucius:
--Puisque tu m’as tout pris, dit-il, prends aussi mon âme et transforme-la. Enseigne-moi la sagesse. Je veux être ton disciple.
--Je ne demande pas mieux que de t’instruire et de te réformer, dit Confucius, mais pourquoi dis-tu que je t’ai tout pris?
Mong-Pi se tut.
Confucius réfléchit et, se tournant vers Tseu-Lou et Tseu-Kong, il ajouta:
--Peut-être a-t-il raison. La substance de la sagesse est faite avec la substance de la folie.
TAO
Ce fut un léger souffle, une haleine, qui palpita près du visage de Lao-Tseu. Il se leva et il suivit un je ne sais quoi d’invisible qui le précédait.
Le palais des Esprits de la terre était désert et le soir qui allait venir alourdissait les arbres du jardin. Lao-Tseu se dirigea sans hésiter vers le grand bloc de marbre noir qui soutenait le palais du côté du soleil levant. Il y avait là une antique dalle de pierre et il pensa tout de suite que c’était sous cette dalle qu’il fallait chercher.
Il prit une bêche de jardinier et il commença à creuser. Mais il s’aperçut bientôt que la dalle basculait. Elle recouvrait un espace vide où reposait un coffre de bronze rongé par le temps. Sur le coffre était le nom de Fo-Hi.
Lao-Tseu, tremblant d’émotion, prit le coffre dans ses bras et, pieusement, il le transporta dans le palais. Dans ce coffre, sans doute, avaient été déposés par Fo-Hi les secrets sur la destinée de l’homme avant sa naissance et après sa mort. Celui qui avait remplacé le langage des nœuds noués à des cordes, par l’écriture, celui qui avait apprivoisé les six sortes d’animaux domestiques allait lui transmettre la connaissance suprême d’où toutes les connaissances découlent.
Lao-Tseu ouvrit le coffre et il regarda.
Immaculé comme la vérité, embué comme le mystère dont elle est enveloppée, il y avait, dans le coffre de bronze souillé par la terre, un bloc de jade azuréen. Dans sa douceur était la bienveillance de la race et ses qualités excellentes. Dans son poli brillait l’intelligence des premiers empereurs, dans son compact leur fermeté, dans son éclat uniforme leur droiture. Et ce jade resplendissait, dans la certitude de son bleu parmi les voiles des nuances exquises, pareil à l’esprit divin de l’homme, sous la terrestre écorce de la forme.
Un mot, un mot unique était gravé sur le jade.
Vainement Lao-Tseu le retourna dans tous les sens, admirant la fluidité spirituelle de la pierre essentielle que le règne minéral produit comme les gouttes de son âme, dans l’espoir de trouver un autre texte complémentaire.
Il n’y avait que l’unique mot qui se suffit à lui-même, le verbe du commencement et de la fin, et ce mot était:
--Tao.
Lao-Tseu posa le bloc de jade sur le sol et s’agenouilla devant lui.
Le soleil tombait au loin et de tous côtés la lumière se leva.
--O innommable, dit-il, toi qui es sans forme, toi qui ne te mesures pas avec le temps, toi que ne borne pas l’espace, que le verbe ne désigne pas, je suis toi, je suis sorti de ton souffle, j’ai été mesuré par le temps, borné par l’espace, je me suis exprimé avec le verbe et j’aspire à disparaître dans ton inconnaissable aspiration.
J’étais déjà né avant la manifestation d’aucune forme corporelle. J’apparus avant le suprême commencement. J’ai agi à l’origine de la matière simple et organisée. J’étais présent au développement de la masse première. Je me tenais debout sur le faîte du grand océan primordial et je planais au milieu du vide et du ténébreux. Je suis entré et je sortirai par les mêmes portes de l’immensité mystérieuse de l’espace.
J’ai été projeté dans l’innumérabilité des vies. Des millions de fois, je me suis modelé différemment. Réjoui et affligé de ma séparation j’ai tourné dans le cercle. Mais maintenant la lumière conductrice m’a été transmise. Je connais la parfaite perfection initiale où je dois tendre et, né de l’essence unique, je dormirai enfin à l’état de veille dans l’essence unique.
CONFUCIUS ET LAO-TSEU
LA PREMIÈRE CARPE
L’important contrôleur des greniers publics était installé dans la capitale du royaume de Lou et c’est là que Ki-Kéou mit au monde un enfant. Cet enfant naquit d’une taille étrangement exiguë, la nature voulant marquer par là l’insignifiance que garde toute sa vie le fils d’un grand homme.
Et Confucius s’en réjouit, car il est dans l’ordre commun de mettre au monde des enfants par le moyen pieux du mariage. Ainsi les races se perpétuent et il n’est pas d’action plus recommandable que celle qui consiste à augmenter le nombre des créatures vivantes sous le soleil.
Et il arriva à l’occasion de cette naissance un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une joie presque aussi grande que la joie de la naissance elle-même.
Le roi de Lou, afin de marquer la sympathie qu’il éprouvait pour l’excellent fonctionnaire des greniers publics devenu père, lui envoya comme présent, le jour du repas rituel, une carpe, une belle carpe de rivière.
Confucius s’entretenait avec Tseu-Lou et avec Tseu-Kong dans la cour de sa maison, quand le messager porteur de la carpe arriva. Confucius fit d’abord une génuflexion devant le poisson et puis son visage s’illumina et il laissa éclater une joie mesurée mais qui semblait venir de la source des véritables allégresses.
Tseu-Lou et Tseu-Kong crurent d’abord qu’il y avait là une ironie à cause de la modestie dérisoire de ce présent. Ils le considéraient eux-mêmes comme une offense et ils allaient montrer leur indignation pour l’ingratitude du souverain. Mais ils s’arrêtèrent à temps. La joie de leur maître était sincère. Car plus les hommes sont puissants et plus leurs dons peuvent être légers. Ceux qui vénèrent la puissance se contentent du peu qu’elle accorde, car ce peu vient de la puissance.
Confucius envoya Tchang faire de nouvelles invitations pour le repas rituel. Ne fallait-il pas faire profiter le plus d’amis possible d’une nourriture donnée par le roi? Et, pour commémorer la faveur qu’il avait reçue, il appela son fils Pe-Yu, c’est-à-dire le premier poisson, la carpe étant le premier des poissons, puisque le roi vous en fait cadeau.
Et, dans ce jour de satisfaction, il arriva à l’occasion de ce repas et de cette carpe un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une tristesse presque aussi grande que la joie de la réception de la carpe.
Soit qu’elle ne se rendît pas compte de l’honneur reçu, soit qu’elle n’aimât pas la chair de ce poisson, malgré l’ordre de son époux, Ki-Kéou refusa de manger de la carpe. Ainsi les femmes révèlent parfois des instincts sauvages de révolte et de désordre et n’honorent pas ce qui doit être honoré.
Confucius connut que son épouse Ki-Kéou n’avait pas au plus humble degré le sentiment des hiérarchies; il eut la révélation de son infériorité.
A ce repas, le disciple Mong-Pi n’avait pas été invité, parce qu’il mangeait mal.
EXERCICE DE LA PIÉTÉ FILIALE
Comme la tradition de la piété filiale dans l’empire, la santé de la mère de Confucius déclinait. Elle mourut dans l’année Koci-Yeou et Confucius, qui l’avait tendrement aimée, la pleura. Mais le sort des grands hommes est rigoureux, il faut que leur douleur elle-même serve d’exemple aux autres hommes.
L’antique cérémonial voulait qu’à la mort du père ou de la mère, le fils s’interdît toute fonction, qu’il s’enfermât chez lui durant trois années sans sortir une seule fois, pour se consacrer à sa douleur. Cette tradition redoutable, qui causait souvent la ruine de ces familles volontairement captives, n’était plus observée que rarement.
Lorsque sa mère fut enterrée selon les rites, les pieds au midi et la tête au nord, à l’abri des animaux carnassiers, dans un cercueil enduit de vernis et de quatre pouces d’épaisseur, Confucius déclara qu’il comptait observer le deuil rigoureux des anciens, qu’il se faisait une obligation de se démettre de son emploi et il passa la porte de sa maison pour ne plus la repasser durant trois années et demeurer avec l’esprit de sa mère.
Les rites pieux prescrivaient que l’épouse et le fils de l’épouse devaient agir comme l’époux, et, auprès de Confucius, Ki-Kéou fut donc enfermée avec l’esprit de sa belle-mère.
La maison se trouvait à l’extrémité d’un faubourg et elle était assez vaste pour qu’on y méditât tranquillement, mais assez petite pour qu’on y connût l’ennui sans fin. Les dalles de la cour intérieure étaient sombres et usées par des pieds d’antiques habitants de Lou, et quand Ki-Kéou, à mille reprises, les eut comptées, elle n’eut plus le courage de recommencer. Le jardin expirait aux pieds des remparts de la ville et ces remparts, faits de blocs massifs, étendaient sur le jardin une ombre si lourde que, quand Ki-Kéou traversait cette ombre, elle en demeurait pénétrée intérieurement comme si l’ombre avait aussi envahi son âme.
La mère de Confucius avait été une brebis dévouée, de l’espèce de celles qui marchent dans leur laine épaisse les yeux obstinément tournés vers la terre et qui ne voient pas les oiseaux voler autour d’elles. Elle avait à peine vu Ki-Kéou, mais elle avait été importunée par son vol et elle l’avait montré en regardant obstinément vers la terre avec la désapprobation du silence et en ayant l’air d’ignorer son existence.
Lorsque Ki-Kéou fut prisonnière de la maison en bordure des remparts et du jardin à l’ombre lourde, elle commença à entendre la voix de celle qui ne lui avait presque jamais adressé la parole de son vivant.
--Mauvaise bru, tu n’es pas triste de ma mort!
Syllabes sans inflexion tombant de l’unique mûrier du jardin que l’ombre du rempart ne pouvait atteindre et près duquel Ki-Kéou aimait à s’asseoir.
--Mauvaise mère, ton fils Pe-Yu ne suffit pas à ton bonheur.
Souffle verbal qui glissa sur le balcon de bois peint où elle regardait quelquefois passer le porteur d’eau et l’ânier conduisant un âne chargé de riz.
--Mauvaise épouse, tu ne sais pas consoler ton mari!
Cela monta des dalles de la cour. Dans la salle qui était au fond, il y avait l’autel des ancêtres et une lampe y faisait une clarté rouge, dans le crépuscule. Devant l’autel Ki-Kéou perçut Confucius sous sa robe jaune, prosterné, qui priait ou qui méditait. Son dos paraissait énorme, trapu, assez puissant pour porter le poids de la maison et même celui de la ville, avec ses remparts.
Oh! non! Elle ne savait pas consoler son mari! Cet autel des ancêtres était terrible avec sa lampe qui la fixait comme un œil unique. Il ne s’agissait pas de consoler, d’être une bonne mère, une bru pieuse. Il s’agissait de ne pas avoir peur, de ne plus vivre avec une morte qui vous parle, de sortir du temple glacé, d’être quelque part où l’on a un peu chaud au cœur.
Ce soir-là Ki-Kéou se mit à courir dans tous les sens, à fuir en rond dans le jardin et la maison pour échapper à l’accusatrice invisible et atteindre la région où vivent les hommes. Ses ailes heurtèrent la porte d’entrée et c’est là où elle défaillit pour se retrouver dans les bras du gardien Tchang, sous l’œil attristé de Confucius.
--L’amour mutuel comporte des charges, dit-il. Mais l’obéissance à son devoir procure à la longue la plus pure joie. Il ne s’agit que de s’habituer à cette obéissance.
Et le lendemain elle trouva à l’endroit de sa chambre où elle avait l’habitude de se tenir un exemplaire du Y-King, le plus abstrait des livres canoniques, affectueuse attention de son mari pour la distraire.
Ki-Kéou chercha à s’habituer. Mais on s’habitue à tout, sauf à la peur. Elle ne pouvait plus s’asseoir sous le mûrier; elle ne pouvait plus marcher dans la cour, regarder les porteurs d’eau et les âniers sur le balcon, à cause de la voix sans timbre, à cause de l’occulte présence, à cause de ce compagnon sans visage qui l’accompagnait dans la maison.
Elle ne s’habitua pas, mais elle obéit. Son sang ne courut plus dans ses veines avec la même ardeur, ses joues pâlirent, ses yeux se creusèrent. La beauté du corps la quitta comme vous quitte un ange à qui l’on ne donne pas l’aliment azuréen dont il se nourrit.
Penché sur les livres sacrés, Confucius se disait, quand il pensait à Ki-Kéou:
--Elle n’est pas intelligente, mais elle pratique la seconde vertu qui est l’obéissance.
LE LUTH BRISÉ
Et un matin, à l’heure où le soleil n’est pas encore levé, Ki-Kéou, qui ne dormait pas, résolut de lutter avec l’ombre ennemie. Et elle alla chercher son arme, le vieux luth dont elle jouait jadis dans le jardin aux herbes.
Elle descendit à pas de loup, traversa la cour silencieuse, passa sans se prosterner devant l’autel des ancêtres, s’avança, dans le ténébreux jardin, plus loin que le mûrier et alors se mit à jouer.
Elle joua des airs légers, des airs d’autrefois où il y avait des danses et des bouffées de chansons et des refrains de vagabonds. Elle savait que l’ombre rôdait autour d’elle avec ses accusations et ses malédictions, et elle se défendait avec ses airs, lui portait les coups de la musique, s’enveloppait dans le rêve de sa jeunesse comme dans une cuirasse de cristal aérien.
--Mauvaise bru! mauvaise mère! mauvaise épouse!
Oui, elle était tout cela. Elle le savait bien, et c’était de se savoir si mauvaise qu’elle dépérissait un peu plus chaque jour et que la délicieuse expression suave de ses traits avait disparu. Mais, pour une fois, elle savourait l’ivresse spirituelle du crépuscule d’avant l’aurore dans le tourbillon léger de la musique.
Un pas rapide retentit dans le jardin. Elle s’arrêta de jouer. Confucius était devant elle.
Il sentait la gravité et l’étendue de son devoir, le devoir de diriger vers le bien une âme faible, celui de réprimer l’inconvenance. Il éprouvait une tristesse sincère de s’apercevoir que Ki-Kéou n’avait pas compris ses enseignements, ne possédait pas la seule vertu qu’il lui attribuait: l’obéissance.
--C’est ainsi que tu honores l’esprit de ma mère morte, dit-il avec sévérité. Tu n’hésites pas à violer la majesté du deuil et à contrecarrer par un scandale nocturne le bel exemple que je veux donner. Pour agir ainsi tu n’aimais donc pas ma mère?
Ki-Kéou regardait Confucius aussi terrifiée que si elle avait été en présence du juge qui pèse les actions humaines dans les enfers.
--Non, murmura-t-elle doucement.
Les yeux de Confucius plongèrent avec horreur dans les yeux innocents de Ki-Kéou comme dans l’abîme monstrueux du Chaos aux jours lointains où le mal naquit de la matière en désordre. Il saisit le luth, emblème de la révolte, des actions incompréhensibles, de l’art insensé en lutte contre la vertu, et il en brisa d’un seul coup toutes les cordes. Puis il le jeta à terre avec colère.
Ki-Kéou poussa un faible cri, pareil à celui d’un oiseau qui meurt, et elle croisa ses mains effilées sur sa poitrine amaigrie.
Honteux de ce geste, indigne d’un sage, Confucius s’éloignait déjà à grands pas.
Insensiblement le jardin s’éclaira d’une lumière confuse comme la conscience d’un oiseau. Les remparts commencèrent à étendre leur ombre pesante. Au loin résonna la clochette d’un bonze.
Juste en cet instant la tête de l’errant Mong-Pi apparaissait au-dessus du mur de terre qui entourait le jardin. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas vu Ki-Kéou! Il savait qu’elle était enfermée dans la maison du deuil. Il voulait apercevoir une seconde le beau visage d’où s’était dégagé, comme une vapeur qui s’élève d’un lac bleu, le premier rêve de sa jeunesse.
Il vit les traits émaciés, le corps grêle, le luth brisé. C’était, dans le jardin sans joie, le fantôme dépouillé de beauté de celle qu’il avait aimée. Le dos de Confucius disparaissait du côté de la maison, arrondi comme la politesse, écrasant comme la vertu.
Mong-Pi se laissa retomber dans la rue. Au pied du mur de terre, accroupi, il pleura longtemps.
Quelle terrible loi humaine! Celui qui recherche la sagesse perd en même temps la beauté. Est-ce que la folie ne vaut pas mieux?
LES TROIS SAGES DE LA TERRE
En ce temps-là, la Chine, couleur d’albâtre au soleil couchant, traversait des jours de décadence. On laissait s’écrouler les monuments, les administrations se désorganisaient, l’empire était morcelé. Par une singulière coïncidence, tous les souverains naissaient incapables ou avec une tare qui rongeait leur intelligence. L’empereur King-Wang était futile et ne s’intéressait plus qu’aux insectes et au plumage des oiseaux. Le roi de Tsi était cruel et faisait mourir par plaisir. Le roi de Lou n’aimait que l’art.
Et après les frontières de la Chine, par delà les déserts occidentaux, dans les immenses régions chaudes de l’Inde couleur émeraude où le Gange descend entre les jungles et les forêts vierges, les peuples étaient malheureux à cause de la captivité de leur âme. Les prêtres, sous la menace des Dieux, les avaient enfermés dans d’étroites castes et le ciel de l’Inde était bas sur eux et la mort ne les délivrait pas à cause du recommencement éternel des vies.
Et par delà le fleuve Indus, et par delà le fleuve Oxus, sur les rivages de la Grèce couleur de marbre au soleil levant, sur toutes les terres que baigne la mer couleur de saphir, la mer des barques phéniciennes et des trirèmes de Carthage, il y avait chez les hommes aux yeux clairs et à la barbe frisée l’attente anxieuse de la parole nouvelle qui rend plus apte à penser, du verbe qui fait aimer par la lumière de l’explication.