Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel)
Chapter 6
Il faut avouer que je suis à bonne école pour apprendre à dédaigner les biens que j'ai perdus. Tous ici en effet, par leur attitude et leur langage, me prêchent éloquemment le mépris des richesses: Madame Aubry d'abord, qu'on peut comparer à ces gourmands sans vergogne dont la révoltante convoitise vous ôte l'appétit, et qui vous donnent le profond dégoût des mets qu'ils vous vantent; ce vieillard, qui s'éteint sur ses millions aussi tristement que Job sur son fumier; cette femme excellente, mais romanesque et blasée, qui rêve, au milieu de son importune prospérité, le fruit défendu de la misère; enfin, la superbe Marguerite, qui porte comme un couronne d'épines le diadème de beauté et d'opulence dont le ciel a écrasé son front.
Etrange fille! -- Presque chaque matin, quand le temps est beau, je la vois passer à cheval sous les fenêtres de mon beffroi; elle me salue d'un grave signe de tête qui fait onduler la plume noire de son feutre, puis s'éloigne lentement dans le sentier ombragé qui traverse les ruines du vieux château. Ordinairement le vieil Alain la suit à quelque distance; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'énorme et fidèle Mervyn, qui allonge le pas aux côtés de sa belle maîtresse, comme un ours pensif. Elle s'en va en cet équipage courir dans tout le pays environnant des aventures de charité. Elle pourrait se passer de protecteur; il n'y a pas de chaumière à six lieues à la ronde qui ne la connaisse et qui ne la vénère comme la fée de la bienfaisance. Les paysans disent simplement, en parlant d'elle "Mademoiselle!" comme s'ils parlaient d'une de ces filles de roi qui charment leurs légendes, et dont elle leur semble avoir la beauté, la puissance et le mystère.
Je cherche cependant à m'expliquer le nuage de sombre préoccupation qui couvre sans cesse son front, la sévérité hautaine et défiante de son regard, la sécheresse amère de son langage. Je me demande si ce sont là les traits naturels d'un caractère bizarre et mêlé, ou les symptômes de quelque secret tourment, remords, crainte ou amour, qui rongerait ce noble coeur. Si désintéressé que l'on soit dans la question, il est impossible qu'on se défende d'une certaine curiosité en face d'une personne aussi remarquable. Hier soir, pendant que le vieil Alain, dont je suis le favori, me servait mon repas solitaire:
-- Eh bien, Alain, lui dis-je, voilà une belle journée. Vous êtes-vous promené aujourd'hui?
-- Oui, monsieur, ce matin, avec mademoiselle.
-- Ah! vraiment?
-- Monsieur nous a bien vus passer?
-- Il est possible, Alain. Oui, je vous vois quelquefois passer... Vous avez bonne mine à cheval, Alain.
-- Monsieur est trop obligeant. Mademoiselle a meilleure mine que moi.
-- C'est une jeune fille très belle.
-- Oh! parfaite, monsieur, et au dedans comme au dehors, ainsi que madame sa mère. Je dirai à monsieur une chose. Monsieur sait que cette propriété appartenait autrefois au dernier comte de Castennec, que j'avais l'honneur de servir. Quand la famille Laroque acheta le château, j'avouerai à monsieur que j'eus le coeur un peu gros, et que j'hésitai à rester dans la maison. J'avais été élevé dans le respect de la noblesse, et il m'en coûtait beaucoup de servir des gens sans naissance. Monsieur a pu remarquer que j'éprouvais un plaisir particulier à lui rendre mes devoirs: c'est que je trouve à monsieur un air de gentilhomme. Etes-vous bien sûr de n'être pas noble, monsieur?
-- Je le crains, mon pauvre Alain.
-- Au reste, et c'est ce que je voulais dire à monsieur, reprit Alain en s'inclinant avec grâce, j'ai appris au service de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien l'autre, et en particulier celle de M. le comte de Castennec, qui avait le faible de battre ses gens. Dommage pourtant, monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse épouser un gentilhomme d'un beau nom. Il ne manquerait plus rien à ses perfections.
-- Mais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu'à elle.
-- Si monsieur veut parler de M. de Bévallan, il ne tient qu'à elle en effet, car il l'a demandée il y a plus de six mois. Madame ne paraissait pas trop contraire au mariage, et de fait M. de Bévallan est après les Laroque le plus riche du pays; mais mademoiselle, sans se prononcer positivement, a voulu prendre le temps de la réflexion.
-- Mais si elle aime M. de Bévallan, et si elle peut l'épouser quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et distraite comme on la voit?
-- C'est une vérité, monsieur, que depuis deux ou trois ans mademoiselle est changée. Autrefois c'était un oiseau pour la gaieté; maintenant on dirait qu'il y a quelque chose qui la chagrine: mais je ne crois pas, sauf respect, que ce soit son amour pour ce monsieur.
-- Vous ne paraissez pas fort tendre vous-même pour M. de Bévallan, mon bon Alain. Il est d'excellente noblesse pourtant...
-- Ca ne l'empêche pas d'être un mauvais gars, monsieur, qui passe son temps à débaucher les filles du pays. Et si monsieur a des yeux, il peut voir qu'il ne se gênerait pas pour faire le sultan dans le château, en attendant mieux.
Il y eut une pause silencieuse, après laquelle Alain reprit:
-- Dommage que monsieur n'ait pas seulement une centaine de mille francs de rente.
-- Et pourquoi cela, Alain?
-- Parce que... dit Alain en hochant la tête d'un air songeur.
25 juillet.
Dans le courant du mois qui vient de s'écouler, j'ai gagné une amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies sont mademoiselle Marguerite et mademoiselle Hélouin. L'amie est une demoiselle de quatre-vingt-huit ans. J'ai peur qu'il n'y ait pas compensation.
Mademoiselle Hélouin, avec laquelle je veux d'abord régler mon compte, est une ingrate. Mes prétendus torts envers elle devraient plutôt me recommander à son estime; mais elle paraît être une de ces femmes assez répandues dans le monde, qui ne rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles aiment à inspirer, ou qu'on leur inspire. Dès les premiers temps de mon séjour ici, une sorte de conformité entre la fortune de l'institutrice et celle de l'intendant, la modestie commune à notre état dans le château, m'avaient porté à nouer avec mademoiselle Hélouin les relations d'une bienveillance affectueuse. En tout temps, je me suis piqué de manifester à ces pauvres filles l'intérêt que leur tâche ingrate, leur situation précaire, humiliée et sans avenir, me paraissent appeler sur elles. Mademoiselle Hélouin est d'ailleurs jolie, intelligente, remplie de talents, et bien qu'elle gâte un peu cela par la vivacité d'allures, la coquetterie fiévreuse et la légère pédanterie qui sont les travers habituels de l'emploi, j'avais un très faible mérite, j'en conviens, à jouer près d'elle le rôle chevaleresque que je m'étais donné. Ce rôle prit à mes yeux le caractère d'une sorte de devoir, quand je pus reconnaître, ainsi que plusieurs avertissements me l'avaient fait pressentir, qu'un lion dévorant, sous les traits du roi François Ier, rôdait furtivement autour de ma jeune protégée. Cette duplicité, qui fait honneur à l'audace de M. de Bévallan, est conduite, sous couleur d'une aimable familiarité, avec une politique et un aplomb qui trompent aisément les regards inattentifs ou candides. Madame Laroque et sa fille en particulier sont trop étrangères aux perversités de ce monde et vivent trop loin de toute réalité pour éprouver l'ombre d'un soupçon. Quant à moi, fort irrité contre cet insatiable mangeur de coeurs, je me fis un plaisir de contrarier ses desseins: plus d'une fois je détournai l'attention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforçai surtout de diminuer dans le coeur de mademoiselle Hélouin cet amer sentiment d'abandon et d'isolement qui donne en général tant de prise aux consolations qui lui étaient offertes. Ai-je jamais dépassé, dans le cours de cette lutte malavisée, la mesure délicate d'une protection fraternelle? Je ne le crois pas, et les termes mêmes du court dialogue qui a subitement modifié la nature de nos relations semblent parler en faveur de ma réserve. Un soir de la semaine dernière, on respirait le frais sur la terrasse: mademoiselle Hélouin, à qui j'avais eu précisément dans la journée l'occasion de montrer quelques égards particuliers, prit légèrement mon bras, et, tout en piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger:
-- Vous êtes bon, monsieur Maxime, me dit-elle d'une voix un peu émue.
-- J'essaye, mademoiselle.
-- Vous êtes un véritable ami.
-- Oui.
-- Mais un ami... comment?
-- Véritable, vous l'avez dit.
-- Un ami... qui m'aime?
-- Sans doute.
-- Beaucoup?
-- Assurément.
-- Passionnément?...
-- Non.
Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et que j'appuyai d'un regard ferme, mademoiselle Hélouin jeta vivement loin d'elle la fleur d'oranger et quitta mon bras. Depuis cette heure néfaste, on me traite avec un dédain que je n'ai pas volé, et je croirais bien décidément que l'amitié d'un sexe à l'autre est un sentiment illusoire, si ma mésaventure n'eût eu le lendemain même une sorte de contre-partie.
J'étais allé passer la soirée au château: deux ou trois familles étrangères qui venaient d'y séjourner pendant une quinzaine l'avaient quitté dans la matinée. Je n'y trouvai que les habitués, le curé, le percepteur, le docteur Desmarets, -- enfin le général de Saint-Cast et sa femme, qui habitent, ainsi que le docteur, la petite ville voisine. Madame de Saint-Cast, qui paraît avoir apporté à son mari une assez belle fortune, était engagée, quand j'entrai, dans une conversation animée avec madame Aubry. Ces deux dames, suivant leur usage, s'entendaient parfaitement: elles célébraient tout à tour, comme deux pasteurs d'églogue, les charmes incomparables de la richesse dans un langage où la distinction de la forme le disputait à l'élévation de la pensée:
-- Vous avez bien raison, madame, disait madame Aubry; il n'y a qu'une chose au monde, c'est d'être riche. Quand je l'étais, je méprisais de tout mon coeur ceux qui ne l'étaient pas; aussi je trouve maintenant tout naturel qu'on me méprise et je ne m'en plains pas.
-- On ne vous méprise pas pour cela, madame, reprenait madame de Saint-Cast, bien certainement non, madame; mais il est certain que d'être riche ou d'être pauvre, cela fait une fière différence. Voilà le général qui en sait quelque chose, lui qui n'avait absolument rien, quand je l'ai épousé, -- que son épée, -- et ce n'est pas une épée qui met du beurre dans la soupe, n'est-ce pas, madame?
-- Non, non, oh! non, madame, s'écria madame Aubry en applaudissant à cette hardie métaphore. L'honneur et la gloire, c'est très beau dans les romans; mais j'aime mieux une bonne voiture, n'est-ce pas, madame?
-- Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais ce matin même au général en venant ici, n'est-ce pas, général?
-- Hon! grommela le général, qui jouait tristement dans un coin avec l'ancien corsaire.
-- Vous n'aviez rien quand je vous ai épousé, général, reprit madame de Saint-Cast; vous ne songez pas à le nier, j'espère?
-- Vous l'avez déjà dit! murmura le général.
-- Ca n'empêche pas que sans moi vous iriez à pied, mon général, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures... Ce n'est pas avec vos six ou sept mille francs de retraite que vous pourriez rouler carrosse, mon ami... Je lui disais cela ce matin, madame, à propose de notre nouvelle voiture, qui est douce comme il n'est pas possible d'être douce. Au surplus, j'y ai mis le prix: cela fait quatre bons mille francs de moins dans ma bourse, madame!
-- Je le crois bien, madame! Ma voiture de gala m'en coûtait bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds, qui valait à elle seule cinq cents francs.
-- Moi, reprit madame de Saint-Cast, j'ai été forcée d'y regarder un peu, car je viens de renouveler mon meuble de salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour quinze mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous me direz, et c'est bien vrai... Mais toute la ville est à genoux devant, et on aime à être respecté, n'est-ce pas, madame?
-- Sans doute, madame, répliqua madame Aubry, on aime à être respecté, et on n'est respecté qu'en proportion de l'argent qu'on a. Pour moi, je me console de n'être plus respectée aujourd'hui, en pensant que, si j'étais encore ce que j'ai été, je verrais à mes pieds tous les gens qui me méprisent.
-- Excepté moi, morbleu! s'écria le docteur Desmarets en se levant tout à coup. Vous auriez cent millions de rente que vous ne me verriez pas à vos pieds, je vous en donne ma parole d'honneur! Et là-dessus je vais prendre l'air... car, le diable m'emporte! on n'y tient plus.
En même temps le brave docteur sortit du salon, emportant toute ma gratitude, car il m'avait rendu un véritable service en soulageant mon coeur oppressé d'indignation et de dégoût.
Bien que M. Desmarets soit établi dans la maison sur le pied d'un Saint-Jean Bouche d'or, à qui l'on souffre la plus grande indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour ne pas causer dans l'assistance un sentiment de malaise qui se traduisit par un silence embarrassé. Madame Laroque le rompit adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient sonnées.
-- Non, ma mère, répondit mademoiselle Marguerite, car mademoiselle de Porhoët n'est pas encore arrivée.
La minute d'après, comme le timbre de la pendule se mettait en branle, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jocelynde de Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desmarets, entra dans le salon avec une précision astronomique.
Mademoiselle de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son quatre-vingt-huitième printemps, et qui a l'apparence d'un long roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton d'une fort noble race dont on croit retrouver les premiers ancêtres parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois cette maison ne prend sérieusement pied dans l'histoire qu'au XIIe siècle, en la personne de Juthaël, fils de Conan le Tort, issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des Penthièvre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'était pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'étudiant un jour, dans un accès de vanité juvénile, l'histoire des alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de Porhoët, et que mon père, très érudit en ces matières, me le vanta beaucoup. Mademoiselle de Porhoët, qui reste aujourd'hui seule de son nom, n'a jamais voulu se marier, afin de conserver le plus longtemps possible, dans le firmament de la noblesse française, la constellation de ces syllabes magiques : Porhoët-Gaël.
Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines de la maison de Bourbon.
-- Les Bourbons, dit mademoiselle de Porhoët en plongeant à plusieurs reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse; mais (prenant soudain un air modeste) il y a mieux!
Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans égale la triple et lourde majesté de la naissance, de l'âge et du malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à soutenir hors de France depuis une quinzaine d'années, a progressivement réduit sa fortune, déjà très mince; c'est à peine s'il lui reste aujourd'hui un millier de francs de revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à sa fierté, rien ajouté à son humeur: elle est gaie, égale, courtoise: elle vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette avec une petite servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup d'aumônes. Madame Laroque et sa fille se sont prises pour leur noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore; elle est chez elles l'objet d'un respect attentif, et qui confond madame Aubry. J'ai vu souvent mademoiselle Marguerite quitter la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de mademoiselle de Porhoët: si le whist de mademoiselle de Porhoët (à cinq centimes la fiche) venait à manquer un seul jour, le monde finirait. Je suis moi-même un des partenaires préférés de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle, nous ne tardâmes pas, le curé, le docteur et moi, à nous trouver installés autour de la table de whist, en face et aux côtés de la descendante de Conan le Tort.
Il faut savoir qu'au commencement du dernier siècle un grand-oncle de mademoiselle de Porhoët, qui était attaché à la maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un établissement qui prospéra. Sa descendance directe paraît s'être éteinte il y a une quinzaine d'années, et mademoiselle de Porhoët, qui n'avait jamais perdu de vue ses parents d'outre-monts, se porta aussitôt héritière de leur fortune, que l'on dit considérable: ses droits lui furent contestés, trop justement, par une des plus vieilles maisons de Castille, alliée à la branche espagnole des Porhoët. De là ce procès que la malheureuse octogénaire poursuit à grands frais, de juridiction en juridiction, avec une persistance qui touche à la manie, dont ses amis s'affligent et dont les indifférents s'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il professe pour mademoiselle de Porhoët, ne laisse pas lui-même de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il désapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme consacre en imagination son chimérique héritage, -- à savoir l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des siècles futurs le nom de la fondatrice et d'une grande race disparue. Cette cathédrale, rêve enté sur un rêve, est le jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait exécuter les plans: elle passe ses jours et quelquefois ses nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les dispositions, à y ajouter quelques ornements; elle en parle comme d'un monument déjà bâti en praticable. "J'étais dans la nef de ma cathédrale; j'ai remarqué cette nuit dans l'aile nord de ma cathédrale une chose bien choquante; j'ai modifié la livrée du suisse, _et caetera_."
-- Eh bien, mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait les cartes, avez-vous travaillé à votre cathédrale depuis hier?
-- Mais oui, docteur. Il n'est même venu une idée assez heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le choeur de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvragée, à l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'église de Josselin. C'est beaucoup plus léger.
-- Oui, certainement; mais quelles nouvelles d'Espagne, en attendant? Ah çà! est-il vrai, comme je pense l'avoir lu ce matin dans la _Revue des Deux-Mondes_, que le jeune duc de Villa-Hermosa vous propose de terminer votre procès à l'amiable, par un mariage?
Mademoiselle de Porhoët secoua d'un geste dédaigneux le panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet:
-- Je refuserais net, dit-elle.
-- Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle: mais que signifie donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits sous vos fenêtres?
-- Bah!
-- Bah! Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse?
-- Vous êtes un folâtre, dit mademoiselle de Porhoët, qui ouvrit brusquement sa tabatière. Au reste, puisque vous voulez le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans aucun doute la fin de nos maux.
-- Parbleu! je crois bien! Savez-vous d'où il sort, votre homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ah! que vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie, et de vivre tranquille!... A quoi vous serviraient des millions, voyons? N'êtes-vous pas heureuse et considérée... et qu'est-ce que vous voulez de plus?... Quant à votre cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise plaisanterie.
-- Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux des mauvais plaisants, docteur Desmarets; d'ailleurs, je défends mon droit, je combats pour la justice: ces biens sont à moi, je l'ai entendu dire cent fois à mon père, et jamais, de mon gré, ils n'iront à des gens qui sont aussi étrangers à ma famille en définitive que vous, mon cher ami, ou que monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un signe de tête.
J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et je ripostai aussitôt:
-- En ce qui me concerne, mademoiselle, vous vous trompez, car ma famille a eu l'honneur d'être alliée à la vôtre, et réciproquement.
En entendant ces paroles énormes, mademoiselle de Porhoët rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée, elle me regarda en face pour s'assurer d'abord de l'état de ma raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain, et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne :
-- Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle.
Honteux de ma ridicule vanterie et très embarrassé des regards curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans répondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. Il était dix heures, et je me préparais à m'esquiver, quand mademoiselle de Porhoët me toucha le bras:
-- Monsieur l'intendant, dit-elle, me fera-t-il l'honneur de m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue?
Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trouvâmes bientôt dans le parc. La petite servante, en costume du pays, marchait la première, portant une lanterne; puis venait mademoiselle de Porhoët, raide et silencieuse, relevant d'une main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de soie: elle avait sèchement refusé l'offre de mon bras, et je m'avançais à ses côtés, la tête basse, très mal satisfait de mon personnage. Au bout de quelques minutes de cette marche funèbre:
-- Eh bien, monsieur, me dit la vieille demoiselle, parlez donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée à la vôtre, et comme une alliance de cette espèce est un point d'histoire entièrement nouveau pour moi, je vous serai très obligée de vouloir bien me l'éclaircir.
J'avais décidé à part moi que je devais à tout prix maintenir le secret de mon incognito.
-- Mon Dieu! mademoiselle, dis-je, j'ose espérer que vous excuserez une plaisanterie échappée au courant de la conversation...
-- Une plaisanterie! s'écria mademoiselle de Porhoët. La matière, en effet, prête beaucoup à la plaisanterie. Et comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un homme?
-- Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible; il ne me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais, mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est connu?
-- Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du Dauphiné. Quelle conclusion en tirez-vous?
-- Je suis aujourd'hui le représentant de cette famille.
-- Vous? dit mademoiselle de Porhoët en faisant une halte subite; vous êtes un Champcey d'Hauterive?
-- Mâle, oui, mademoiselle.
-- Ceci change la thèse, dit-elle; donnez-moi votre bras, mon cousin, et contez-moi votre histoire.
Je crus que dans l'état des choses le mieux était effectivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pénible récit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvâmes en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui est flanquée à l'un des angles d'une espèce de colombier écrasé à toit pointu.
-- Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël, arrêtée sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie.