Le roman d'une honnête femme

Part 11

Chapter 113,981 wordsPublic domain

Il se fit une pause, après quoi M. de Malombré reprit d’un ton larmoyant: «Malheureux que je suis! Qui me guérira de mon indigne faiblesse? Vous aimer encore après tant d’affronts, tant de trahisons, tant de promesses dont vous aviez amusé ma crédulité!

--Il est vrai, dit-elle, que je me suis ruinée en promesses. Quand un fâcheux devient pressant, on promet, monsieur, on promet..., mais on change d’avis. Il n’y a que Dieu et les sots qui ne changent jamais.

--Non, rien ne peut vous arrêter, ni mon désespoir...

--Je me suis toujours défiée des soupirs que vous tirez de vos talons.

--Ni votre dignité...

--La dignité! c’est une idée de vieille femme.

--Ni les droits d’une innocente jeune femme dont vous troublez le bonheur.

--Vous moquez-vous de me parler d’elle? Mais ne savez-vous pas qu’elle m’avait ravi un cœur qui m’appartenait? Ignorez-vous que je la hais, et que je donnerais volontiers dix années de ma vie pour avoir la joie de la voir pleurer?

--Ah! vous me rendrez fou, madame! s’écria M. de Malombré. Faut-il que je me mette à vos genoux?

--Ici, dans la poussière du chemin? Gardez-vous-en bien, vous auriez besoin de mon aide pour vous relever.

--Vous m’insultez, madame. Vrai Dieu! je reste ici. Arrive que pourra, je ne vous lâche plus, je m’attache à vos pas, je vous suis comme votre ombre!...

--En ce cas, c’est moi qui quitterai la place! s’écria-t-elle avec colère; mais, entendez-moi bien, je vous défends de remettre les pieds chez moi. Depuis trop longtemps vous me compromettez; vous êtes, monsieur, le fléau de ma vie. Ma dignité, dont vous vous faites l’avocat, mon devoir, tout m’interdit de vous revoir jamais.»

A ces mots, elle partit. Je crois qu’il la suivit. J’entendis encore quelques mots, puis tout rentra dans le silence. «Serait-il vrai, me demandai-je, qu’il y eût un rendez-vous donné?» Et je me répondis: «Mais encore une fois que m’importe, et qu’ai-je affaire de l’apprendre?»

Assurément il ne m’importait guère, et pourtant je demeurai plus d’une heure encore tapie dans mon coin, sans trop savoir pourquoi. Enfin je me mis à réfléchir, et la réflexion me révéla que j’étais restée pour éclaircir un doute qui importait si peu. Comme je me levais pour partir, Max parut dans la clairière. Oui, c’était bien lui. Je m’effaçai derrière le tronc d’un pin. Il venait donc au rendez-vous! Cependant une circonstance me frappa: il était accompagné d’une levrette qu’il m’avait donnée, et dont je faisais ma compagnie ordinaire. Pourquoi l’avait-il amenée? Je crus m’apercevoir qu’il l’envoyait à la découverte. La chienne partait comme un trait, le nez au vent, courait en tous sens, faisait le tour de la lisière du bois, puis, comme se trouvant en défaut, revenait auprès de Max, qui la faisait repartir. N’était-ce pas moi qu’il cherchait?

«Elle ou moi? repris-je, outrée d’indignation. Elle ou moi!... Cette question m’intéresse donc? Tout n’est donc pas mort dans ce misérable cœur? Il remue encore, il y reste une fibre vivante et sensible que le doute peut tourmenter! Quand ne l’entendrai-je plus battre? Quand sera-t-il de pierre?»

Je me glissai à travers les rochers et les buissons, non sans y laisser quelques lambeaux de ma jupe, et j’atteignis la crête du tertre et le chemin qui contourne le parc.

«Il faut que je m’éloigne pour quelque temps, me disais-je. Aujourd’hui j’ai été faible, j’ai pleuré; c’est un avertissement. Demain peut-être je pleurerais encore, je me laisserais surprendre, l’œil insolent de la haine boirait mes larmes. L’événement est trop récent, mon cœur n’a pas encore eu le temps de se bronzer, le mépris n’y a pas tué la colère. Partons, partons; je ne reviendrai que rassurée contre moi-même et certaine de ne me plus démentir.»

A gauche du chemin, au premier tournant, est une croix en fer au pied de laquelle un tronc couché en travers sert de siége aux passants. En portant mes yeux de ce côté, j’avisai, assis sur ce tronc, l’inconnu que j’avais rencontré dans le parc. Il tressaillit visiblement en me reconnaissant, et resta comme la première fois en contemplation devant moi. Je ne doutai plus qu’il n’eût le cerveau malade; mais, se remettant de son trouble, il se leva et vint me saluer avec l’aisance d’un homme du monde.

«Excusez-moi, madame, me dit-il, d’avoir pénétré tout à l’heure chez vous; nulle part dans ce pays, où je suis arrivé depuis peu, les propriétés ne sont closes de murs; cet usage me plaît, mais il met trop à l’aise les indiscrets et les distraits, et j’ai cédé à la tentation d’admirer vos beaux ombrages.

--Ne vous faites aucun reproche, lui répondis-je; mais me trompé-je? il me semble que vous cherchez ou que vous attendez quelqu’un. Si vous aviez besoin de quelque renseignement...»

Il rougit, hésita un instant à me répondre, puis me dit d’une voix émue: «J’attends depuis bien longtemps...»

Et d’un mouvement de tête faisant flotter sur ses épaules ses longs cheveux châtains: «Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, poursuivit-il, et ce que j’ai trouvé, Dieu m’est témoin que je ne le cherchais pas.»

A ces mots, il me salua et s’éloigna.

«Ce jeune homme est singulier, me dis-je; mais un peintre en tirerait parti.»

En rentrant au château, je trouvai une lettre de mon père qui m’arrivait fort à propos. Il me témoignait un vif désir de me revoir. «Arrache-toi à ton bonheur, fille ingrate, m’écrivait-il, et viens charmer par tes récits la solitude de ton vieux père.» A dîner, je prévins Max de mon départ. Il me jeta un regard scrutateur.

«Combien de temps serez-vous absente? me demanda-t-il.

--Quelques semaines, je pense.

--Quelques semaines ou quelques mois?

--Je ne sais trop, répondis-je sèchement.

--Je vous souhaite un heureux voyage, madame, me dit-il, et puissiez-vous découvrir que le Jura ne vaut pas le Ventour!»

Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et se retourner dans sa vie, nulle position n’est bonne, car le mal est partout; en s’agitant, on agite son chagrin, on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui l’aigrit. J’espérais reprendre à Louveau un peu de calme, un peu de force; j’étais loin de compte. La joie que témoigna mon père en me revoyant me fit mal, et j’eus peine à répondre à toutes les questions dont il m’accabla; quels efforts d’imagination je dus m’imposer! Mais il n’était pas seul à m’interroger; dans ces lieux pleins de souvenirs, tout me parlait, tout jusqu’aux routes et jusqu’aux cailloux des chemins. Mille circonstances effacées de ma mémoire s’y retraçaient soudain pour m’affliger; elles se dessinaient comme une broderie lumineuse sur le fond sombre du présent. Au prix de ce qui avait suivi, me répétais-je sans cesse, quelles délices pures et sans mélange que mes tristesses passées!

Je ne puis vous peindre l’émotion que je ressentis en rentrant dans ma chambre de jeune fille. Je m’arrêtai un instant sur le seuil; puis j’entr’ouvris les volets, la lumière entra à flots. Rien n’avait été changé de place, je retrouvais chaque chose, chaque meuble tel que je l’avais laissé; mais quel silence! celui que commande le respect du malheur. Et quel étonnement aussi! Comment m’eût-on reconnue? Dans un coin, j’aperçus une feuille de papier gris. Je savais ce que renfermait ce papier: une fleur séchée, un lis. Vous vous rappelez où et par quelle main il avait été cueilli. Le temps n’avait donc pas marché dans cette chambre; il ne s’y était rien passé! Le lit aussi était demeuré le même: des rideaux blancs, une courte-pointe piquée, une taie d’oreiller en mousseline. O mes sommeils d’autrefois! Et au jour pouvoir s’éveiller sans se dire: Non, ce n’est point un rêve; certaine nuit je l’attendis jusqu’au matin, et quand il parut, ce que je lus dans ses yeux me fit tomber comme morte à ses pieds!... Je n’osais m’approcher de ce lit; je le regardai longtemps; enfin je cachai en pleurant mon visage dans l’oreiller, et une prière folle sortit de mon cœur. Je soupirais après l’impossible, je redemandais une chose perdue, et une voix inexorable me répondait: Jamais, non jamais!

J’étais depuis un mois à Louveau, et je commençais à me sentir incapable de tromper plus longtemps mon père, quand je reçus de Max le billet suivant:

«J’attends des hôtes, et je vous avoue que je serais embarrassé si je devais être seul à les recevoir. Ne viendrez-vous pas remplir vos devoirs de maîtresse de maison? Il me semble que cela rentre dans le programme dont nous étions convenus. Si vous ne venez pas, je n’aurai garde de me plaindre; mais je ne saurai que penser, car je suis naïf, et je crois à la lettre ce qu’on me dit.»

Je ne pus m’empêcher de sourire à cette lecture.

«Il regrette son jouet, me dis-je; l’expérience qu’il avait commencée était pour le moment le grand intérêt de sa vie, et j’ai trompé sa curiosité en m’en allant; il a bien sujet de m’en vouloir...»

Je me représentais un papillon qu’un enfant a pris et qui par miracle s’envolerait avec l’épingle dont il l’a percé. L’enfant le traite d’ingrat:

«Reviens donc, je n’avais pas encore tout vu; cruel! je ne sais pas encore comment tu meurs!...»

Je répondis aussitôt: «Vous avez raison de croire que je reviendrai. Je sais ce que j’ai promis, et je serai exacte à tenir ma parole. Comptez sur moi comme je compte sur vous.»

Mon père n’essaya pas de me retenir. Il s’était avisé depuis quelques jours que je manquais d’appétit et que j’avais un certain air rêveur dont s’alarmait, disait-il, sa clairvoyance. Il se plaignait que mon corps seul fût à Louveau; mon cœur était reparti pour Lestang, et il citait là-dessus ses poëtes: «L’amour est un oiseau doux et cruel, on ne lui peut résister... Andromède, je vous suis maintenant odieux, tandis que toutes vos pensées sont pour le bel Athis.» Je partis deux jours après avoir écrit au bel Athis. Le dernier soir, pour mettre le temps à profit, mon père me traduisit, je crois, plusieurs centaines de vers grecs. J’eus bien des distractions pendant cette lecture; son secrétaire, qui est homme d’esprit, lui poussait le coude en disant:

«Monsieur, vous y perdez votre grec; on ne vous écoute pas.»

Cependant un mot me réveilla: «Je porterai mon glaive caché sous une branche de myrte.» Qui a dit cela? Peut-être le saurez-vous. Ce mot me resta dans l’oreille et dans le cœur; le lendemain, le long de la route, je répétais machinalement: «Je porterai mon glaive caché sous une branche de myrte.» Et je souriais tristement en regardant mes pauvres mains nues et sans défense.

III

Max me remercia sans empressement, mais non sans grâce, d’avoir répondu à son appel. Il attendait, en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas d’arriver; il avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de deux mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un va-et-vient continuel de visiteurs, les uns séjournant, les autres ne faisant que passer, tous gens qu’il fallait loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant tout ce temps je ne fus pas sans occupation! Mille petites et grandes affaires demandèrent mes soins: j’eus bien des arrangements à combiner, je dus songer à bien des détails. Des logements à préparer, des grands dîners, des courses à cheval, des parties champêtres, des concerts improvisés, des charades, un théâtre de société,--à quoi ne fallait-il pas penser! Dès le premier jour, Max s’était reposé sur moi du soin de tout régler; il me regardait faire, et sans me flatter je crois que ma présence d’esprit, la liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon infatigable attention dépassèrent son attente. Je n’étais plus la femme dont il avait vu à Paris les débuts embarrassés, car tandis qu’alors, tout entière à mes rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret, maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant gré de m’étourdir et de me dissiper. Je vous ai dit, je crois, que pour aimer le monde il faut y avoir affaire; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même; c’est à quoi il me servait.

* * * * *

Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux mois? Non, car ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je vous dirai seulement, si vous le voulez, que je jouai une comédie d’insouciance et de gaieté qui peut-être n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir j’étais brisée, que chaque matin les forces me revenaient, et que je bénissais cette belle invention des indifférents qui fait passer le temps et qu’au besoin on peut mettre comme un écran entre son cœur et soi. Je vous dirai aussi que, parmi ces indifférents, plusieurs se lassèrent de leur métier d’écran, qu’ils s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent discrètement en campagne, que plus d’une fois des curiosités téméraires rôdèrent à pas de loup autour de moi, que je pus lire dans plus d’un regard une question plus humble que respectueuse, et que je répondis toujours avec hauteur.

Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne veut) qu’un peintre célèbre dont je vous ai parlé passa quinze jours à Lestang, qu’il me supplia de poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que le dernier jour, dans un moment où nous étions seuls, il changea tout à coup de visage, prit un air sombre, soupira, hasarda les premiers mots d’une déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une rose que je portais dans mes cheveux, que cette petite scène ne m’émut point, que je pris la rose, qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux, je lui dis:

«Voilà tout ce que je peux donner.»

Trois heures plus tard, il était en route pour Paris.

Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit, tourmentée d’insomnie, j’eus avec moi-même des entretiens singuliers? Je me demandais: Le pourrais-je, si je le voulais? et je me répondais: Je ne peux pas le vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure exacte de ce qui m’était possible, je voyais mon âme à nu; je sentais que j’étais également incapable de tout entraînement irréfléchi et des calculs de la coquetterie, que mon imagination avait une invincible répugnance pour les aventures communes, que dussé-je m’aider, je ne m’enflammerais jamais pour un caprice, que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion une complaisance passagère de mon cœur.

Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce; elle ne peut se prêter à aucun partage; il faut qu’elle se donne ou se refuse tout entière: elle n’a le choix qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le vide de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable et passionnée, trop raisonnable pour m’aveugler sur rien, trop passionnée pour me contenter de peu.

Et je me disais encore: Que ces hommes à la mode sont peu de chose! Que leur répertoire est court! Comme on les sait vite par cœur! Le plus souvent leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à se cacher, comme elle se trahit gauchement! Tout leur esprit ne leur sert qu’à mettre en œuvre leur sottise. Tous taillés sur le même patron, il n’est rien en eux qui soit à eux; leurs travers mêmes ne sont pas de leur façon; on dirait qu’ils ont des faiseurs attitrés chez qui ils se fournissent de vices comme ils commandent leurs bottes et leurs habits. Et il en est de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont toutes de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas même le mérite de se tromper, et ces petites âmes sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est fâcheux, c’est qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit, j’avais de l’amitié pour lui; mais je ne sais quelle mouche le piquant, il a voulu, lui aussi, jouer le rôle d’un homme à prétentions; il lui en a mal pris: je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres un sourire qu’il n’oubliera pas. Que Max est supérieur à tous ces gens-là! Il les domine tous de la tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme et une volonté; tel qu’il est, son caractère est à lui; il l’a fondu dans le creuset de sa vie; il avait lui-même fait son moule, et il a jeté la statue en bronze. Pauvres marionnettes que les autres! Comme il serait aisé d’en tirer les fils! Il est d’une autre race, lui; il y a sous ses vices une nature. Aussi l’ai-je aimé, et maintenant je suis condamnée à le haïr; mais que lui importe ma haine? Que puis-je oser? Et quand j’oserais, qu’a-t-il à craindre? Où frapper pour qu’il sente le coup?

Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger mon cœur, à calculer ses chances, à me représenter tous les hasards possibles et la figure que j’y ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion, qu’on est ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère, et que la plus dure des servitudes est de se sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois l’aube me surprit raisonnant encore avec moi-même et me débattant contre l’évidence.

Mais je vous entends: «Et votre conscience, me criez-vous, et la religion! n’avaient-elles pas un mot à dire dans ces débats?» Non, mon père, elles ne disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience, la religion! elles ont parfois d’effrayants silences qui m’étonnent autant que vous.

Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C..., qui revenait des eaux et se rendait dans sa terre de Provence, vint nous voir en passant, et cette visite donna lieu à un incident qu’il faut que je vous rapporte. Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque peine pour m’insinuer dans ses bonnes grâces et pour la mettre dans mes intérêts. Mon brusque départ m’avait mal notée dans son esprit: elle y avait vu, selon son expression, une escapade de pensionnaire, et j’imagine qu’elle passa par Lestang à la seule fin de décocher quelques épigrammes aux _deux pigeons fuyards_, du moins elle ne s’y épargna pas; mais je résolus de la regagner, car c’est après avoir perdu le bonheur qu’on commence à tenir au succès. Je réussis si bien que, dans un moment d’effusion, elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne faire que toucher barres, elle s’arrêta toute une semaine à Lestang.

Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le tour du parc, car elle est ingambe, elle nous dit en revenant:

«Il serait bon de faire murer ce parc; c’est un lieu de rendez-vous, et en battant vos buissons on fait lever un étrange gibier.»

Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance du bois de pins, elle avait entendu du bruit derrière un hallier.

«Je suis peureuse, dit-elle: je tressaillis, je regardai et je ne sus d’abord si ce que je voyais était un sanglier, un serpent à sonnettes ou un brigand; mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus très-distinctement une jeune femme qui s’enfuyait devant moi; au dernier détour du sentier, elle se retourna, me regarda, repartit et disparut.

--Était-elle jolie, madame? demanda Max.

--Cela va sans dire, répondit-elle; mais ne vous montez pas l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai bien lorgnée, et je n’ai vu qu’un minois chiffonné, une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et un peu somnambule d’une chambrière qui a lu _Atala_ et qui attend Chactas.»

Le portrait, quoique peu flatté, était parlant; je sentis que Max me regardait, et j’évitai son regard.

«Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je prends sur la droite, j’avise un nouveau buisson; grand bruit de feuilles; un second lièvre part à dix pas de moi.

--C’était Chactas? demanda Max.

--Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois qu’un dos, de grandes boucles de cheveux châtains et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et là-dessus je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun de vos buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises, et je n’aime pas les émotions.

--Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme dans un moulin; je suis bien tenté de faire une clôture, mais cela serait contraire aux usages du pays.»

Le lendemain matin, Mme de C... me prit à part et me dit d’un air de mystère:

«Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et qu’il n’y ait anguille sous roche.

--Que voulez-vous dire, madame?

--La lune m’empêche de dormir; aussi veillai-je fort tard cette nuit. Comme j’allais me coucher, je crus entendre des pas près de la maison; je m’approchai de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne une ombre humaine qui se dessinait sur le gravier d’une allée. En ce moment, les chiens aboyèrent, et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère, a un défaut grave pour un fantôme dont le premier devoir est la discrétion; elle agit fort à l’étourdie, car dans sa fuite précipitée elle a laissé tomber quelque chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains que les miennes... Tenez, voyez; tout à l’heure au pied d’un rosier j’ai trouvé le carnet que voici. Les grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais, le carnet... Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et celui de cette nuit ne soient de la même couvée.»

J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier feuillet était écrit en italien; au bas, je lus ces mots en français: «Arsène, fuyez les hommes, et vous serez sauvé.»

«Oh bien! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme compromettant. Almaviva a brisé sa mandoline et se dispose à prendre le froc.

--A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne vous pressez pas trop. «Arsène, fuyez les hommes!» Des femmes, pas un mot. Et puis tournez, je vous prie, quelques feuillets: ce que vous allez voir vous surprendra.»

Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six croquis qui étaient comme les épreuves successives du même portrait. On avait cherché en tâtonnant une ressemblance, et on avait fini par la trouver, car dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de me reconnaître.

Mme de C... m’étudiait avec attention; mon étonnement, qui n’était pas joué, dissipa ses soupçons.

«Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un jour près d’ici un homme qui avait à peu près les cheveux et le chapeau que vous dites. Vous verrez que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études de tête pour un tableau de dévotion.

--En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles, et je lui en fais mon compliment, bien qu’au dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort, vous ressembliez plutôt à une Junon antique qu’à une madone; mais, croyez-moi, brûlez ce carnet: j’imagine que Max est jaloux comme un tigre.

--Autant que cela? lui demandai-je.

--Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur, reprit-elle. C’est un de ces caractères extrêmes qui ne gardent ni loi ni mesure; violents dans le bien comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent toujours ce qu’on attendait.

--Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en souriant.

--Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante; vous avez apprivoisé le monstre. Ce que j’ai vu hier m’a fort surprise. Il faut vous dire qu’hier soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur l’oreille; peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois capable de tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit, vous avait mise en verve; pour la première fois, je vous ai entendue dire des folies, et la galerie émerveillée vous contemplait bouche béante. Max se tenait à l’écart; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les bras croisés sur la poitrine, il vous regardait avec une fixité qui me parut bien étrange après un an de mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il détourna la tête et reprit cet air d’insouciance ironique qui lui est familier; mais il n’échappa pas à mes lazzis... Brûlez ce carnet, ma belle enfant, brûlez-le, défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en paix le colombier!»

Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas; ce n’est point qu’il eût du prix à mes yeux, toujours est-il que je ne le brûlai pas.