Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel)
Chapter 7
L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon tristement pavé de briques; sur la tapisserie qui couvrait les murs se pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres blasonnés de l'hermine ducale; au-dessus de la cheminée, je vis étinceler une magnifique pendule d'écaille incrustée de cuivre et surmontée d'un groupe qui figurait le char du Soleil. Quelques fauteuils à dossier ovale et un vieux canapé à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, où tout accusait une propreté rigide, et où l'on respirait une odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues aromates.
-- Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant elle-même place sur le canapé; asseyez-vous, mon cousin, car, bien qu'en réalité nous ne soyons point parents et que nous ne puissions l'être, puisque Jeanne de Porhoët et Hugues de Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point faire souche, il me sera agréable, avec votre permission, de vous traiter de cousin dans le tête-à-tête, afin de tromper un instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde. Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes: la passe est rude, assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques pensées qui me sont habituelles, et qui me paraissent de nature à vous offrir de sérieuses consolations. En premier lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur de distinction et de bon goût. En outre, je ne suis pas loin de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous à une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre de mérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière n'entrent pour rien, -- que rien ne puisse acheter, -- qui ne soit pas à vendre! Telle est mon cousin, suivant toute apparence, la justification providentielle de votre fortune et de la mienne.
Je témoignai à mademoiselle de Porhoët combien je me sentais fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il paraît si disposé à profiter. Puis elle reprit:
-- Pour mon compte, monsieur, je suis faite à l'indigence, et j'en souffre peu; quand on a vu dans le cours d'une vie trop longue un père de son nom, quatre frères dignes de leur père, succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on a vu périr successivement tous les objets de son affection et de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je ferais bon marché de mes millions d'Espagne; mais il me semble convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne disparaisse point de la terre sans laisser après elle une trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont vous n'êtes pas sans avoir entendu parler.
S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille parut se recueillir, et, tandis qu'elle promenait un regard mélancolique sur les images à demi effacées de ses aïeux, la pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le silence de minuit.
-- Il y aura, reprit tout à coup mademoiselle de Porhoët d'une voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il sera dit dans la chapelle particulière de ma famille une messe basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui formera la marche de l'autel, et qui couvrira mes restes.
Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect. Mademoiselle de Porhoët prit ma main et la serra doucement.
-- Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à l'extinction des descendants directs de notre branche espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous donner sur ce sujet des renseignements plus précis; mais, ne pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit... Cependant, ajouta-t-elle après une pause et avec un accent de touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort, qui finira tout... Et voyez-vous, ils n'attendront pas longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien, mon dernier sacrifice... Cette pauvre cathédrale, -- mon seul amour, -- qui avait remplacé dans mon coeur tant d'affections brisées ou refoulées, -- elle n'aura jamais qu'une pierre, celle de mon tombeau.
La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses mains amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage flétri, puis ajouta en s'efforçant de sourire:
-- Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. -- Excusez-moi... D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me compromettez.
Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de mademoiselle de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier. Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au redoublement d'égards dont m'honorait madame Laroque, que ma respectable amie lui avait transmis ma confidence. Mademoiselle de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir, m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa famille, et que madame Laroque était d'ailleurs incapable de trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié à sa délicatesse.
Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui donner des marques. Dès le lendemain, dans la soirée, j'appliquai à l'ornementation intérieure et extérieure de sa chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé. Mademoiselle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une sorte de culte, a voulu s'associer à mon oeuvre de charité en consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je suis chargé de remplir.
J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part des démarches, des recherches et des soins de toute nature que peut susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-là se faire suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise à la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et je suis demeuré convaincu que l'affaire, qui doit être jugée en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher à ma vieille amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant, je lui fais le plaisir de dépouiller pièce par pièce ses archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli depuis le toit jusqu'à la cave.
Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez mademoiselle de Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le dépouillement de la liasse numéro 115, que j'avais commencé la veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je m'installai dans bruit dans le salon, moyennant la complicité de la petite servante, et je me mis solitairement à ma poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la liasse 115, je vis entrer mademoiselle de Porhoët traînant avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un linge blanc:
-- Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116.
Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa famille impose coup sur coup une série de travaux extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment mademoiselle de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut être proche parente de cette fée.
-- J'ai rêvé cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse contenant la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle.
Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précédentes, que la vaine poussière des siècles. A midi précis, la vieille demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme, avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel des Porhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet doré, à la fraîche salade et à la bouteille de vieux bordeaux qui composaient le menu du festin, quand mademoiselle de Porhoët, qui avait paru enchantée de mon appétit, fit tomber la conversation sur la famille Laroque.
-- Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me plaît point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en domestique, et avec lequel il semblait s'entendre parfaitement. Cet animal était un vraie peste dans le canton, et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y consentais; mais au fond je pense que c'était tout bonnement un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître d'avoir fait le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique. Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de madame Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry, qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames, dis-je, il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent.
Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval se fit entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à un petite porte voisine de la tonnelle:
-- Eh bien, dit mademoiselle de Porhoët, qui va là?
Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus de la crête du mur.
-- Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France!
-- Comment! c'est vous, ma mignonne! s'écria la vieille demoiselle. Courez vite, mon cousin.
La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, qui se précipita à travers mes jambes, et j'aperçus mademoiselle Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval aux barres d'une clôture.
-- Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre surprise de me trouver là.
Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe traînante, elle entra dans le jardin.
-- Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit mademoiselle de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru, jeune folle, car vous avez la visage couvert d'une pourpre vive, et le feu vous sort littéralement des yeux. Que pourrais-je vous offrir, ma merveille?
-- Voyons! dit mademoiselle Marguerite en jetant un regard sur la table; qu'est-ce que vous avez là?... Monsieur a donc tout mangé?... Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.
-- Je vous défends bien de boire dans l'état où vous êtes; mais attendez... il y a encore quelques fraises dans cette plate-bande...
-- Des fraises! O gioia! chanta la jeune fille... Prenez vite une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.
Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier, mademoiselle de Porhoët, fermant un oeil à demi et suivant de l'autre avec un sourire de complaisance la fière démarche de sa favorite à travers les allées pleines de soleil:
-- Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle pas digne d'être des nôtres?
Cependant mademoiselle Marguerite, penchée sur la plate-bande et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait d'un petit cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir. Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de figuier sur laquelle elle déposant de temps en temps une fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience. Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très belles dents.
-- Ah! que ça m'a fait de bien! dit alors mademoiselle Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour compléter mon bonheur, ma chère demoiselle, vous allez me conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez une belle guerrière.
Mademoiselle de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure et des La Rochejaquelin. J'eus en cette occasion une nouvelle preuve de l'élévation d'âme de ma vieille amie, quand je l'entendis rendre hommage en passant à tous les héros de ces guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait en particulier du général Hoche, dont elle avait été la captive de guerre, avec une admiration presque tendre. Mademoiselle Marguerite prêtait à ces récits une attention passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle gardait l'immobilité d'une statue; tantôt, l'intérêt devenant plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elle dardait sur la vieille Vendéenne l'éclair continu de ses grands yeux.
Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus douces heures de ma triste vie celles que je passai à contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux mêlés aux impressions d'un coeur vaillant.
Les souvenirs de la conteuse épuisés, mademoiselle Marguerite l'embrassa, et, réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds, elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis aucun scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la riche héritière, le tête-à-tête en général n'a rien de gênant pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies britanniques: on sait que la méthode anglaise accorde aux femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les gratifions sagement le jour où les abus en deviennent irréparables.
Nous sortîmes donc ensemble du jardin; je lui tins l'étrier pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche vers le château. Au bout de quelques pas:
-- Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne fortune.
-- C'est vrai, mademoiselle; mais, comme j'y étais depuis longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie.
-- Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine. Ma mère vous en est très reconnaissante.
-- Et la fille de madame votre mère? dis-je en riant.
-- Oh! moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de juger légèrement des actions humaines, qui ont généralement deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de mademoiselle de Porhoët a belle apparence; mais... -- Elle fit une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et véritablement outrageant: -- Mais je ne suis pas bien sûre que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hériter d'elle.
Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au ridicule de répondre en capitan à cette jeune fille, je me contins, et je lui dis avec gravité:
-- Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.
Elle parut très surprise.
-- De me plaindre, monsieur?
-- Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime la pitié respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir droit.
-- La pitié! dit-elle en arrêtant son cheval et en tournant lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai pas l'avantage de vous comprendre!
-- Cela est cependant fort simple, mademoiselle; si la désillusion du bien, le doute et la sécheresse d'âme sont les fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien au monde ne mérite plus de compassion qu'un coeur flétri par la défiance avant d'avoir vécu.
-- Monsieur, répliqua mademoiselle Laroque avec une vivacité très étrangère à son langage habituel, vous ne savez pas de quoi vous parlez! Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous oubliez à qui vous parlez!
-- Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je doucement en m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à qui je parle; mais vous m'en avez donné l'exemple.
Mademoiselle Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur ironique:
-- Faut-il vous demander pardon?
-- Assurément, mademoiselle, repris-je avec force; si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous: vous êtes riche, et je suis pauvre: vous pouvez vous humilier... je ne le puis pas!
Il y eut un silence. Ses lèvre serrées, ses narines ouvertes, la pâleur soudaine de son front, témoignaient du combat qui se livrait en elle. Tout à coup, abaissant sa cravache comme pour un salut.
-- Eh bien! dit-elle, pardon!
En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au galop, me laissant au milieu du chemin.
Je ne l'ai pas revue depuis.
30 juillet.
Le calcul des probabilités n'est jamais plus vain que lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitôt en présence de mademoiselle Marguerite après la scène pénible qui avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me montrer au château: j'espérais à peine que ce court intervalle eût suffi pour calmer les ressentiments que j'avais soulevés dans ce coeur hautain. Cependant, avant-hier matin, vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout à coup sur le ton d'un enjouement amical par la personne même dont je croyais m'être fait une ennemie.
-- Monsieur Odiot, êtes-vous là?
Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque, qui stationnait près du pont, mademoiselle Marguerite, retroussant d'une main le bord de son chapeau de paille brune et levant les yeux vers ma tour obscure.
-- Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement.
-- Venez-vous vous promener?
Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la formule, d'être le jouet d'un rêve insensé.
-- Pardon, mademoiselle;... comment dites-vous?
-- Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et moi?
-- Certainement, mademoiselle.
-- Eh bien, prenez votre album.
Je me hâtai de descendre, et j'accourus sur le bord de la rivière.
-- Ah! ah! me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne humeur ce matin, à ce qu'il paraît?
Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but était de faire entendre que j'étais toujours de bonne humeur, ce dont mademoiselle Marguerite parut mal convaincue; puis je sautai dans le canot, et je m'assis à côté d'elle.
-- Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vieil Alain, qui se pique d'être un maître canotier, se mit à battre méthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler. -- Il faut bien, reprit alors mademoiselle Marguerite, que je vienne vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément depuis deux jours.
-- Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule... le respect... la crainte.
-- Oh! mon Dieu! le respect... la crainte... Vous boudiez, voilà. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mère qui prétend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous traiter avec une considération très distinguée, m'a priée de m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obéissante je m'immole.
Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche reconnaissance.
-- Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elle, j'ai résolu de vous donner une fête à votre goût: ainsi voilà une belle matinée d'été, des bois et des clairières avec tous les effets de lumière désirables, des oiseaux qui chantent sous la feuillée, une barque mystérieuse qui glisse sur l'onde... Vous qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez être content?
-- Je suis ravi, mademoiselle.
-- Ah! ce n'est pas malheureux.
Je me trouvais en effet pour le moment assez satisfait de mon sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions étaient jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait l'air. Je voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le soleil du matin parsemait de traînées éclatantes; des millions d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en bourdonnant joyeusement. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de protection; plus près, mademoiselle Marguerite, vêtue de blanc contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une pervenche, secouait d'une main les perles humides que l'heure matinale suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre comme un appât au fidèle Mervyn, qui nous suivait à la nage. Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.
Comme nous sortions des limites du parc, en passant sous une des arches qui percent le mur d'enceinte:
-- Vous ne me demandez pas où je vous mène, monsieur? me dit la jeune créole.
-- Non, non, mademoiselle, cela m'est parfaitement égal.
-- Je vous mène dans le pays des fées.
-- Je m'en doutais.