Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)
Chapter 49
MAXIME, MADEMOISELLE HELOUIN.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Madame Laroque, Monsieur, m'a recommandé de veiller... Vous n'avez besoin de rien?
MAXIME.
De rien, merci, Mademoiselle... Mais j'ai à vous parler.
MADEMOISELLE HELOUIN.
A moi?
MAXIME.
Oui, Mademoiselle... Vous m'avez retiré votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière, et si vous le permettez, je vais vous le prouver.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Parlez.
MAXIME, simplement.
Eh bien, ma pauvre enfant vous vous perdez.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Monsieur!
MAXIME.
Quelqu'un vous a vue, vous a entendue, dans le parc... Il y a une heure...
MADEMOISELLE HELOUIN.
Dieu!... ah! Monsieur Maxime... je vous jure...
MAXIME.
Oh! je suis bien convaincu, Mademoiselle, que ce petit roman est très-innocent de votre part! mais de l'autre, il l'est peut-être moins1 [1. Les passages guillemetés se coupent à la représentation.], " et je vous supplie d'y réfléchir. Je ne pourrais pas toujours arrêter les suites...
MADEMOISELLE HELOUIN, cachant sa tête dans ses mains.
Mon Dieu!
MAXIME.
Allons! remettez-vous!... que puis-je faire pour vous, dites? Y a-t-il quelque gage, quelque lettre que je puisse retirer des mains de cet homme? Parlez, disposez de moi comme d'un frère.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Un frère! Vous parlez de me sauver, et c'est vous qui me perdez! Oui, vous êtes la cause unique de ce qui arrive... après m'avoir témoigné une affection feinte, vous m'avez humiliée, désespérée... Eh bien...
MAXIME/
Humiliée! désespérée? Comment? parce que j'ai tenu dans les limites que la loyauté me commandait les sentiments que votre situation, votre beauté, vos talents, m'inspiraient? Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous, Mademoiselle; ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, ce serait de vous voir aimée très-résolûment par un homme très-résolu à ne pas vous épouser... "
MADEMOISELLE HELOUIN, avec colère.
Qu'en savez-vous? Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortune!
MAXIME, froidement.
Ah! Est-ce que vous seriez une méchante personne, mademoiselle Hélouin? En ce cas, j'aurais l'honneur... (Il la salue comme pour se retirer.)
MADEMOISELLE HELOUIN.
Monsieur Maxime! de grâce!... Ah! pardonnez-moi! ayez pitié de moi! Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de donner un coeur, une âme, une intelligence... et qui ne peut se servir de tout cela que pour souffrir... et pour haïr! " Vous parliez de mes talents! Eh bien, ces talents, si péniblement acquis, ils ne sont pas à moi!... J'aurai passé toute ma jeunesse à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée... et plus insolente encore! et quand elle s'en ira, elle, au bras d'un heureux époux, prendre sa part des plus belles fêtes de la vie, je l'en irai, moi, seule, abandonnée, vieillir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre!... " Eh bien, qu'est-ce que j'avais fait au ciel pour mériter cette destinée-là? Pourquoi moi plutôt que ces femmes? Certes, j'étais née aussi bien qu'elles pour être bonne, aimante, charitable. Eh! mon Dieu! les bienfaits coûtent peu quand on est riche, et la bonté est facile aux heureux! Si j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles ne m'aimeraient pas plus que je ne les aime... on n'aime pas ses maîtres!
MAXIME.
Mademoiselle... de grâce!
MADEMOISELLE HELOUIN.
Ah! oui, oui! Je vous révolte, n'est-ce pas? je vous indigne? Vous allez me mépriser maintenant plus que jamais... vous qui auriez pu d'un mot me rendre la paix... l'estime de moi-même... Vous, à qui j'ai dû pour la première fois une pensée de bonheur... d'avenir... de fierté... Ah! malheureuse!... (Elle pleure.)
MAXIME, lui prenant la main.
Mademoiselle, je vous en supplie!... Je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection!... mais je ne m'appartiens pas... J'ai des devoirs qui m'enchaînent... Et quand je le voudrais, enfin, je ne puis songer à me marier...
MADEMOISELLE HELOUIN, avec amertume.
Même avec Marguerite?
MAXIME.
Je ne vois pas ce que vient faire ici le nom de mademoiselle Marguerite.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Ah! je lis clairement dans votre pensée... et depuis longtemps, je vous l'assure... je sais qui vous êtes... je sais quelle proie vous convoitez ici. Mais j'ai les moyens de vous démasquer, de vous perdre, et j'en userai!
MAXIME.
Vous le pouvez, Mademoiselle, et avec d'autant plus de sûreté que sur le terrain de la calomnie, de la diffamation... je ne vous suivrai jamais. Je vous en donne ma parole, et je vous salue. (Il sort à droite.)