Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)
Chapter 70
MAXIME, BEVALLAN, debout près de la table; LAUBEPIN, assis au milieu; MADAME LAROQUE, MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN, assises autour de la table.
LAUBEPIN.
Vous ne jugez pas à propos, Madame, de convoquer ici les domestiques de cette maison?
MADAME LAROQUE.
Est-ce nécessaire; mon ami?
LAUBEPIN.
Nullement, Madame.
MADAME LAROQUE.
Eh bien, restons entre nous, je préfère cela.
LAUBEPIN.
Soit! Madame et Mademoiselle, vous avez bien voulu, il y a huit jours, en m'annonçant la perte douloureuse que vous veniez de subir, m'inviter à me rendre près de vous, et m'investir d'une mission de haute confiance, celle de procéder à l'inventaire officiel des papiers particuliers de feu M. Laroque, votre beau-père et grand-père. Je vous rendrai compte sommairement d'abord des résultats de mon examen, après quoi nous entrerons dans le détail des chiffres. Et d'abord, Mesdames, bien que toutes les pièces relatives aux volontés testamentaires de M. Laroque fussent étiquetées et numérotées avec soin, je dois vous dire que je n'ai pu mettre la main jusqu'ici sur la pièce n° 1. La pièce n° 1 manque. (Madame Aubry jette un regard sur Maxime.) La pièce n° 2 règle très-honorablement le domaine de madame Laroque.
MADAME LAROQUE.
Bien, bien, passez, mon ami; je suppose que ma fille ne me laissera pas mourir de faim: ainsi je suis parfaitement tranquille.
BEVALLAN.
Quant à cela, chère Madame, je suis là, moi! (A demi-voix à Laubépin.) Quel est le chiffre?
LAUBEPIN.
Un peu de patience, Monsieur, s'il vous plaît... La pièce n° 3 pourvoit aux intérêts de Mademoiselle Hélouin. (Mademoiselle Hélouin regarde Maxime comme pour le remercier.)
MADAME LAROQUE.
J'en suis enchantée, ma chère petite...
MADEMOISELLE HELOUIN.
Madame!
LAUBEPIN.
La pièce n° 4 contient divers legs en faveur des domestiques, et c'est tout.
MADAME AUBRY.
Vous êtes sûr que c'est tout, Monsieur?
LAUBEPIN.
Parfaitement, Madame.
MADAME AUBRY.
Ainsi, il n'y a rien pour moi?
MADAME LAROQUE.
Voyons, ma chère cousine, tranquillisez-vous; nous partagerons la même chaumière.
MADAME AUBRY, avec aigreur.
Je vous remercie, ma cousine, mais il n'en est pas moins extraordinaire... Au surplus, je sais à qui je dois tout cela. (Elle regarde Maxime.) Monsieur que voilà m'a toujours honorée de son amitié particulière... et je crois comprendre...
MAXIME.
Moi, Madame, je ne comprends pas.
MADAME AUBRY.
Vous comprendriez peut-être mieux, Monsieur, si je vous demandais ce qu'est devenue la pièce n° 1.
MAXIME, troublé.
Madame... (Tous les regards se fixent sur lui.)
MADAME LAROQUE.
Qu'est-ce que vous voulez dire, ma cousine?
LAUBEPIN.
Oui... Madame... que voulez-vous dire? Daignez vous expliquer.
MADAME AUBRY.
Je veux dire qu'un certain jour j'ai vu, de mes deux yeux, Monsieur brûler une pièce détournée de ce portefeuille, et que l'enveloppe de cette pièce que j'ai trouvée au pied de votre brasero et que j'ai eu soin de recueillir, porte précisément le numéro qui manque ici, et pour preuve je vais vous chercher cette enveloppe. (Elle se lève: tous se lèvent en même temps: des domestiques emportent la table au fond.)
LAUBEPIN.
Restez, Madame... Maxime, répondez.
MADAME LAROQUE.
Monsieur Maxime?
BEVALLAN.
Eh bien, Monsieur!
MAXIME, avec embarras.
Madame dit vrai... seulement, elle s'abuse sur le caractère de cette pièce; elle ne contenait aucune disposition en sa faveur, c'était une pièce insignifiante que j'ai cru pouvoir brûler. (Laubépin le regarde avec stupeur.)
BEVALLAN, à part.
Ma foi! c'est un peu trop fort, ça!
MADAME LAROQUE, à Maxime.
Comment, c'est vous qui avez fait un tel abus de notre confiance?
MAXIME.
Madame, vous vous trompez, je le répète, sur le caractère...
LAUBEPIN.
Mais enfin, cette pièce, quel en était le contenu?
MAXIME, avec contrainte.
Je ne saurais le dire. (Mouvement dans l'assistance.)
MADAME LAROQUE.
Monsieur, je le regrette profondément, mais vous devez reconnaître que dès ce moment nous ne pouvons vivre sous le même toit.
MAXIME.
Madame, je le reconnais. (Il s'incline.) Adieu... (Il s'éloigne.)
MARGUERITE.
Monsieur Maxime, n'avez-vous donc rien... rien à dire pour votre défense?
MAXIME.
Rien. (Il salue de nouveau et sort par le fond.)