Le roman d'un jeune homme pauvre (Play)

Chapter 20

Chapter 201,071 wordsPublic domain

MARGUERITE, un instant seule, puis MAXIME, MADAME LAROQUE, MADEMOISELLE HELOUIN, BEVALLAN, et les jeunes filles qui restent au fond.

MARGUERITE, seule.

Cette scène me fait mal... et puis elle m'a troublée... Ces paroles étranges... Ah! c'est la faiblesse d'esprit d'un vieillard!... Vraiment, il y a des moments où j'ai moi-même des pensées folles... (Se retournant, elle aperçoit sa mère qui revient donnant le bras à Maxime et paraissant engagée avec lui dans une conversation animée.) Comment! ma mère donne le bras à ce monsieur? (Entrent Maxime et madame Laroque, Bévallan, mademoiselle Hélouin et les jeunes filles restent en vue sur la terrasse.)

MADAME LAROQUE, d'un ton très-gracieux, à Maxime.

Exactement comme moi, Monsieur! exactement mon impression! C'est extraordinaire comme nous nous rencontrons! (Quittant son bras et le saluant.) Monsieur!... (Maxime reste un peu en arrière, parcourant des brochures; madame Laroque descend vers sa fille, et lui dit:) Tu es étonnée, ma fille... n'est-[ce] pas? Eh bien, je le suis encore plus que toi!... Il est tout à fait homme du monde, ce jeune homme... Il cause très-bien... et puis il a beaucoup voyagé... et, chose extraordinaire, il a exactement ma manière de voir, mes impressions... Enfin, tout en babillant, j'ai oublié entièrement sa position, et je lui ai pris le bras sans y penser... Entre nous, ma fille, je crois bien que c'est un très-mauvais intendant, mais vraiment c'est un homme très-agréable. (Elle s'asseoit dans son fauteuil à droite.)

MARGUERITE.

Tant mieux, ma mère. (Elle reprend sa tapisserie.)

BEVALLAN, aux jeunes filles.

Vous voulez donc ma mort, Mesdemoiselles?... Mais enfin, soit! je m'exécute! (Il s'avance.) On réclame avec enthousiasme la fin de la valse interrompue.

MARGUERITE.

Ah! comment? encore! Mais jamais je ne pourrai finir cette tapisserie, et il faut que je l'envoie ce soir à Rennes pour la faire monter...

BEVALLAN.

Ah! en ce cas... je vais perdre ma danseuse, moi! (Il remonte vers le fond.)

MAXIME.

Mon Dieu! si vous le voulez, Madame, je puis à la rigueur jouer une valse ou deux?

MARGUERITE, échange un regard de surprise avec sa mère.

Vous nous obligerez, Monsieur. (Maxime se place devant le piano et joue.)

MADAME LAROQUE.

Comment! il touche du piano, maintenant!

BEVALLAN, à part.

Singulier intendant! (Allant sur la terrasse.) Mesdemoiselles, je suis à vous... mais pas longtemps; car il fait une chaleur atroce, vraiment! (Les jeunes filles disparaissent en valsant.)

MADAME LAROQUE.

Ma fille, sais-tu que cela commence à m'inquiéter?

MARGUERITE, gravement.

Pourquoi, ma mère? On peu toucher du piano et être honnête homme.

MADAME LAROQUE.

Je ne te dis pas le contraire, mon enfant... mais enfin, ce n'est pas là un intendant, franchement... jamais je n'oserai lui donner mes ordres... et puis comment veux-tu qu'un Monsieur comme ça aille trotter en sabots dans les terres labourées et dans la boue de nos chemins? c'est impossible! (Remarquant tout à coup l'album que Maxime a posé sur un guéridon.) Qu'est-ce que c'est donc que cet album-là?

MARGUERITE.

Mais il me semble qu'il l'avait à la main quand il est arrivé.

MADAME LAROQUE, ouvrant l'album.

Il ne manquait plus que cela... il dessine! et il dessine à merveille... Tiens, vois!

MARGUERITE.

Oui, c'est bien fait.

BEVALLAN.

Ah! ma foi, mesdemoiselles, décidément, je n'y tiens plus! Je me rends! Je renonce!... (il se jette dans un fauteuil. A Maxime.) Merci, Monsieur, merci bien. Vous avez un vrai talent.

MAXIME, se levant et le saluant.

Monsieur! (Il quitte le piano.)

MADAME LAROQUE.

Vous nous pardonnerez notre indiscrétion, M. Odiot... C'est vous qui dessinez comme cela?

MAXIME.

Madame... je dessine... un peu... mais cet album est bien pauvre.

MADAME LAROQUE.

Pas du tout... Voyez donc, M. de Bévallan... ce petit coin sombre, c'est délicieux!

BEVALLAN.

Oui, ma foi!... Salvator! tout à fait!

MADAME LAROQUE.

Où est-ce donc pris, cette vue-là, Monsieur?

MAXIME.

C'est, Madame, dans le parc du prince de Villa-Franca, en Sicile.

BEVALLAN.

De Villa-Franca?... Tiens! j'ai passé par là, moi... Mais je n'ai pu voir le parc... je croyais que le prince ne l'ouvrait pas aux étrangers?

MAXIME.

C'est vrai, Monsieur, en général... (Il s'arrête avec embarras.) Mais, Madame, votre bienveillance m'a fait oublier trop longtemps mes devoirs! Avec votre permission, je vais entrer en fonctions dès ce moment, et aller visiter votre ferme de Langoat, dont nous parlions tout à l'heure, et qui n'est, je crois, qu'à une lieue d'ici.

MADAME LAROQUE, visiblement embarrassée.

Ma ferme de Langoat?... Mais, Monsieur... pardon... c'est impossible... Il y a des chemins affreux... Attendez que la saison soit plus avancée. (A part.) C'est très-gênant, un intendant comme cela.

MAXIME, gaiement.

Non, madame, je n'attendrai pas un seul jour... On est intendant, ou on ne l'est pas!

MADAME LAROQUE.

Mais, voyons... Ne pourrait-on pas... (Alain est au fond, plaçant une jardinière.) Alain?

ALAIN, descendant la scène1 [1. Alain, madame Laroque, Maxime, Bévallan, Marguerite.].

On pourrait, madame, atteler pour M. Odiot le vieux berlingot du père Yvart... Il n'est pas suspendu, mais...

MADAME LAROQUE, qui lui fait signe de se taire.

Non... non!... Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin?

MAXIME.

Madame, je vous en supplie...

ALAIN.

L'américaine, Madame?... Ma foi, non!... Il n'y a pas risque, qu'elle y passe... ou si elle y passe, elle n'y passera pas tout entière... et encore... je ne crois pas qu'elle y passe!

MAXIME.

Je vous proteste, Madame, que j'irai parfaitement à pied.

MADAME LAROQUE.

Je vous assure, Monsieur, que je ne le souffrirai pas... Mais voyons donc... nous avons bien une demi-douzaine de chevaux de selle qui ne demandent qu'à se promener... mais probablement nous ne montez pas à cheval?

MAXIME.

Je vous demande pardon, madame; mais, véritablement...

MADAME LAROQUE.

Alain, faites seller un cheval... Lequel, dis, Marguerite?

BEVALLAN.

Donnez Proserpine?

MARGUERITE.

Non, non! pas Proserpine! gardez-vous-en bien!

MAXIME.

Et pourquoi pas donc, Mademoiselle?

MARGUERITE.

Parce qu'elle vous jetterait par terre, Monsieur.

MAXIME, souriant.

Oh! si ce n'est que cela, ne craignez rien... vous pouvez faire seller Proserpine, Alain. (Alain sort. A Bévallan.) Est-ce que celle bête est si terrible?

BEVALLAN.

Oh! non! pas tant! Un peu verte au montoir, simplement! Mais quand une fois on est dessus, si on y reste, ça va bien... Voulez-vous des éperons? j'en ai une paire à votre service.

MARGUEITE, à demi-voix, d'un ton de reproche, à Bévallan.

Monsieur de Bévallan! (Bévallan s'éloigne et se dirige vers la fenêtre.)

MAXIME.

Je vous suis obligé, Monsieur; j'accepte.

BEVALLAN, à la fenêtre de gauche.

Donnez mes éperons à Monsieur!

MAXIME, saluant.

Mesdames! (Il s'éloigne.)

MADAME LAROQUE.

Vous nous ferez l'honneur de dîner avec nous, Monsieur?

MAXIME.

Madame! (Il sort.)

BEVALLAN.

Singulier intendant!