Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)

Chapter 22

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MAXIME, ALAIN, portant une chaise rustique et une espèce de guéridon.

MAXIME, un album sous le bras.

Mettez ce pliant ici; puisque je n'ai rien de mieux à faire cette après-midi, je m'en vais dessiner ces arbres et ce dolmen.

ALAIN.

Ah! oui... le dolmen... M. le curé aurait bien voulu le faire enlever d'ici.

MAXIME.

Et pourquoi cela?

ALAIN.

Ah! monsieur, parce qu'il y a encore des vieilles gens qui ont une idée sur ces tas de pierres et qui viennent s'agenouiller autour. C'est ce qui faisait que M. le curé... Mais mademoiselle Marguerite n'a jamais voulu... Elle dit que c'était le plus bel ornement du parc... et voilà comment c'est resté là.

MAXIME1 [1. Alain, Maxime.].

Je crois que vous avez fait ce matin une promenade à cheval avec mademoiselle Marguerite, Alain?

ALAIN, souriant.

Oui, monsieur.

MAXIME, taillant son crayon.

Vous avez bonne mine à cheval, Alain!

ALAIN.

Monsieur est trop bon... Mademoiselle a meilleure mine que moi... Vraiment, Monsieur, quand j'ai l'honneur d'accompagner Mademoiselle...

MAXIME.

Est-ce que vous ne l'accompagnez pas toujours, Alain?

ALAIN.

Oh! non, Monsieur!... Mademoiselle se promène seule bien souvent... C'est une idée de Madame... Madame, qui a été élevée dans les Antilles anglaises, à Sainte-Lucie, a voulu donner à Mademoiselle l'éducation qui est à la mode dans ces pays-là, où il paraît que les jeunes filles, avant leur mariage, ont bien plus de liberté que chez nous... Après ça, pas de danger, Monsieur, qu'il lui arrive malheur, allez! Elle fait tant de charités qu'il n'y a pas de cabane à dix lieues à la ronde où on ne la vénère comme un ange!

MAXIME, à part.

Etrange fille!

ALAIN.

Je disais donc à Monsieur que quand j'ai l'honneur d'accompagner Mademoiselle, je passe mon temps à l'admirer. Elle a si bonne tournure sur son cheval, avec sa plume noire et son air fier... on dirait une reine, Monsieur.

MAXIME, dessinant.

Mais pourquoi donc, Alain, est-elle toujours grave et sombre comme on la voit?

ALAIN.

Ah! voilà, Monsieur, voilà!... Elle était gaie comme un oiseau autrefois, et puis, tout d'un coup, ça a changé... Pourquoi? On ne sait pas... Moi, je croirais qu'elle a quelque chose dans le coeur... Eh! mon dieu, les jeunes filles!...

MAXIME.

Mais si vous voulez dire, Alain, qu'elle aime M. de Bévallan, il me semble qu'il ne tiendrait qu'à elle de l'épouser?

ALAIN.

Ah! certainement, Monsieur, il ne tiendrait qu'à elle, car M. de Bévallan l'a demandée assez de fois; et il faut dire que d'un côté ce serait un bon mariage... puisque M. de Bévallan est, après les Laroque, le plus riche du pays... Aussi, quand Monsieur est arrivé au château, il y a trois mois, on disait que Mademoiselle avait consenti... et puis, tout d'un coup elle s'est ravisée et a encore demandé du temps pour réfléchir.

MAXIME.

Vous devez désirer ce mariage, Alain...

ALAIN.

Pourquoi?

MAXIME.

de Bévallan a un beau nom, et vous qui avez un faible pour la noblesse...

ALAIN.

Mon Dieu! Monsieur, j'ai un faible pour la noblesse... c'est vrai... parce que j'ai été élevé dans ces idées-là... et qu'avant de servir ces dames, j'avais toujours servi dans la noblesse... aussi pourquoi ai-je tant de plaisir à servir Monsieur? Parce que Monsieur a l'air gentilhomme.

MAXIME.

Oh! vous me flattez, Alain.

ALAIN.

Non, Monsieur, vous avez l'air gentilhomme, moralement et physiquement. Eh bien, je dis moi qu'il vaut mieux avoir l'air gentilhomme et ne l'être pas, que de l'être, et de ne pas en avoir l'air... Ainsi voilà M. de Bévallan qui dit qu'il aime mademoiselle Marguerite, qu'il veut l'épouser, et Monsieur peut voir comme moi qu'en attendant il ne se gênerait pas pour faire le sultan dans le château! il y a mademoiselle Hélouin...

MAXIME.

Allons, allons, pas de jugements téméraires, Alain!

ALAIN.

Sans doute, Monsieur, sans doute... Monsieur a raison, Monsieur a raison... (Il s'éloigne de quelques pas, et se retournant.) Ah! dommage que Monsieur n'ait pas seulement cent mille livres de rente.

MAXIME.

Pourquoi cela, Alain?

ALAIN, souriant en vieillard.

Parce que... Monsieur n'a plus besoin de moi?

MAXIME.

Non, merci, mon ami. (Alain s'éloigne.) Ah! dites-moi... Voilà bien de l'encre et une plume... Mais cette lettre... cette lettre commencée que je comptais achever ici et que je vous avais prié d'apporter?

ALAIN.

Monsieur, je ne l'ai pas trouvée.

MAXIME.

Comment? mais je l'avais laissée sur mon bureau tout à fait en évidence.

ALAIN.

Monsieur... j'ai eu beau retourner les papiers.

MAXIME.

Tiens!... Où diable ai-je pu la mettre? je vais la chercher.

ALAIN, lui prenant l'album des mains.

Monsieur me permet de jeter un coup d'oeil sur ses plans pendant ce temps-là?

MAXIME.

Certainement. (Il s'éloigne à gauche.)