Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)

Chapter 43

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MAXIME, MARGUERITE.

MARGUERITE, fait quelques pas en regardant autour d'elle; apercevant Maxime tout à coup, avec trouble.

Monsieur!... je vous demande pardon... j'ignorais... absolument... je vous laisse.

MAXIME, souriant.

Mon Dieu, Mademoiselle, je ne suis pas ici chez moi... et c'est à moi de sortir... Je vous en prie... (Il fait quelques pas vers la porte.)

MARGUERITE, traversant1 [1. Marguerite, Maxime.].

Monsieur Maxime... je comptais vous parler ce soir même... et puisque je vous rencontre ici... Eh bien, voyons, dites, Monsieur, est-il vrai que j'aie envers vous les torts graves qu'on me prête?

MAXIME.

Mademoiselle, je ne pense pas m'être plaint.

MARGUERITE.

Mais vous voulez partir?

MAXIME.

Mademoiselle!

MARGUERITE.

Et l'on assure que j'en suis la cause... Votre départ, Monsieur, serait pour ma mère un chagrin sensible... que je désire lui épargner, s'il dépend de moi... Mais enfin, quelle explication souhaitez-vous? Que faut-il vous dire? Que le langage... dont vous vous êtes offensé... n'est pas toujours sincère... que j'étais née peut-être pour comprendre comme une autre des joies, des fêtes, plus nobles que celles dont la richesse et le monde disposent? Eh bien... cela est possible... Mais suis-je donc si blâmable de consacrer tout ce que j'ai de volonté et de courage à étouffer en moi des idées... des sentiments... qui me sont interdits?...

MAXIME.

Interdits!

MARGUERITE.

Interdits, sans doute! Mon Dieu, Monsieur, il est fort ridicule peut-être de nous plaindre d'une destinée que tant de gens nous envient, mais enfin, par un travers d'esprit que je tiens apparemment de ma pauvre mère, et qui a du moins l'excuse de la bonne foi, je sens que, si j'étais moins riche, je serais plus heureuse. Vous m'avez reproché ma défiance éternelle. Mais à quoi donc pourrai-je me fier, dites? moi qui, depuis que je me connais, ne suis entourée... est-ce que je ne le vois pas?... que de faux amis, de parents avides, de prétendants suspects...? Eh! grand Dieu! pensez-vous que je prenne pour moi les soins, les tendresses dont tous ces parasites nous fatiguent? les hommages dont tant de... lâches m'importunent?... Et si jamais, enfin, quelque âme grande et généreuse... s'il y en a!... était capable de me rechercher, de m'aimer pour ce que je suis... non pour ce que je vaux... je ne le saurais pas... (Avec intention.) Je ne le croirais pas! jamais! non! jamais je ne risquerai de donner à un coeur vil, indigne, vénal... un coeur tel que le mien!... Et voilà pourquoi j'éloigne... je repousse... je veux haïr tout ce qui est beau... tout ce qui fait penser... tout ce qui me parle d'un ciel... défendu! (Le choeur des moissonneurs a repris sur les dernières paroles de Marguerite. Elle dit à demi-voix:) Qu'est-ce là! (Puis elle se rapproche du fond, écoute, penche la tête et pleure.)

MAXIME.

Mademoiselle!... Cette émotion, des larmes!

MARGUERITE, avec élan.

Eh bien, oui, je puis pleurer!... j'ai une âme! (Elle fait deux pas avec confusion, et reprend:) Monsieur, je ne vous avais pas destiné tant de confiance; mais enfin, vous me connaissez maintenant, et si jamais j'ai pu blesser votre coeur, j'espère que vous me pardonnez (Maxime s'incline vers la main qu'elle lui tend, et y pose ses lèvres: elle reprend aussitôt): Partons! (Elle fait un pas, et se retournant); Et plus un mot jamais sur ce sujet!

MAXIME.

Jamais!

MARGUERITE, troublée.

On ne peut sortir par là? par cette brèche?

MAXIME.

Oh! Mademoiselle, il y a un abîme!

MARGUERITE.

Il faut que je voie cela avant de partir... Est-ce qu'il n'y a pas une espèce de balcon, là, au dehors?

MAXIME.

Je vous en prie, Mademoiselle, prenez garde, cela ne tient à rien.

MARGUERITE.

Oh! je n'ai pas peur!

MAXIME.

Veuillez au moins prendre ma main. (Elle monte sur la plate-forme extérieure. Il commence à faire nuit.)

MARGUERITE.

Oh! c'est vrai. C'est assez effrayant ce précipice, mais très-beau d'ailleurs. On resterait là une éternité.