Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel)

Chapter 5

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Pendant que je m'égarais dans les forêts celtiques sur les pas de mademoiselle Hélouin, à laquelle il ne manque qu'un peu d'embonpoint pour être une druidesse fort passable, la veuve de l'agent de change, placée près de nous, faisait retentir les échos d'une plainte continue et monotone comme celle d'un aveugle: on avait oublié de lui donner un chauffe-pieds; on lui servait du potage froid; on lui servait des os décharnés; voilà comme on la traitait. Au reste, elle y était habituée. Il est triste d'être pauvre, bien triste. Elle voudrait être morte.

-- Oui, docteur, -- elle s'adressait à son voisin, qui semblait écouter ses doléances avec une affectation d'intérêt tant soit peu ironique. -- Oui, docteur, ce n'est pas une plaisanterie: je voudrais être morte. Ce serait un grand débarras pour tout le monde, d'ailleurs. Songez donc, docteur! quand on a été dans ma position, quand on a mangé dans de l'argenterie à ses armes... être réduite à la charité, et se voir le jouet des domestiques! On ne sait pas tout ce que je souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a de la fierté, on souffre sans se plaindre; aussi je me tais, docteur, mais je n'en pense pas moins.

-- C'est cela, ma chère dame, a dit le docteur, qui se nomme, je crois, Desmarets; n'en parlons plus: buvez frais, cela vous calmera.

-- Rien, rien ne me calmera, docteur, que la mort!

-- Eh bien, madame, quand vous voudrez! a répliqué le docteur résolument.

Dans une région plus centrale, l'attention des convives était accaparée par la verve insouciante, caustique et fanfaronne d'un personnage que j'ai entendu nommer M. de Bévallan, et qui paraît jouir ici des droits d'une intimité particulière. C'est une homme d'une grande taille, d'une jeunesse déjà mûre, et dont la tête rappelle assez fidèlement le type du roi François Ier. On l'écoute comme un oracle, et mademoiselle Laroque elle-même lui accorde autant d'intérêt et d'admiration qu'elle paraît capable d'en concevoir pour quelque chose en ce monde. Pour moi, comme la plupart des saillies que j'entendais applaudir se rapportaient à des anecdotes locales et à des circonstances de clocher, je n'ai pu apprécier qu'incomplètement jusqu'ici le mérite de ce lion armoricain.

J'ai eu toutefois à me louer de sa courtoisie: il m'a offert un cigare après le dîner, et m'a emmené dans le boudoir où l'on fume. Il en faisait en même temps les honneurs à trois ou quatre jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, qui le regardent évidemment comme un modèle de belles façons et d'exquise scélératesse.

-- Eh bien, Bévallan, a dit un de ces jeunes séides, vous ne renoncez donc pas à la prêtresse du soleil?

-- Jamais! a répondu M. de Bévallan. J'attendrai dix mois, dix ans, s'il le faut; mais je l'épouserai ou personne de l'épousera.

-- Vous n'êtes pas malheureux, vieux drôle! l'institutrice vous aidera à prendre patience.

-- Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune Arthur? a repris à demi voix M. de Bévallan en s'avançant vers son interlocuteur et en lui faisant, d'un signe rapide, remarquer ma présence.

On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il serait à désirer, par parenthèse, que les femmes pussent assister secrètement, une fois en leur vie, à une de ces conversations qui se tiennent entre hommes dans la première effusion qui suit un repas copieux: elles y trouveraient la mesure exacte de la délicatesse de nos moeurs et de la confiance qu'elle doit leur inspirer. Au surplus, je ne me pique nullement de pruderie; mais l'entretien dont j'étais le témoin avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les limites de la plaisanterie la plus libre: il touchait à tout en passant, outrageait tout gaiement et prenait un caractère très gratuit d'universelle profanation. Or mon éducation, trop incomplète sans doute, m'a laissé dans le coeur un fonds de respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons aujourd'hui en France notre jeune Amérique, qui n'est point contente si elle ne blasphème un peu après boire; nous avons d'aimables petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni père ni mère, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de Dieu, mais qui paraissent être le produit brut de quelque machine sans entrailles et sans âme qui les a déposés fortuitement sur ce globe pour en être le médiocre ornement.

Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le professeur cynique de ces roués sans barbe, ne m'a pas plu, et je ne pense pas lui avoir plu davantage. J'ai prétexté un peu de fatigue, et j'ai pris congé.

Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'une lanterne et m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est destiné. Après quelques minutes de marche, nous avons traversé un pont de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés devant une porte massive et ogivale, qui est surmontée d'une espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est l'entrée de l'ancien château. Des chênes et des sapins séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte mystérieuse, qui lui donne un air de profonde retraite. C'est dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé de trois chambres très proprement tendues de perse, se prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle à l'autre. Ce séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire: il convient à ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur un peu conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette importante journée, m'interrompant par intervalles pour écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.

1er juillet.

Il est temps que j'essaye de démêler le fil de mon existence personnelle et intime qui, depuis deux mois, s'est un peu perdu au milieu des obligations actives de ma charge.

Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pendant quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres du père Hivart, comme on nomme ici mon prédécesseur, j'allai déjeuner au château, où je ne retrouvai plus qu'une faible partie des hôtes de la veille. Madame Laroque, qui a beaucoup vécu à Paris avant que la santé de son beau-père l'eût condamnée à une perpétuelle villégiature, conserve fidèlement dans sa retraite le goût des intérêts élevés, élégants ou frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac était le miroir du temps du turban de madame de Staël. Elle paraît en outre avoir visité la plupart des grandes villes de l'Europe, et en a rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la mesure commune de l'érudition et de la curiosité parisiennes. Elle reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à suivre de loin, autant que possible, le mouvement de cette civilisation raffinée dont les musées et les livres frais éclos sont les fleurs et les fruits plus ou moins éphémères. Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un opéra nouveau, et madame Laroque adressa sur ce sujet à M. de Bévallan une question à laquelle il ne put répondre, quoiqu'il ait toujours, si on l'en croit, un pied et un oeil sur le boulevard des Italiens. Madame Laroque se rabattit alors sur moi, tout en manifestant par son air de distraction le peu d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires très au courant de celles-là; mais précisément, et malheureusement, ce sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois. La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de madame Laroque, qui se mit à me presser de questions, et qui daigna bientôt me communiquer elle-même ses impressions, ses souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien, quand on quitta la table, était si animé, que mon interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos sympathiques effusions, madame Laroque oubliant de plus en plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait passablement choqué dans son langage vis-à-vis de moi.

Elle m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce divertissement. Je lui parlai alors avec quelques détails des scènes particulières que j'avais eu l'occasion de voir à Paris et à Saint-Pétersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par l'exploration d'une grosse ferme qui est située à deux petites lieues du château. Madame Laroque, à cette déclaration, parut subitement consternée: elle me regarda, s'agita dans ses coussinets, approcha ses mains de son brasero, et me dit enfin à demi voix:

-- Ah! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez.

Et, comme j'insistais:

-- Mais, mon Dieu! reprit-elle avec un embarras plaisant, c'est qu'il y a des chemins affreux... Attendez au moins la belle saison.

-- Non, madame, dis-je en riant, je n'attendrai pas une minute : on est intendant ou on ne l'est pas.

-- Madame, dit le vieil Alain, qui se trouvait là, on pourrait atteler pour M. Odiot le berlingot du père Hivart: il n'est pas suspendu, mais il n'en est que plus solide.

Madame Laroque foudroya d'un coup d'oeil le malheureux Alain, qui osait proposer à un intendant de mon espèce, qui avait été au spectacle chez la grande-duchesse Hélène, le berlingot du père Hivart.

-- Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin? demanda-t-elle.

-- L'américaine, madame? Ma foi, non. Il n'y a pas risque qu'elle y passe, dit Alain; ou si elle y passe, elle n'y passera pas tout entière... Et encore je ne crois pas qu'elle y passe.

Je protestai que j'irais parfaitement à pied.

-- Non, non, c'est impossible, je ne veux pas! Voyons, voyons donc... Nous avons bien ici une demi-douzaine de chevaux de selle qui ne font rien... mais probablement nous ne montez pas à cheval!

-- Je vous demande pardon, madame; mais c'est vraiment inutile; je vais...

-- Alain faites seller un cheval pour monsieur... Lequel, dis, Marguerite?

-- Donnez-lui Proserpine, murmura M. de Bévallan, en riant dans sa barbe.

-- Non, non, pas Proserpine! s'écria vivement mademoiselle Marguerite.

-- Pourquoi pas Proserpine, mademoiselle? dis-je alors.

-- Parce qu'elle vous jetterait par terre, me répondit nettement la jeune fille.

-- Oh! comment ça? véritablement?... Pardon, voulez-vous me permettre de vous demander, mademoiselle, si vous montez cette bête?

-- Oui, monsieur, mais j'ai de la peine.

-- Eh bien, peut-être en aurez-vous moins, mademoiselle, quand je l'aurai montée moi-même une fois ou deux. Cela me décide. Faites seller Proserpine, Alain!

Mademoiselle Marguerite fronça son noir sourcil, et s'assit en faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part de responsabilité dans la catastrophe imminente qu'elle prévoyait.

-- Si vous avez besoin d'éperons, j'en ai une paire à votre service, reprit alors M. de Bévallan, qui décidément prétendait que je n'en revinsse pas.

Sans paraître remarquer le regard de reproche que mademoiselle Marguerite adressait à l'obligeant gentilhomme, j'acceptai ses éperons. Cinq minutes après, un bruit de piétinements désordonnés annonçait l'approche de Proserpine, qu'on amenait avec assez de difficulté au bas d'un des escaliers du jardin réservé, et qui était par parenthèse un très beau demi-sang, noir comme le jais. Je descendis aussitôt le perron. Quelques bonnes gens, M. de Bévallan à leu tête, me suivirent sur la terrasse, par humanité, je crois, et l'on ouvrit en même temps les trois fenêtres du salon pour l'usage des femmes et des vieillards. Je me serais volontiers passé de tout cet appareil, mais enfin il fallait s'y résigner, et j'étais d'ailleurs sans grande inquiétude sur les suites de l'aventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un très vieil écuyer. Je marchais à peine que mon pauvre père m'avait déjà planté sur un cheval, au grand désespoir de ma mère, et, depuis, il n'avait négligé aucun soin pour me rendre son égal dans un art où il excellait. Il avait même poussé mon éducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me faisant revêtir parfois de vieilles et pesantes armures de famille, pour accomplir plus à l'aide mes exercices de haute voltige.

Cependant Proserpine me laissa débrouiller ses rênes et même toucher son encolure sans donner le moindre signe d'irritation; mais elle ne sentit pas plus tôt mon pied se poser sur l'étrier qu'elle se jeta brusquement de côté, en poussant trois ou quatre ruades superbes par-dessus les grands vases de marbre qui ornaient l'escalier; puis elle se mâta en faisant l'agréable et en battant l'air de ses pieds de devant, après quoi elle se reposa frémissante.

-- Pas facile au montoir! me dit le valet d'écurie en clignant de l'oeil.

-- Je le vois bien, mon garçon, mais je vais bien l'étonner, va! En même temps je me mis en selle sans toucher l'étrier, et, pendant que Proserpine réfléchissait à ce qui lui arrivait, je pris une solide assiette. L'instant d'après, nous disparaissions au petit galop de chasse dans l'avenue de châtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de mains, dont M. de Bévallan avait eu le bon esprit de donner le signal.

Cet incident, tout insignifiant qu'il fût, ne laissa pas, comme je pus m'en apercevoir dès le même soir à la mine des gens, de relever singulièrement mon crédit dans l'opinion. Quelques autres talents de la même valeur, dont m'a pourvu mon éducation, ont achevé de m'assurer ici toute l'importance que j'y souhaite, celle qui doit garantir ma dignité personnelle. On voit assez, au reste, que je ne prétends nullement abuser des prévenances et des égards dont je puis être l'objet pour usurper dans le château un rôle peu conforme aux fonctions modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi souvent que je le puis, sans manquer formellement aux convenances; je me tiens, en un mot, strictement à ma place, afin qu'on ne soit jamais tenté de m'y remettre.

Quelques jours après mon arrivée, comme j'assistais à un de ces dîners de cérémonie qui, dans cette saison, sont ici presque quotidiens, mon nom fut prononcé sur un ton interrogatif par le gros sous-préfet de la petite ville voisine, qui était assis à la droite de la dame châtelaine. Madame Laroque, qui est assez sujette à ces sortes de distractions, oublia que je n'étais pas loin d'elle, et, bon gré, mal gré, je ne perdis pas un mot de sa réponse:

-- Mon Dieu! ne m'en parlez pas! il y a là un mystère inconcevable... Nous pensons que c'est quelque prince déguisé... Il y en a tant qui courent le monde pour le quart d'heure!... Celui-ci a tous les talents imaginables: il monte à cheval, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la perfection... Entre nous, mon cher sous-préfet, je crois bien que c'est un très mauvais intendant, mais vraiment c'est un homme très agréable.

Le sous-préfet, -- qui est aussi un homme très agréable, ou qui du moins croit l'être, ce qui revient au même pour sa satisfaction, -- dit alors gracieusement, en caressant d'une main potelée ses splendides favoris, qu'il y avait assez de beaux yeux dans le château pour expliquer bien des mystères, qu'il soupçonnait fort l'intendant d'être un prétendant, que du reste l'Amour était le père légitime de la Folie et l'intendant naturel des Grâces... Puis, changeant de ton tout à coup:

-- Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la moindre inquiétude à l'égard de cet individu, je le ferai interroger dès demain par le brigadier de gendarmerie.

Madame Laroque se récria contre cet excès de zèle galant, et la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus loin; mais elle me laissa très piqué, non point contre le sous-préfet, qui au contraire me plaisait infiniment, mais contre madame Laroque, qui, tout en rendant à mes qualités privées une justice excessive, ne m'avait point paru suffisamment pénétrée de mon mérite officiel.

Le hasard voulut que j'eusse dès le lendemain à renouveler le bail d'un fermage considérable. Cette opération se négociait avec un vieux paysan fort madré, que je parvins néanmoins à éblouir par quelques termes de jurisprudence adroitement combinés avec les réserves d'une prudente diplomatie. Nos conventions arrêtées, le bonhomme déposa tranquillement sur mon bureau trois rouleaux de pièces d'or. Bien que la signification de ce versement, qui n'était point dû, m'échappât tout à fait, je me gardai de témoigner une surprise inconsidérée; mais, en développant les rouleaux, je m'assurai par quelques questions indirectes que cette somme constituait les arrhes du marché, en d'autres termes le pot-de-vin que les fermiers, à ce qu'il paraît, sont dans l'usage d'octroyer au propriétaire à chaque renouvellement de bail. Je n'avais nullement songé à réclamer ces arrhes, n'en ayant trouvé aucune mention dans les baux précédents rédigés par mon habile prédécesseur, et qui me servaient de modèles. Je ne tirai toutefois pour le moment aucune conclusion de cette circonstance; mais quand j'allai remettre à madame Laroque ce don de joyeux avènement, sa surprise m'étonna.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? me dit-elle.

Je lui expliquai la nature de cette gratification. Elle me fit répéter.

-- Est-ce que c'est la coutume? reprit-elle.

-- Oui, madame, toutes les fois que l'on consent un nouveau bail.

-- Mais il y a eu depuis trente ans, à ma connaissance, plus de dix baux renouvelés... Comment se fait-il que nous n'ayons jamais entendu parler de chose pareille?

-- Je ne saurais vous dire, madame.

Madame Laroque tomba dans un abîme de réflexions, au fond duquel elle rencontra peut-être l'ombre vénérable du père Hivart; après quoi elle haussa légèrement les épaules, porta ses regards sur moi, puis sur les pièces d'or, puis encore sur moi, et parut hésiter. Enfin, se renversant dans son fauteuil et soupirant profondément, elle me dit avec un simplicité dont je lui sus gré:

-- C'est bien, monsieur, je vous remercie.

Ce trait de probité grossière, dont elle avait eu le bon goût de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins madame Laroque à concevoir une grande idée de la capacité et des vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours après. Sa fille lui lisait le récit d'un voyage au pôle, où il était question d'un oiseau extraordinaire qui ne vole pas:

-- Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant!

J'espère fermement m'être acquis depuis ce temps, par le soin sévère avec lequel je m'occupe de la tâche que j'ai acceptée, quelques titres à une considération d'une genre moins négatif. M. Laubépin, quand je suis allé à Paris récemment pour embrasser ma soeur, m'a remercié avec une vive sensibilité de l'honneur que je faisais aux engagements qu'il a pris pour moi.

-- Courage, Maxime, m'a-t-il dit; nous doterons Hélène. La pauvre enfant ne se sera pour ainsi dire aperçue de rien. Et quant à vous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce qui ressemble le plus au bonheur en ce monde, vous l'avez en vous, et, grâce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours: la paix de la conscience et la mâle sérénité d'une âme toute au devoir.

Ce vieillard a raison, sans doute. Je suis tranquille, et pourtant je ne me sens guère heureux. Il y a dans mon âme, qui n'est pas assez mûre encore pour les austères jouissances du sacrifice, des élans de jeunesse et de désespoir. Ma vie, vouée et dévouée sans réserve à une autre vie plus faible et plus chère, ne m'appartient plus; elle n'a pas d'avenir, elle est dans un cloître à jamais fermé. Mon coeur ne doit plus battre, ma tête ne doit plus songer que pour le compte d'un autre. Enfin, qu'Hélène soit heureuse! Les années s'approchent déjà pour moi: qu'elles viennent vite! Je les implore; leur glace aidera mon courage.

Je ne saurais me plaindre, au reste, d'une situation qui, en somme, a trompé mes plus pénibles appréhensions, et qui même dépasse mes meilleurs espérances. Mon travail, mes fréquents voyages dans les départements voisins, mon goût pour la solitude, me tiennent souvent éloigné du château, dont je fuis surtout les réunions bruyantes. Peut-être dois-je en bonne partie à ma rareté l'accueil amical que j'y trouve. Madame Laroque en particulier me témoigne une véritable affection: elle me prend pour confident de ses bizarres et très sincères manies de pauvreté, de dévouement et d'abnégation poétique, qui forment avec ses précautions multipliées de créole frileuse un amusant contraste. Tantôt elle porte envie aux bohémiennes chargées d'enfants qui traînent sur les routes une misérable charrette, et qui font cuire leur dîner à l'abri des haies; tantôt ce sont les soeurs de charité et tantôt les cantinières dont elle ambitionne les héroïques labeurs. Enfin elle ne cesse de reprocher à feu M. Laroque le fils son admirable santé, qui n'a jamais permis à sa femme de déployer les qualités de garde-malade dont elle se sentait le coeur gonflé. Cependant elle a eu l'idée, ces jours-ci, de faire ajouter à son fauteuil une espèce de niche en forme de guérite pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai, l'autre matin, installée triomphalement dans ce kiosque, où elle attend assez doucement le martyre.

J'ai à peine moins à me louer des autres habitants du château. Mademoiselle Marguerite, toujours plongée comme un sphinx nubien dans quelque rêve inconnu, condescend pourtant avec une prévenante bonté à répéter pour moi mes airs de prédilection. Elle a une voix de contralto admirable, dont elle se sert avec un art consommé, mais en même temps une nonchalance et une froideur qu'on dirait véritablement calculées. Il lui arrive, en effet, par distraction, de laisser échapper de ses lèvres des accents passionnés; mais aussitôt elle paraît comme humiliée et honteuse de cet oubli de son caractère ou de son rôle, et elle s'empresse de rentrer dans les limites d'une correction glacée.

Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de perdre avec M. Laroque, m'ont concilié les bonnes grâces du pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'attachent quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulière. On dirait alors que quelque songe du passé, quelque ressemblance imaginaire se réveille à demi dans les nuages de cette mémoire fatiguée, au sein de laquelle flottent les images confuses de tout un siècle. Mais ne voulait-on pas me rendre l'argent que j'avais perdu avec lui! Il paraît que madame Aubry, partenaire habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule d'accepter régulièrement ces restitutions, ce qui ne l'empêche pas de gagner assez fréquemment l'ancien corsaire, avec lequel elle a, dans ces circonstances, des abordages tumultueux.

Cette dame, que M. Laubépin traitait avec beaucoup de faveur quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire aucune sympathie. Cependant, par respect pour la maison, je me suis astreint à gagner sa bienveillance, et j'y suis parvenu en prêtant une oreille complaisante, tantôt à ses misérables lamentations sur sa condition présente, tantôt aux descriptions emphatiques de sa fortune passée, de son argenterie, de son mobilier, de ses dentelles et de ses paires de gants.