Part 17
«Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. Ma maison est le réservoir où se déversent tous les chagrins du canton de Grignan. Privilége de vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé! Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, jamais il n’avait poussé de si bruyants soupirs. C’était vraiment le chevalier de la Triste-Figure. Aussi bien avait-il sujet de se plaindre; en dépit de sa lunette, pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée à ses recherches; il venait de la retrouver; il avait volé auprès d’elle, lui portant un cœur d’hidalgo dont rien ne peut rebuter la constance, et il avait essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun espoir. Je compatis à sa douleur et m’efforçai de le consoler. Je lui représentai qu’il ne devait rien regretter, qu’une odalisque n’eût été dans sa vie qu’une inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était mieux son fait. «D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la femme, la vigne vous reste, car je ne suppose pas qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant; acceptez de bonne grâce cette consolation.»
«Il me répondit en grimaçant: «Achète la vigne qui voudra! Je ne me souciais que de la femme.» Et il me récita de nouveau toute la litanie de son amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de bonne foi; les Malombré sont de ces gens qui se croient toujours eux-mêmes sur parole.
«Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette vigne m’a toujours tentée, et à votre refus j’entrerai en marché avec Mme Mirveil.»
* * * * *
«Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le propos. Il était tout entier à son dépit, qui se tourna en une véritable rage. Il se répandit en récriminations contre M. de Lestang, «l’infâme artisan, disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune.» Et bientôt, ce qui me surprit davantage, il vous enveloppa dans ses invectives et s’exprima sur votre compte avec une aigreur, une violence... Quel grief a-t-il donc contre vous?
«Cette belle marquise! s’écria ce mouton enragé, n’a pas l’air d’y toucher; ce n’est au fond qu’une coquette, et bien m’en prend, je peux me reposer sur elle du soin de ma vengeance.»
«Ce propos me remit en mémoire celui de Mme Mirveil; je voulus en avoir le cœur net. Je montai sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était trop exaspéré pour tenir sa langue en bride, et il me conta qu’à plusieurs reprises il avait aperçu M. Dolfin se glissant dans votre parc, qu’ayant lié connaissance avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler de vous et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, que plus tard il l’avait rencontré cheminant tête-à-tête avec vous dans votre coupé, que tout récemment il était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas M. Dolfin chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, laissé seul dans sa chambre, le premier objet qui avait attiré ses yeux fureteurs était un ruban feuille-morte passé au cou d’une statuette de la Vierge. «Je donne ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban a appartenu à Mme de Lestang. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait une robe feuille-morte. Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme; mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre petit jeune homme en est déjà aux menues faveurs; ce ruban est une promesse, peut-être un souvenir. Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer... A propos, que sont-ils devenus pendant quelques jours? Ils avaient disparu l’un et l’autre. Est-il bien sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père? Ah! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon bien; c’est de moi que vous apprendrez ce que devient le vôtre en votre absence!
«J’étais indignée et le traitai en conséquence; je lui dis dans quelle occasion vous aviez vu chez moi M. Dolfin, et lui déclarai que toutes ses conjectures étaient d’odieuses et ridicules visions.
«Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous attirez pas son courroux; vous n’êtes pas de force, mon brave homme, à vous mettre sur les bras un pareil adversaire.»
«Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de fer; mais de l’humeur dont il était, je ne gagnai rien sur lui: la colère transforme les lièvres en preux. Le pacifique Malombré roulait des yeux terribles, comme s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et il me quitta de l’air d’un homme qui se dispose à mettre flamberge au vent...»
«Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma très-chère Isabelle. Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque chose de vrai dans les extravagances que m’est venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous ai fait connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune homme, dont le caractère est encore pour moi un problème, je voulais vous procurer une distraction, vous enlever pour quelques heures à vous-même; mais je ne pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se brûler comme un papillon à la flamme de vos beaux yeux. Dites-moi ce qui en est; parlez-moi sincèrement, car je ne me consolerais pas si mes bonnes intentions avaient eu de si graves conséquences.»
Je l’avais écoutée sans mot dire.
«En vérité, lui répondis-je avec le plus grand calme, de quoi allez-vous vous soucier? que vous importe?»
Elle me regarda attentivement.
«M. Dolfin est-il venu ici? me demanda-t-elle d’un ton pressant. L’avez-vous revu?
--Oui, madame, lui répondis-je.
--Et serait-il vrai qu’il vous aime?
--Je n’en sais rien.
--Et l’aimez-vous?
--Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, vraiment où serait le mal?»
Elle garda quelques instants le silence.
«Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec quelque vivacité; le pas est glissant. Vous savez si j’entre dans vos chagrins, dans vos ressentiments; mais je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup de tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. Dites-vous qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui a failli achèterait au prix de tous les plaisirs, de toutes les joies de l’amour, un peu de cette considération que donne un passé sans tache. Oh! comme la pauvre créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, se mettre à l’abri de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas, de certains sourires qui la font trembler! La considération! tant qu’on est jeune et que la passion parle, il semble que ce n’est rien; mais à peine avons-nous un cheveu blanc, notre bonheur dépend de l’opinion, et nous voudrions effacer de notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux à faire que de rester honnête: c’est le seul métier qu’elle fasse bien; elle n’a pas de talent pour autre chose; on est toujours gauche dans le mal quand on est embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je vous parle avec une entière conviction) que, quels que soient les torts de Max, et Dieu me garde de les atténuer! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne mettez rien entre le bonheur et vous!
--Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée Max a trouvée en vous, madame! lui dis-je avec amertume. Je l’en félicite de tout mon cœur; mais ne soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses nouvelles; je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et qu’il n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage que je puis faire de la mienne.
--Mon Dieu! s’écria-t-elle, que les maris sont de sots animaux, et qu’ils sont loin de se douter de ce que peut dire et faire une honnête femme en colère!... Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez en révolte; je relève le gant et vous préviens que je m’en vais de ce pas à Réauville surprendre le lièvre au gîte.
--Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez pas d’instruire M. de Lestang du zèle avec lequel vous épousez ses intérêts; mais je doute fort qu’il y soit sensible: il a vraiment de bien autres affaires en tête.»
Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, en repassant devant Lestang, elle me fit remettre un petit billet écrit au crayon, qui contenait ces mots:
«Je m’étais sottement alarmée. Oh! la belle peur que j’ai eue! Vous vous êtes moquée de moi, et vous avez eu raison. J’ai appris à Réauville que M. Dolfin fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. Votre vieille amie vous embrasse.»
V
«L’aimez-vous?» Étrange question que je n’aurais jamais osé me faire à moi-même. «Vous aime-t-il et l’aimez-vous?» Cela était donc possible? Avec toute sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un simple mot, suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des chemins qui semblaient fermés.
Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient irritée, révoltée. Eh quoi! le monde, l’amitié même, prenaient par sa bouche parti pour Max contre moi! Tout lui était permis, tout m’était défendu; ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, et si je m’avisais de me consoler de mon délaissement, si un sentiment un peu vif se glissait dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le droit ni l’envie de me contester, mes faiblesses ou mes entraînements me seraient imputés à crime. Je sais que cette morale a cours dans le monde; mais quelle femme pourrait souscrire à une si criante injustice?»
Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que la démarche de Mme d’Estrel produisit un effet tout contraire à ce qu’elle espérait. J’étais disposée à voir en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait secrètement en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner les sentiments bien faibles encore et bien indécis qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je prenais à tâche de l’aimer; oui, mon cœur se portait au devant de l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère la visite, et il me semblait par instants que l’amour venait, qu’il était venu, que je sentais en moi la présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui accompagne son arrivée.
Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc? me direz-vous. A relire la lettre de Mme de Ferjeux; à ouvrir et à refermer le carnet rouge,--le plus souvent, la lettre et le carnet posés ensemble sur mes genoux, à comparer entre eux deux hommes, l’un perverti par le monde et sa triste science, l’autre simple et naïf comme un enfant; l’un n’ayant de sacré que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné au démon de son orgueil; l’autre enflammé d’une passion héroïque, humble et malheureuse pour les grandes choses.
Et je pensais aussi que dans une cellule de la Trappe il y avait un cœur en proie à de mortels combats. Rivales acharnées, nous nous le disputions, la dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant de chasser mon image; mais le fantôme revenait toujours, éclairant et enchantant la cellule; je lui donnais mes ordres, à ce fantôme; je lui commandais de ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la désespérer... Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais malade. Les brouillards de Paris, où j’avais erré comme une ombre; ce que j’y avais vu, entendu... Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de considération! Elle me vantait le prix de cette perle sans tache! Mais vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui la beauté de votre rivière de diamants! C’est un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour l’avoir, il vendrait à vil prix tout un écrin.
Mais, enfin, qu’espériez-vous? me direz-vous encore. Ce que j’espérais! Je ne sais. Je rêvais à mille choses vagues, et ces songes confus flottaient devant moi comme ces nuages qui, d’instant en instant, changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à suivre dans leur métamorphose.
«Je crois que c’est un lion, Polonius.
--Oui, monseigneur.
--Je crois plutôt que c’est une gazelle.
--Je le crois comme vous, monseigneur.»
Ah! qu’il se passe de choses dans la tête d’une femme qui souffre! Que ses pensées vont vite et vont loin! Comme elles volent sur les nuées et comme elles courent sur la crête des précipices, et comme elles regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur est doux!... Faut-il croire que toutes ces pensées perdues se rassembleront un jour pour nous accuser devant le tribunal d’un Dieu vengeur? Mon Dieu! refaites, si vous le voulez, le monde et les hommes et nos cœurs, mais ne condamnez pas ce que vous avez fait!
Et quel fut le dénoûment de ces rêveries? Ah! voici le dénoûment.
Au commencement de février, j’étais un soir au salon, seule comme à mon ordinaire. La soirée était si belle et d’une douceur si printanière, que j’avais laissée ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse. Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais tristement, car ce jour-là je ne voyais rien dans l’avenir et je me sentais comme à l’abri de l’espérance. Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, je relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la porte, pousse un cri, étend les bras, et, d’un bond, s’élance à mes pieds. C’était lui...
Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux mains sur mon cœur pour l’empêcher d’éclater. Il restait là, dans une attitude suppliante, et comme effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, les mains jointes, levant sur moi des yeux craintifs qui demandaient grâce. Je lui ordonnai de se relever.
«Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, madame, vous ne me chasserez pas sans m’avoir entendu. Hier, avant-hier, je suis venu jusqu’à cette porte; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, j’oserai tout, je dirai tout; je ne puis garder plus longtemps mon secret, il m’étoufferait. Je vous ai aimée du premier instant que je vous ai vue. Vous m’êtes apparue comme une vision; je fus ébloui, je crus rêver; pourtant mon cœur avait pressenti cette rencontre; depuis longtemps il vous cherchait. Tout ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde: la lumière, la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers qui vous annonçaient! Vous étiez son espérance, son attente secrète, car en vous voyant, je dis: «La voilà donc, c’est elle!»
Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux lèvres, la joie dans les yeux, il se serait effrayé des distances qui étaient entre nous, et peut-être aurait-il eu la force de m’oublier; mais j’étais triste, je venais de pleurer; il avait béni mes larmes, béni le malheur, cet ami commun qui me rapprochait de lui et me mettait à portée de son cœur.
«Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, qu’il était peut-être dans ma destinée de consoler vos peines, je sentais le souffle me manquer, et il me prenait des envies de mourir; mais quand je me disais, revenant à moi: Aime et souffre, pauvre fou! elle n’en saura jamais rien!--alors, dans ma rage, j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et choses, tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait de me voir...»
Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de jeunes gens, tous plus beaux que lui, pensait-il, plus dignes d’être aimés, et qui paraissaient se trouver à l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête se perdre, et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par le sabot de mon cheval...
«Ah! j’ai cependant bien combattu! poursuivit-il; j’ai pleuré, j’ai prié, je vous ai maudite; mais le fantôme se riait de mes exorcismes. Le hasard, si le hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha: je reconnus que vous étiez aussi bonne que belle: je vous ai raconté ma vie, et vous n’avez pas souri. Je fis un suprême effort: je m’enfuis à la Trappe; vous y étiez. Partout votre image passait et repassait devant moi; je la voyais marcher le long des galeries du cloître; me réfugiant dans la chapelle, à peine m’y étais-je recueilli, la dalle froide s’échauffait sous mes genoux, et en relevant la tête je vous apercevais debout devant l’autel. Vous, toujours vous! Je vous parlais, je vous suppliais, sans pouvoir fléchir votre inexorable beauté. Où que je fusse, l’air s’embrasait autour de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette maison consacrée à la mort tout m’annonçait les délices de la vie. Le soir, je n’osais me retirer dans ma cellule; je tremblais de m’y trouver seul avec vous. Une nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, il m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront longtemps les échos d’Aiguebelle. Le lendemain, je partis; à peine la porte du couvent se fut-elle refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse! je regardai le ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais affranchi de mes folles superstitions. Mon cœur nageait dans la paix et dans la lumière; la vie m’apparaissait parée d’une beauté mystique, des larmes de joie inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, mes vaines terreurs! Mes chaînes étaient brisées, les tronçons ne se rejoindront pas.--Plus de doute! m’écriai-je; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai pour elle. Mon cœur, qu’elle habite, est un temple; voilà mes autels, voilà mon tabernacle, voilà l’adoration perpétuelle! Elle est en moi; je possède Dieu, et c’est lui qui me commande de vivre et de mourir pour elle; mais le voudra-t-elle?...--Oui, le voudrez-vous, madame? Qu’allez-vous me répondre? Ah! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez me tuer avec un mot.»
Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil?) et surtout son accent, sa voix,--toute cette musique de la passion que je n’avais jamais entendue me remua si profondément que je fus quelques instants comme hors de moi. Heureusement il était trop novice et trop sincère pour profiter de mon trouble, il n’y songea même pas; il craignait d’avoir trop osé et de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une main tremblante l’un des rubans de ma ceinture, et le pressa doucement et humblement sur ses lèvres comme une relique.
J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus maîtresse de mon émotion, je lui dis d’un ton un peu sévère:
«Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une femme. Que parlez-vous d’autel, de tabernacle? Il me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre amour. De telles adorations sont de méchantes fièvres qui passent. Dans quelques jours peut-être, vous rougirez de votre erreur. Que Dieu est grand! direz-vous, et que mettais-je à sa place?»
Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche.
«Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous pouviez lire dans mon cœur. Vous ne savez pas ce que vous avez fait de moi. Je suis un homme nouveau. Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, je les ai follement employées à tourmenter mon âme et ma vie; mais, grâce à vous, je me possède enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi; je me sens capable de vouloir et d’agir; il n’est pas de résolution si hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi à l’épreuve, ordonnez, je suis prêt à tout, et si demain...»
Je l’interrompis d’un geste.
«Écoutez-moi, repris-je; ce qui se passe ici est bien sérieux. Je me suis trompée une fois, une seconde erreur me tuerait. Je crois à la sincérité de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de m’offenser de votre amour; mais me connaissez-vous bien, et saurez-vous m’aimer comme je veux qu’on m’aime? Je suis malheureuse, on s’est chargé de vous l’apprendre; la seule consolation que je rêve serait une amitié vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir un ami qui m’appartînt cœur et âme, qui conformât entièrement ses sentiments aux miens, qui fût capable de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui ne demandât rien, n’espérât rien et sût souffrir sans se plaindre. Je voudrais que cet ami tour à tour se tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon appel, qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il unît la patience au courage, ne connût ni les inquiétudes de la vanité ni les angoisses de la jalousie, et que, sans jamais m’interroger, jamais il ne doutât de moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve?... Ah! croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons nos cœurs. Bon Dieu! je ne sais ce que me réserve l’avenir; je marche à tâtons dans mon malheur; j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine de ce que je veux, incertaine de ce que je sens, j’exige de qui s’offre à m’aider à vivre un dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi le temps de voir clair en moi-même; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir trompé, ni surtout de m’être trompée.» Il se releva.
«Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton triste, mais résolu. Je jure d’être l’ami que vous dites, je saurai souffrir et me taire; pourtant j’ai besoin de croire qu’un jour...»
Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient.
Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur son front le secret de mon avenir. Tout à coup je tressaillis, je venais d’entendre un roulement de voiture dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se présentait si tard? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait de me surprendre?
«Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me revoir avant que je vous appelle; songez que par-dessus tout je veux être obéie.»
Il me prit la main et se contenta de la serrer dans la sienne; il s’essayait à son rôle d’ami.
«Que je suis ingrat! murmura-t-il; je devrais être heureux.»
Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut dans la nuit.
L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra.
CINQUIÈME PARTIE
I
Il est des situations auxquelles il vaut mieux n’avoir pas eu le temps de se préparer. Notre imagination est un artiste; quand elle prévoit, elle met de l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se trompe toujours, parce qu’elle simplifie tout et que rien n’est moins simple que la vie.
Si l’on m’eût annoncé vingt-quatre heures d’avance l’arrivée de Max, j’aurais commencé par être très-émue; puis j’aurais fait d’absurdes suppositions et cherché dans ma tête de femme de quelle façon je pourrais lui témoigner le plus d’indifférence et de mépris,--et après tout ce beau travail d’esprit l’événement m’aurait prise au dépourvu. Le Max qui reparut inopinément devant moi après trois mois d’absence n’était pas tout à fait celui que je connaissais. Sa politesse provocante, ses froides ironies, ses sourires glacés où se marquait une personnalité hautaine qui s’arroge tous les droits et se met au-dessus de tous les devoirs, il avait laissé tout cela à Paris, et il en rapportait une sorte de gravité mélancolique à laquelle j’étais loin de m’attendre. Un Max mélancolique! un Max presque doux! Je n’en croyais pas mes yeux.
Dès le soir de son arrivée, je lui fournis l’occasion de déployer sa nouvelle vertu tout fraîchement acquise. En le voyant entrer, je demeurai d’abord comme pétrifiée de surprise; mais je fus bientôt réveillée de ma stupeur par un sentiment d’irritation qui tenait presque de la douleur physique. Je venais d’avoir l’oreille et l’âme caressées par des mélodies dont la nouveauté doublait pour moi le charme; cette musique m’avait monté la tête, m’avait grisée. J’entends rouler une voiture; le concert cesse. Par une porte, les songes s’envolent à tire d’ailes; par l’autre, la réalité entre en disant: Me voici! Et quelle réalité qu’un mari! Comme le disait un jour Mme de Ferjeux, il n’en est pas d’aussi certaine ni qui saute ainsi aux yeux.
Que l’esprit va vite dans certains moments! Entre l’instant où la porte s’ouvrit et celui où Max s’approcha de moi pour me saluer, j’eus le temps de passer de la stupeur à la colère et de revenir, par un effort de ma volonté, de la colère à une souveraine insouciance,--et ce fut du ton le plus calme que je lui dis: Mais vraiment je crois que c’est vous!--Après quoi je me mis à jouer avec les grains de mon collier.
«Oui, c’est bien moi, me répondit-il d’une voix de basse que je ne lui connaissais pas. Je vous attendais à Paris, vous n’êtes pas venue, je suis parti, et je vous assure qu’en vous revoyant je ne me pardonne pas la longueur de mon absence.