Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)
Chapter 45
MAXIME, MARGUERITE.
La nuit tombe: des rayons de lune blanchissent les déchirures de la fenêtre et éclairent au loin les arceaux du donjon ruiné.
MAXIME, descendant du balcon.
C'est étrange! j'avais cru entendre!...
MARGUERITE.
Mais voilà la nuit pour tout de bon; heureusement elle est claire, nous pourrons retrouver nos chevaux. Allons vite, Monsieur, je vous en prie... (Elle descend les degrés de la fenêtre ruinée, soutenue par Maxime; musique douce à l'orchestre; ils s'approchent de la porte, que Maxime essaie en vain d'ouvrir. Marguerite reprend): Comment! cette porte est fermée?
MAXIME.
Ce n'est pas possible!... (Il fait de vains efforts pour ouvrir la porte.) C'est la tour enchantée!... Il faut que cet imbécile de berger l'ait fermée pendant que nous étions sur le balcon!...
MARGUERITE, remontant soucieuse.
Essayons de l'appeler. Il ne doit pas être bien loin... N'est-ce pas lui qui court là-bas?
MADIME, sur la plate-forme.
Eh! petit! veux-tu revenir?... Bon! il vous a vue... Il n'en court que plus fort... Sa sotte superstition!...
MARGUERITE, descendant et regardant autour d'elle.
Aucune autre issue!... Que faire?... on va mourir d'inquiétude chez moi!... Et puis... enfin... C'est impossible!... chercher un moyen, Monsieur! il faut que nous sortions!
MAXIME.
Mon Dieu! Mademoiselle... j'ai beau chercher... cette porte... de prison... résiste à tous mes efforts... je suis vraiment désespéré...
MARGUERIE, pendant que Maxime remonte vers la brèche, à part.
Dieu!... quelle pensée!... (A Maxime avec une colère contenue.) Monsieur le marquis de Champcey!
MAXIME, se retournant vivement.
Mon nom!
MARGUERITE, lentement.
Dites-moi, y a-t-il eu avant vous beaucoup de lâches dans votre famille?
MAXIME.
Marguerite!
MARGUERITE, violemment.
C'est vous... c'est vous qui avez payé cet enfant pour nous enfermer ici!
MAXIME.
Moi? grand Dieu!
MARGUERITE.
Vous!... Ah! je devine tout, allez!... Je comprends votre calcul! Demain... je serai diffamée, perdue dans l'opinion... et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous! Mais ce calcul honteux... qui couronne toutes vos manoeuvres... je le tromperai!... Certes vous me connaissez mal encore, si vous croyez que je ne préférerai pas tout... le déshonneur... le cloître, la mort même au désespoir, à l'abjection d'unir ma vie à la vôtre!
MAXIME, avec calme.
Mademoiselle, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je comprends les inquiétudes qui vous agitent en ce moment... mais je vous atteste que vous me faites outrage. Je n'ai pu en aucune façon préparer cette perfidie. (Avec élan.) Et quand je l'aurais pu, enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable?
MARGUERITE, passant à gauche.
Tout ce que je sais de vous m'en donne le droit. Qu'êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés? Nous vivions heureuses... vous nous avez apporté des troubles, des chagrins que nous ignorions... Pour atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre fortune! vous avez usurpé notre confiance, vous avez joué avec nos sentiments les plus purs, les plus sacrés... Eh bien, je suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le dis! Et quand vous m'offrez en gage, à cette heure, votre honneur de gentilhomme... qui vous a déjà permis tant de choses indignes... certes j'ai le droit de n'y pas croire... et je n'y crois pas!
MAXIME, allant rapidement vers la brèche de la muraille, et revenant aussitôt.
Marguerite... ma pauvre enfant! écoutez bien! Je vous aime, c'est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint n'est entré dans le coeur d'un homme!... mais vous aussi, vous m'aimez... vous m'aimez, malheureuse!... et vous me tuez!... vous me brisez le coeur!... mais ce coeur, il est à vous! vous pouvez en faire ce qu'il vous plaît... Quant à mon honneur, il est à moi, et je le garde! Et sur cet honneur, je vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez... que si je vis, jamais... tout adorée que vous êtes... quand vous seriez à deux genoux devant moi... jamais je n'accepterai une fortune de votre main... jamais!... Et maintenant priez!... demandez à Dieu un miracle... Il en est temps! (Il court vers le balcon.)
MARGUERITE, qui s'est précipitée vers la brèche, étendant les bras et l'arrêtant.
Dieu du ciel! je ne veux pas, je ne veux pas!
MAXIME.
Oh! rassurez-vous... ces branches... ces arbres me soutiendront... A reste, que m'importe!
MARGUERITE.
Je ne veux pas! Je vous en supplie, oubliez ce que j'ai dit, par grâce, par pitié!... Je ne veux pas!
MAXIME, se défendant.
Non! laissez-moi! (Il la repousse et s'élance sur le balcon. -- Le choeur recommence au loin.)
MARGUERITE, tombant à genoux sur les degrés de la fenêtre.
Malheureux! c'est la mort!
MAXIME, sur le balcon.
C'est l'honneur! (Il se précipite.)
MARGUERITE, poussant un cri terrible.
Ah! (Elle tombe sur le sol.)
FIN DU DEUXIEME ACTE
ACTE TROISIEME
Ve TABLEAU.
Un boudoir dans le château des Laroque. -- Porte à droite. -- Porte à gauche. -- Porte au fond. Table, fauteuils, le brasero allumé devant le fauteuil de madame Laroque. -- Lampes ou flambeaux allumés.1 [1. A gauche: madame Aubry, madame Laroque, Bévallan; à droite, mademoiselle Hélouin, Desmarets; Alain, au fond.]