Part 12
«C'est très amusant de chercher une auto à louer, pensait Julien, quand il en faut une absolument, et que les circonstances vous empêchent de vous arrêter à la question du prix.» L'hôtel lui avait donné l'adresse d'un grand garage, à cinq minutes de là. Il passait devant des magasins assez brillants, et se demandait ce qu'il allait rapporter à Antoinette quand il reviendrait du garage... Des gâteaux! Ils avaient mangé très sommairement. Elle devait, comme lui, avoir faim.
Au garage, il trouva une bonne limousine, vieille de trois ans à peine, et dont le capot important attestait la puissance. Le patron s'offrit à les conduire lui-même à Bourrènes. C'était un homme de quatre-vingt quinze kilos, et qui en avait pesé soixante-deux, au temps où il était coureur cycliste. Ces détails furent fournis à Julien dans la première minute de conversation qu'il eut avec ce chauffeur. Puis il demanda à Julien s'il était parent à M. Mathieu, en villégiature à Pornic. Julien ne connaissait pas M. Mathieu.
--C'est épatant ce que vous lui ressemblez!
Il avait donné des ordres pour remplacer le pneu arrière, dont l'enveloppe était très cisaillée. Dissertation sur les silex qu'on trouvait sur les routes dans le pays: c'était pour ça qu'il n'aimait pas confier sa voiture à des hommes; ils n'épargnaient pas les pneus; c'était à croire qu'ils étaient payés par les marchands de caoutchouc; parallèle entre la grosse voiture et la voiture légère; essai indiscret, pour faire naître une tentation de voiturette dans l'âme de Julien, qui, crainte de s'aliéner les bonnes grâces de son conducteur, ne se montre pas, en principe, rebelle à cette idée. Du reste, ce sympathique chauffeur n'était pas un homme âpre au gain: il désirait surtout causer; et la conclusion des affaires l'intéressait moins que le boniment qui l'y conduisait.
Julien l'écoutait sans ennui. Cependant il avait hâte de rejoindre Antoinette. Il fut convenu qu'aussitôt prête, la voiture viendrait les prendre devant l'hôtel. Il s'en alla chez le pâtissier, et prit une quinzaine de gâteaux. Mais Antoinette, dans sa chambre, était déjà attablée devant un café au lait, entouré de tartines de beurre. Elle n'en pouvait plus de faim, et comme elle avait retrouvé ses facultés d'initiative, elle avait commandé ce goûter en toute hâte. Julien était tout attendri de la voir manger... Il l'aimait... Il avait un besoin ardent, vital de la voir heureuse...
Elle mangea encore deux ou trois gâteaux. Julien en prit sa part, et empaqueta ce qui restait. On ne savait pas, en auto, ce qui pouvait arriver.
Ils se baisaient à pleines lèvres quand on frappa à la porte. Le garçon annonçait que l'auto était en bas. Antoinette remit son chapeau en toute hâte, et l'on descendit... M. Camus, le chauffeur, était sur son siège. Il fut un peu désappointé quand il vit que Julien montait dans l'intérieur avec cette dame. Car il espérait qu'il aurait quelqu'un à côté de lui pour faire la conversation. Comme, à cause de la chaleur, on avait laissé baissées les vitres de devant, il en profitait pour se retourner continuellement, afin de parler aux passagers; ce qui ne laissait pas de donner à ceux-ci une certaine inquiétude. Mais M. Camus était un conducteur habile: il suivait sa direction de l'œil droit, pendant qu'il causait de profil avec Julien, et qu'il lui commentait les curiosités de la route, qu'il lui nommait les propriétaires des châteaux que l'on apercevait dans le lointain, avec un bref aperçu sur la vie privée de ces châtelains.
L'aise de Julien et d'Antoinette n'était gâtée par aucune espèce de dépit de cet enlèvement manqué. Ils se sentaient, au contraire, la supériorité des gens qui ont su commander à leurs passions. De temps en temps, quand la route n'était pas trop droite et qu'il n'y avait pas trop de danger de voir se retourner M. Camus, ils se donnaient un bon baiser bien franc. Vraiment, la joyeuse partie, l'équipée amoureuse ne commençait que sur le chemin du retour.
Parfois, à un coude de verdure, ils s'émerveillaient du même cri, à ces points de vue que l'auto nous montre un bref instant, sans insister. Puis, sur la route, redevenue droite, on apercevait un point noir, qui grossissait. On distinguait une auto, dont on percevait le grognement, cependant que M. Camus répondait avec sa trompe... L'auto n'était plus qu'à cent mètres, Julien et Antoinette, dans ce pays de connaissances, rectifiaient alors la position. Et c'était au fond de leur limousine, deux visages aussi inexpressifs que la tête masquée du chauffeur... M. Camus nommait la marque de la voiture que l'on venait de croiser.
--Voilà qui est bon pour la route. En ville, ça fait un peu de bruit... Mais faut voir ce que ça monte les côtes! Nous en avons une à un client, au garage, une quarante-cinquante. L'autre jour, nous avons gratté une voiture de course.
Si la machine du client grattait les voitures de course, cela suffisait sans doute à l'honneur du garage, car celle qui emmenait Julien et Antoinette avait de moins grandes prétentions. Au bout de trois quarts d'heure de route, M. Camus cessa de se retourner pour parler, très préoccupé avec son attirail de leviers et ses graisseurs. Parfois, il faisait marcher brusquement un de ses changements de vitesse. La machine faisait entendre le bruit énorme d'un géant qui voudrait cracher. Puis, de derrière, on sentait, à une inflexion de tête, que le visage de M. Camus devait exprimer une certaine impatience; les voyageurs ne voyaient de ce visage que le revers, mais ils n'en étaient pas plus tranquilles.
A un moment, il amena sa voiture sur le bord de la route; ce qui n'est jamais un bien bon signe. Puis on s'arrêta.
--Qu'y a-t-il? interrogea Julien, d'une voix timide.
M. Camus répondit par un geste qui ne voulait pas dire grand'chose, et qui n'était ni trop alarmant ni trop rassurant. Il descendit, souleva son capot, tripota quelques organes, porta son doigt sali à ses lèvres, et déposa sur des petits machins de cuivre un peu de salive qu'il examina avec attention. Puis il eut un haussement d'épaules plus violent, souleva le coussin de cuir, qui garnissait son siège, remua dans un coffre toute une ferraille d'outils, comme on cherche un numéro dans un sac de tombola. Au bout d'un instant, il ramena une sorte de crochet de fer, fourragea dans son moteur... L'instant d'après, il remit en marche; le moteur tourna avec un bon bruit: le numéro de tombola était le bon.
La voiture reprit la route à une allure qui n'avait rien d'impressionnant pour les foules. A une petite montée, on crut qu'elle allait s'arrêter encore; mais elle atteignit le sommet et l'on fut sauvé. On arriva à un croisement. M. Camus, sans hésiter, prit un chemin sur la droite.
--On ne continue pas sur Tours? demanda Julien.
--Non, dit M. Camus, nous allons directement sur Bourrènes.
Plus loin, un poteau indicateur donnait Chanteleux à quarante-huit kilomètres. Chanteleux était à trois lieues de Bourrènes. Il n'était pas six heures; on pouvait être à Bourrènes vers huit heures pour le dîner.
Julien et Antoinette préféraient ne pas traverser la ville de Tours où ils connaissaient trop de monde. Mais, d'autre part, avec la voiture de M. Camus, la route nationale était plus sûre.
Ce chemin de grande communication, où ils étaient engagés, était légèrement accidenté. Il y avait en outre, sur le sol, des pierres pointues, qui obligeaient M. Camus à faire de petits crochets. A chaque montée, le bruit des changements de vitesse vous déchirait l'âme; mais la voiture continuait à rouler.
Voilà qu'en arrivant à l'entrée d'un village, M. Camus, après avoir pris un coude, se trouva face à face avec une vache, qui les regarda avec de gros yeux impassibles. M. Camus, pour éviter la vache, donna un coup de volant, et l'auto s'arrêta net: on avait «fusillé» quelque chose à l'intérieur.
Cette fois, un simple haussement d'épaules n'était plus suffisant pour traduire les sentiments intérieurs de M. Camus. On lui toléra un mot énergique, qui le soulagea et l'apaisa complètement. Il regarda sa voiture, et dit à Julien, qui était descendu aussi:
--J'ai cassé ma tige de pompe. Ce n'est rien de ça. Il y a une forge ici. Je vais m'en faire façonner une en un quart d'heure.
--Nous avons un quart d'heure à attendre, dit Julien à Antoinette.
Le mieux était d'aller faire un petit tour. Il posa sa main sur le bras de la jeune femme, et tous deux s'en allèrent lentement à travers le village, un petit village aussi paisible que leur cœur.
--Il a dit un quart d'heure, fit remarquer Antoinette; mais c'est peut-être plus. S'il y avait un télégraphe ici, on pourrait envoyer une dépêche au château, pour dire que nous arriverons après dîner.
--Oui, dit Julien. En somme, nous avons eu une panne d'automobile... Ils trouvèrent un charmant bureau de poste, tout petit, dirigé par une jolie personne brune, qui portait une fleur rouge dans ses cheveux. Ils s'amusèrent beaucoup, parce que cette coquette mais imprévoyante receveuse avait négligé de s'approvisionner de formules télégraphiques, et qu'ils durent employer le revers d'une vieille formule tachée, où une main avait tracé, puis effacé ces mots:
_Pas resu faucheuse mécaniqe._
En sortant du télégraphe, Antoinette vit à une fenêtre une énorme miche de pain gris qui lui fit envie. Ils jugèrent qu'il fallait prendre des précautions, et se nourrir d'avance; ils s'attablèrent dans une petite maison de paysans, où ils trempèrent ce pain extrêmement compact dans du lait qui sentait à peine l'étable.
Antoinette, comme une personne mal élevée, mangeait d'énormes bouchées de pain, qui lui distendaient les joues. Mais, le pain avalé, les traits se reconstituaient, et l'ovale n'était pas altéré. Elle buvait le lait si goulûment que des gouttes blanches lui coulaient au coin de la bouche, et qu'elle était obligée de les rattraper avec la langue, n'ayant pour toute serviette qu'un petit mouchoir grand comme une pièce de cent sous.
--Ce que vous en cachez! dit Julien.
Il lui expliqua que ça voulait dire: Ce que vous mangez! Elle rit tant qu'elle s'étouffa, et sortit sur la route.
M. Camus ne se trouvait pas auprès de l'auto. Et la panne durait depuis beaucoup plus d'un quart d'heure. Ils allèrent jusqu'à la forge, où ils virent leur conducteur en train de diriger le travail d'un forgeron barbu, qui était à la fois borgne et boiteux, dans le fol espoir d'égaler Vulcain après les Cyclopes. La tige de pompe façonnée, il fallut, après avoir rémunéré le travail du maréchal, lui offrir un verre de bière, que Julien et Antoinette eurent beaucoup de peine à refuser. Puis on alla ajuster la tige de pompe, en dispersant toute l'extrême jeunesse du pays, qui s'était agglomérée en colonie autour de l'auto.
A la tombée de la nuit, la voiture put se mettre en route. Julien avait passé son bras derrière le dos d'Antoinette, et, de temps en temps, il attirait à lui la jeune femme. Mais M. Camus avait retrouvé sa bonne humeur, et constamment à demi-tourné vers ses passagers, leur faisait le récit de tous ses accidents d'auto, et celui des raids de nuit qu'il avait exécutés comme automobiliste militaire, sans oublier la description complète de la dernière journée des grandes manœuvres, avec le dénombrement des forces en présence, la composition des états-majors, et le thème des opérations.
La nuit tombant tout à fait, il dut s'arrêter pour allumer les phares, ne trouva qu'une seule et précieuse allumette qu'il fallut extraire de la boite avec les précautions d'un naufragé dans une île déserte. Enfin les deux grandes lumières blanches s'allumèrent, et la voiture partit à la poursuite d'un éblouissant et court horizon.
Julien et Antoinette n'avaient cessé d'être joyeux pendant toute cette balade en auto. Par moments, ils ne pensaient même plus aux graves événements qui, quelques heures durant, avaient modifié leur vie. Ils étaient tout à la joie d'être ensemble. Mais la nuit tombée et surtout l'approche de Bourrènes les attristèrent. Quand ils virent les maisons du village, qui se trouvaient à une demi-lieue du château, il leur sembla que quelque chose allait les séparer. Et, malgré lui, Julien serra la main d'Antoinette.
Voici la route du château, la route blanche et sinueuse, qui s'en va à travers les champs découverts. C'est là que bien des fois ils sont venus se promener ensemble. Mais c'est aussi cette route que prennent les hôtes du château, et le marquis. Elle n'est plus toute à eux, comme les grands chemins de tout à l'heure.
Peut-être à ce moment sentirent-ils l'un et l'autre qu'ils avaient manqué d'héroïsme et que leur bonne tranquillité, qu'ils avaient eu si peur de perdre, n'avait pas que des charmes.
Il aurait fallu prendre son parti de sa faiblesse, se dire: «Nous n'avons pas pu fuir. Hé bien! nous n'avons pas pu... Tâchons de vivre le plus heureusement possible la vie qui est à notre portée.» Julien n'avait pas cette bonne grosse quiétude. Pendant que la voiture entrait sur l'allée sombre qui l'amenait au perron, il se disait qu'il avait été indigne et lâche... Et pourquoi n'avait-il pas pris cette femme qu'il aimait tant, qu'il désirait maintenant de tout son être?... Il oubliait qu'au moment où il aurait pu la prendre, il était mal disposé. Il se disait, comme tant d'autres: «Je n'ai pas profité de l'occasion,» sans se souvenir qu'à l'instant où elle avait passé, l'occasion était moins agréable...
Les invités étaient sur le perron du château. Pendant que Julien réglait largement M. Camus, désireux que ce chauffeur un peu bavard et compromettant s'en allât au plus vite, Antoinette, avec force gestes, racontait et dramatisait leur accident. Jamais, autant que dans ce récit, une vache, rencontrée par une automobile, ne fut si près de la mort. Elle ajouta ce qu'ils avaient convenu de dire: ils avaient été visiter le musée d'Angers. Les assistants en prirent ce qu'ils voulurent.
Craignant d'avoir à donner trop de détails, et d'être obligée de parler, à ce Lorgis investigateur surtout, des œuvres de l'École Française exposées au Musée, Antoinette se hâta de dire qu'elle était harassée de fatigue, et tendit la main à toutes les personnes présentes, Julien vint, à son tour de bête, à la distribution de ces bonsoirs affectueux.
CHAPITRE XXVII
Dernier chapitre.
Il était remonté dans sa chambre, très agité et très malheureux. Il se déshabilla, mit un pijama et vint s'accouder à la fenêtre. Il n'était pas question de se coucher. Il ne dormirait pas. Il fallait ouvrir la fenêtre toute grande, rêver, tel Rolla, devant la nuit immense, et tâcher de mettre un peu d'ordre dans ses tumultueuses pensées.
... Non. Il ne pouvait pas en rester là. Antoinette, le lendemain, ce soir peut-être, ferait le bilan de cette journée. Après lui avoir payé un tribut de gratitude pour l'avoir ainsi ramenée au logis selon ses vœux, elle le trouverait un peu bête, et le mépriserait.
C'était fatal.
«C'était fatal!» se dit Julien avec véhémence. Quand il se parlait avec tant d'agitation et de force, il croyait toujours ce qu'il se disait. Au bout d'un instant, il ne put supporter ses reproches. Il fallait absolument revoir Antoinette, lui dire n'importe quoi, mais modifier l'impression qu'elle avait de lui. Il trouverait à sa conduite de nobles raisons qui le sauveraient à jamais du ridicule...
Le meilleur était de descendre au jardin, puis de remonter l'escalier qui conduisait au couloir de la bibliothèque. C'était assez imprudent. Mais, après tout, le matin, ils en avaient fait bien d'autres. Chemin faisant, il se demandait sous quel prétexte il allait entrer chez la marquise: se concerter sans doute sur ce que l'on dirait au marquis au sujet de leur expédition? Ce prétexte, un peu mince, à sa visite nocturne, ne servirait qu'au cas où cette brusque intrusion la mettrait de mauvaise humeur. Car il avait un peu peur d'elle, depuis qu'elle n'était plus la petite Antoinette fugitive de l'après-midi, et qu'elle avait repris sa place au château.
Il arriva sans encombre dans le couloir de la bibliothèque. Frapperait-il à la porte d'Antoinette? La porte était là; c'était le moment de se décider...
Il entra sans dire gare. Antoinette était assise dans son lit, et commençait à se coiffer pour la nuit. Elle eut un sursaut en le voyant. Mais il lui fit un signe vaguement rassurant, comme pour dire qu'il venait en parlementaire.
Il s'approcha du lit. Il voulut parler. Il voulut dire qu'il ne fallait pas le juger mal, se tromper sur le sens de sa conduite, et aussi qu'il était très malheureux de l'avoir ramenée. Mais il dit simplement:
--Je n'ai pu me coucher sans vous revoir.
Il dit encore des mots comme: «Je t'aime!» ou «Je t'aime trop!», des mots confus qu'il crut dire ou qu'elle crut entendre. Il s'approcha d'elle, et la prit dans ses bras, et, pour la première fois, sentit la chaleur de son corps. Elle lui rendait ses baisers...; mais il n'osait encore aller plus loin: il voulait être sur, sûr de n'être pas repoussé. Ce fut quand il sentit qu'elle soupirait très fort, et qu'il l'entendit dire: Non, non! d'une voix mourante, qu'il s'étendit sur le lit, se déshabillant avec une rapidité magique... Et c'était son corps à elle qu'il tenait contre le sien! Cette femme, cette femme nue de partout, c'était Antoinette! Antoinette tout entière était à lui maintenant!
Ils restèrent ensemble jusqu'au jour. Ils ne dormirent pas un seul instant. Ils ne cessèrent, que pour s'étreindre, de se parler à voix basse. Ils se dirent cette nuit-là des quantités de choses, ils ne surent jamais par la suite ce qu'ils avaient pu se raconter; mais ils se souvinrent d'avoir été charmés continûment. Vers cinq heures, la lampe s'éteignit avec bruit. Alors ils s'aperçurent qu'il faisait jour. Antoinette, joyeuse, donna des coups de pied à Julien pour le faire partir. Il chercha ses vêtements qui avaient fui à des distances invraisemblables. Il fila sans dire au revoir à sa maîtresse. Mais ça n'avait aucune importance. Désormais, quand ils s'éloignaient l'un de l'autre, ils ne se quittaient pas.
Heureusement, personne au château n'était matinal. Il regagna sans encombre son lit un peu froid. Mais il ne tarda pas à s'endormir pesamment, pendant qu'Antoinette, de son côté, loin de lui et toute à lui, sombrait aussi dans le sommeil, comme une petite brute.
Le valet de chambre préposé au service de Julien, la femme de chambre d'Antoinette purent entrer dans les chambres à huit heures, tirer les rideaux, Antoinette et Julien, à demi-morts, dormaient aussi paisiblement dans le grand jour aveuglant que dans la clarté tamisée du jour matinal. Quand ils s'éveillèrent entre midi et une heure, ils eurent le même regard pour se chercher, et se sourirent du même sourire à travers les murailles. Puis ils se retrouvèrent sur la terrasse, devant tout le monde. Il s'inclina avec une politesse parfaite et joyeuse. Elle eut pour lui un bonjour aimable, de l'hypocrisie la plus charmante. Elle, qui avait si peur de mentir, s'aperçut à ce moment-là que le mensonge peut devenir très facile, quand il est imposé par la nécessité.
ÉPILOGUE
A partir de ce jour, il ne fut plus question de Julien entre Anne et Antoinette, ni d'Antoinette entre Lorgis et Julien.
Lorgis cessa d'être froid avec le jeune homme, et ils reprirent peu à peu leurs bonnes relations et leurs conversations du matin. Seulement, Lorgis qui avait fait toutes sortes de réflexions sur le cas Julien-Antoinette, souffrait beaucoup de ne pouvoir les communiquer à Julien. Cet homme sage et discret était bien souvent conduit à l'indiscrétion par le besoin de montrer à quel point il pensait juste.
Il finit par prendre texte d'une histoire inventée, à peu près semblable, arrivée jadis dans un autre milieu et dans le même monde. Et il constata que chaque fois qu'un jeune homme fait la cour à une femme mariée entourée d'amis, il éveille toujours des hostilités parmi cet entourage. Mais aussitôt que l'irréparable est commis, beaucoup de ces amis rebelles finissent par accepter la situation, et une fois que le mal est fait, l'acceptent même avec une sympathie qui va s'augmentant...
--C'est peut-être, dit Lorgis, que le monde a le goût des unions sérieuses, et qu'une fois qu'un adultère lui paraît bien assorti, il prend à ses yeux le caractère sérieux d'une union sympathique, bien qu'extra-légale.
--C'est possible, répondait Julien, et il pensait à part lui:
«C'est possible, ce que dit Lorgis. Ce qui est certain, c'est que j'aime Antoinette.»
Cela n'avait aucun rapport mais il disait «J'aime Antoinette» pour se faire plaisir. Et le fait est qu'il l'aimait bien. Son amour avait triomphé de tout, même des petits mensonges, des poses, des attitudes que prescrivent la tradition, la littérature, et la mode, et dont s'embarrasse si souvent la vraie sincérité.
FIN
TABLE DES CHAPITRES
Pages.
I.--Julien. 1 II.--Un outsider. 12 III.--La Marquise. 23 IV.--Deuxième entrevue. 35 V.--L'invitation. 45 VI.--Vers du nouveau. 53 VII.--Dénombrement. 67 VIII.--Travail d'approche. 79 IX.--L'amie et l'ami. 97 X.--Vers l'amie. 105 XI.--Intermède: Rose Meulier. 109 XII.--Progrès. 117 XIII.--La galerie intervient. 121 XIV.--Effets d'une intervention. 133 XV.--Travail latent. 143 XVI.--Arrivée d'un personnage épisodique. 151 XVII.--Mise au point. 167 XVIII.--Répétition. 179 XIX.--Intermède: une nommée Fanny. 189 XX.--La matinée de verdure. 195 XXI.--Point de vue nouveau. 209 XXII.--Reprise des opérations. 219 XXIII.--Rapprochement. 231 XXIV.--La passion parle. 249 XXV.--La passion continue à parler. 259 XXVI.--En route. 263 XXVII.--Dernier chapitre. 301 Épilogue. 307
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