Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)
Chapter 30
MAXIME, seul; puis MARGUERITE.
MAXIME, seul.
Cela me fait trois amis!... Encore quelques-uns dans ce genre-là... et on me mettra à la porte. (Marguerite arrive lentement par la gauche, portant des fleurs; il se lève et salue.) Mademoiselle!
MARGUERITE, avec une nuance de raillerie.
Ah! vous dessinez le dolmen, Monsieur... Au fait, cela doit vous charmer, cet endroit-ci! Vous êtes là à merveille pour évoquer de poétiques souvenirs. Les Druides en robe blanche... Velléda... le gui sacré... Je suis sûre que dans chaque rayon de soleil vous croyez voir reluire une faucille d'or.
MAXIME.
Oui, Mademoiselle. (Il s'assied.)
MARGUERITE, s'asseyant à gauche.
Je vous croyais mort, moi.
MAXIME.
Non, pas encore, Mademoiselle.
MARGUERITE.
Vous êtes plus rare de jour en jour.
MAXIME.
J'ai voyagé toute la semaine dernière.
MARGUETITE.
Oh! et puis vous avez une passion qui vous absorbe. Nous savons cela... Vous passez presque toutes vos soirées chez notre noble cousine, mademoiselle de Porhoët-Gaël!
MAXIME.
C'est vrai, Mademoiselle. Et je m'en défends d'autant moins que mademoiselle de Porhoët touchant à son quatre-vingt-septième printemps, je ne pense pas... Au reste il est très-vrai que je l'aime beaucoup... Ses ancêtres ont régné, je crois, dans ce pays... elle reste seule de sa race, pauvre et vieille... et elle porte si dignement la majesté de son nom, celle de l'âge et celle du malheur, que je lui ai voué un attachement filial... Au surplus, c'est vous-même et Madame votre mère qui me l'avez recommandée.
MARGUERITE.
Oh! on ne vous reproche rien... ma mère vous est même extrêmement reconnaissante de vos attentions pour celle digne femme. (Elle se lève.)
MAXIME, souriant.
Et la fille de Madame votre mère?
MARGUERITE.
Oh! moi! je m'exalte moins facilement; si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté d'attendre encore un peu. Je sais trop que les actions humaines ont généralement deux faces, et que la plus brillante n'est pas toujours la plus authentique... Ainsi, mademoiselle de Porhoët a encore une sorte de petite fortune, elle n'a pas d'héritier, et je ne sais pas du tout, moi...
MAXIME, se levant brusquement.
Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.
MARGUERITE.
De me plaindre, monsieur?
MAXIME.
Oui, mademoiselle! souffrez que je vous exprime la pitié respectueuse que vous m'inspirez.
MARGUERITE, avec une colère contenue.
La pitié!
MAXIME.
Oui, Mademoiselle, car si le doute et le désenchantement du bien sont les fruits les plus amers de l'expérience, rien ne mérite plus de compassion qu'un coeur flétri par la défiance avant d'avoir vécu.
MARGUERITE, violente.
Monsieur... vous ne savez pas de quoi vous parlez!... et vous oubliez à qui vous parlez!
MAXIME.
C'est vrai, mademoiselle! je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à qui je parle: mais vous m'en avez donné l'exemple!
MARGUERITE, amèrement.
Il faudrait peut-être vous demander pardon?
MAXIME, ferme.
Assurément, Mademoiselle, si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous... vous êtes riche, et je suis pauvre... vous pouvez vous humilier... je ne le puis pas!
MARGUERITE.
Ah! (Elle traverse la scène comme pour sortir, puis se retournant, elle ajoute avec un geste d'humilité hautaine.) Eh bien! pardon! (Elle sort à droite.)
SCNE X.
MAXIME, seul, avec une colère douloureuse.
Elle aussi! ah! c'est mal. Jusqu'ici j'avais remarqué sans doute de l'éloignement, de l'antipathie, mais maintenant c'est de la haine, de la persécution. Qu'est-ce donc que cette enfant? que lui ai-je fait? que lui a fait le monde entier? Oh! je ne sais, mais ce que je vois assez clairement, c'est qu'elle veut me chasser d'ici! Eh bien...!