Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel)
Chapter 13
Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure, et je m'élançai sur les gradins supérieurs: j'avais conçu un projet désespéré que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus proches, je les embrassai au hasard, et je me laissai aller dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom: "Maxime!" proféré soudain avec un cri déchirant. -- Les branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute leur longueur vers l'abîme; puis il eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai rudement sur le sol.
Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, j'y éprouvai une douleur tellement aiguë que le coeur me défaillit. J'eus un court étourdissement. -- J'en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite:
-- Maxime! Maxime! criait-elle, par grâce, par pitié! au nom du bon Dieu, parlez-moi! pardonnez-moi!
Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre au milieu d'une auréole de pâle lumière, la tête nue, les cheveux tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice.
-- Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien.
Je sortis péniblement des fossés et j'allai prendre mon cheval. Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer mon bras gauche, qui ne m'était plus d'aucun usage, et qui me faisait beaucoup souffrir. Grâce à la clarté de la nuit, je retrouvai aisément ma route. Une heure plus tard, j'arrivais au château. On me dit que le docteur Desmarets était dans le salon. Je me hâtai de m'y rendre, et j'y trouvai avec lui une douzaine de personnes dont la contenance accusait un état de préoccupation et d'alarme.
-- Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient d'avoir peur de son ombre, il m'a jeté bas sur la route, et je crains d'avoir le bras gauche foulé. Voulez-vous voir?
-- Comment, foulé? dit M. Desmarets après qu'il eût détaché le mouchoir; mais vous avez le bras parfaitement cassé, mon pauvre garçon!
Madame Laroque poussa un faible cri et s'approcha de moi.
-- Mais c'est donc une soirée de malheur? dit-elle.
Je feignis la surprise.
-- Qu'y a-t-il encore? m'écriai-je.
-- Mon Dieu! j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque accident à ma fille. Elle est sortie à cheval vers trois heures, il en est huit, et elle n'est pas encore rentrée!
-- Mademoiselle Marguerite! mais je l'ai rencontrée...
-- Comment! où? à quel moment?... Pardon, monsieur, c'est l'égoïsme d'une mère.
-- Mais je l'ai rencontrée vers cinq heures sur la route. Nous nous sommes croisés. Elle m'a dit qu'elle comptait pousser sa promenade jusqu'à la tour d'Elven.
-- A la tour d'Elven! Elle se sera égarée dans les bois... Il faut y aller promptement... Qu'on donne des ordres!
M. de Bévallan commanda aussitôt des chevaux. J'affectai d'abord de vouloir me joindre à la cavalcade; mais madame Laroque et le docteur me le défendirent énergiquement, et je me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, à dire vrai, j'avais grand besoin. M. Desmarets, après avoir appliqué un premier pansement sur mon bras blessé, monta en voiture avec madame Laroque, qui allait attendre au bourg d'Elven le résultat des perquisitions que M. de Bévallan devait diriger dans les environs de la tour.
Il était dix heures environ, quand Alain vint m'annoncer que mademoiselle Marguerite était retrouvée. Il me conta l'histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun détail, sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions seuls connaître. L'aventure me fut confirmée bientôt par le docteur, puis par madame Laroque elle-même, qui vinrent successivement me rendre visite, et j'eus la satisfaction de voir qu'il n'était entré dans les esprits aucun soupçon de ce qui était arrivé.
J'ai passé tout ma nuit à renouveler avec la plus fatigante persévérance, et au milieu des bizarres complications du rêve et de la fièvre, mon saut dangereux du haut de la fenêtre du donjon. Je ne m'y habituais pas. A chaque instant, la sensation du vide me montait à la gorge, et je me réveillais tout haletant. Enfin le jour est arrivé et m'a calmé. Dès huit heures, j'ai vu entrer mademoiselle de Porhoët, qui s'est installée près de mon chevet, son tricot à la main. Elle a fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont succédé tout le jour: madame Laroque est venue la première après ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression prolongée la main que je lui tendais, j'ai vu deux larmes glisser sur ses joues. A-t-elle donc reçu les confidences de sa fille?
Mademoiselle de Porhoët m'a appris que le vieux M. Laroque est alité depuis hier. Il a eu une légère attaque de paralysie. Aujourd'hui il ne parle plus, et son état donne des inquiétudes. On a résolu de hâter le mariage. M. Laubépin a été mandé de Paris; on l'attend demain, et le contrat sera signé le jour suivant, sous sa présidence.
J'ai pu me tenir levé ce soir pendant quelques heures; mais si j'en crois M. Desmarets, j'ai eu tort d'écrire avec ma fièvre, et je suis une grande bête.
3 octobre.
Il semble véritablement qu'une puissance maligne prenne à tâche d'inventer les épreuves les plus singulières et les plus cruelles pour les proposer tour à tour à ma conscience et à mon coeur!
M. Laubépin n'étant pas arrivé ce matin, madame Laroque m'a fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin pour arrêter les bases préalables du contrat, lequel, ainsi que je l'ai dit, doit être signé demain. Comme je suis condamné à garder ma chambre quelques jours encore, j'ai prié madame Laroque de m'envoyer les titres et les documents particuliers qui sont en la possession de son beau-père, et qui m'étaient indispensables pour résoudre les difficultés qu'on me signalait. On m'a fait remettre aussitôt deux ou trois tiroirs remplis de papiers qu'on avait enlevés secrètement du cabinet de M. Laroque, en profitant d'une heure où le vieillard jaloux était endormi, car il s'est toujours montré très jaloux de ses archives secrètes. Dans la première pièce qui m'est tombée sous la main, mon nom de famille plusieurs fois répété a brusquement saisi mes yeux et a sollicité ma curiosité avec une irrésistible puissance. Voici le texte littéral de cette pièce:
A MES ENFANTS
"Le nom que je vous lègue, et que j'ai honoré, n'est pas le mien. Mon père se nommait Savage. Il était régisseur d'une plantation considérable sise dans l'île, française alors, de Sainte-Lucie, et appartenant à une riche et noble famille du Dauphiné, celle des Champcey d'Hauterive. En 1793, mon père mourut, et j'héritai, quoique bien jeune encore, de la confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de cette année funeste, les Antilles françaises furent prises par les Anglais, ou leur furent livrées par les colons insurgents. Le marquis de Champcey d'Hauterive (Jacques-Auguste), que les ordres de la Convention n'avaient pas encore atteint, commandait alors la frégate _la Thétis_, qui croisait depuis trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons français répandus dans les Antilles étaient parvenus à réaliser leur fortune, chaque jour menacée. Ils s'étaient entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une flottille de légers transports sur laquelle ils avaient fait passer leurs biens, et qui devait entreprendre de se rapatrier sous la protection des canons de _la Thétis_. Dès longtemps, en prévision de désastres imminents, j'avais reçu moi-même l'ordre et le pouvoir de vendre à tout prix la plantation que j'administrais après mon père. Dans la nuit du 14 novembre 1793, je montais seul dans un canot à la pointe du Morne-au-Sable, et je quittais furtivement Sainte-Lucie, déjà occupée par l'ennemi. J'emportais en papier anglais et en guinées le prix que j'avais pu retirer de la plantation. M. de Champcey, grâce à la connaissance minutieuse qu'il avait acquise de ces parages, avait pu tromper la croisière anglaise et se réfugier dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m'avait ordonné de l'y rallier cette nuit même, et il n'attendait que mon arrivée à bord pour sortir de cette passe avec la flottille qu'il escortait, et mettre le cap sur la France. Dans le trajet, j'eus le malheur de tomber aux mains des Anglais. Ces maîtres en trahison me donnèrent le choix d'être fusillé sur-le-champ ou de leur vendre, moyennant le million dont j'étais porteur et qu'ils m'abandonnaient, le secret de la passe où s'abritait la flottille... J'étais jeune... La tentation fut trop forte... Une demi-heure plus tard _la Thétis_ était coulée, la flottille capturée, et M. de Champcey grièvement blessé!... Une année se passa, une année sans sommeil... Je devenais fou... Je résolus de faire payer à l'Anglais maudit les remords qui me déchiraient. Je passai à la Guadeloupe; je changeai de nom; je consacrai la plus grande partie du prix de mon forfait à l'achat d'un brick armé, et je courus sus aux Anglais. J'ai lavé pendant quinze ans dans leur sang et dans le mien la tache que j'avais faite dans une heure de faiblesse au pavillon de mon pays. Bien que ma fortune actuelle ait été acquise pour plus des trois quarts dans de glorieux combats, l'origine n'en reste pas moins ce que j'ai dit.
"Revenu en France dans ma vieillesse, je m'informai de la situation des Champcey d'Hauterive: elle était heureuse et opulente. Je continuai de me taire. Que mes enfants me pardonnent! Je n'ai pu trouver le courage, tant que j'ai vécu, de rougir devant eux; mais ma mort doit leur livrer ce secret, dont ils useront suivant les inspirations de leur conscience. Pour moi, je n'ai plus qu'une prière à leur adresser: il y aura tôt ou tard une guerre finale entre la France et sa voisine d'en face; nous nous haïssons trop: on aura beau faire, il faudra que nous les mangions ou qu'ils nous mangent! Si cette guerre éclatait du vivant de mes enfants ou de mes petits-enfants, je désire qu'ils fassent don à l'Etat d'une corvette armée et équipée, à la seule condition qu'elle se nommera la Savage, et qu'un Breton la commandera. A chaque bordée qu'elle enverra sur la rive carthaginoise, mes os tressailliront d'aise dans ma tombe!
"RICHARD SAVAGE, dit LAROQUE."
Les souvenirs que réveilla soudain dans mon esprit la lecture de cette confession effroyable m'en confirmèrent l'exactitude. J'avais entendu conter vingt fois par mon père, avec un mélange de fierté et d'amertume, le trait de la vie de mon aïeul auquel il était fait allusion. Seulement on croyait dans ma famille que Richard Savage, dont le nom m'était parfaitement présent, avait été la victime et non le promoteur de la trahison ou du hasard qui avait livré le commandant de _la Thétis_.
Je m'expliquai dès ce moment les singularités qui m'avaient souvent frappé dans le caractère du vieux marin, et en particulier son attitude pensive et timide vis-à-vis de moi. Mon père m'avait toujours dit que j'étais le vivant portrait de mon aïeul, le marquis Jacques, et sans doute quelques lueurs de cette ressemblance pénétraient de temps à autre, à travers les nuages de son cerveau, jusqu'à la conscience troublée du vieillard.
A peine maître de cette révélation, je tombai dans une horrible perplexité. Je ne pouvais, pour mon compte, éprouver qu'une faible rancune contre cet infortuné, chez lequel les défaillances du sens moral avaient été rachetées par une longue vie de repentir et par une passion de désespoir et de haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais même respirer sans une sorte d'admiration le souffle sauvage qui animait les lignes tracées par cette main coupable, mais héroïque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret? Ce qui me saisit tout d'abord, ce fut la pensée qu'il détruisait tout obstacle entre Marguerite et moi, que désormais cette fortune qui nous avait séparés devait être entre nous un lien presque obligatoire, puisque moi seul au monde je pouvais la légitimer en la partageant. A la vérité, ce secret n'était point le mien, et quoique le plus innocent des hasards m'en eût instruit, la stricte probité exigeait peut-être que je le laissasse arriver à son heure entre les mains auxquelles il était destiné; mais quoi! en attendant ce moment, l'irréparable allait s'accomplir! Des noeuds indissolubles allaient être serrés! La pierre du tombeau allait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes espérances, sur mon coeur inconsolable! Et je le souffrirais quand je pouvais l'empêcher d'un seul mot! Et ces pauvres femmes, elles-mêmes, le jour où la fatale vérité viendrait rougir leurs fronts, partageraient peut-être mes regrets, mon désespoir!
Elles me crieraient les premières:
-- Ah! si vous le saviez, que n'avez-vous parlé!
Eh bien, non! ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne tient qu'à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je n'achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce secret qui n'appartient qu'à moi, que ce vieillard, muet désormais pour toujours, ne peut plus trahir lui-même, ce secret n'est plus: la flamme l'a dévoré.
J'y ai bien pensé. Je sais ce que j'ai osé faire. C'était là un testament, un acte sacré, et je l'ai détruit. De plus il ne devait pas profiter à moi seul. Ma soeur qui m'est confiée, y pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l'ai replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela; mais deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et flétries sous le fardeau d'un crime qui leur fut étranger. Il y avait là un principe d'équité qui m'a paru supérieur à toute justice littérale. Si j'ai commis un crime à mon tour, j'en répondrai!... Mais cette lutte m'a broyé, je n'en puis plus!
4 octobre.
M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée. Il vint me serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il me parla brièvement du mariage qui se préparait.
-- Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à tous égards, où la nature et la société trouvent à la fois les garanties qu'elles ont droit d'exiger en pareille occurrence. Sur quoi, jeune homme, je vous souhaite une bonne nuit, et je vais m'occuper de déblayer le terrain délicat des conventions préliminaires, afin que le char de cet hymen intéressant arrive au but sans cahots.
On se réunissait dans le salon aujourd'hui à une heure de l'après-midi, au milieu de l'appareil et du concours accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne pouvais assister à cette fête, et j'ai béni ma blessure qui m'en épargnait le supplice. J'écrivais à ma petite Hélène, à qui je m'efforce plus que jamais de vouer mon âme tout entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et mademoiselle de Porhoët sont entrés dans ma chambre. M. Laubépin dans ses fréquents voyages à Laroque, ne pouvait manquer d'apprécier les vertus de ma vénérable amie, et il s'est formé dès longtemps entre ces deux vieillards un attachement platonique et respectueux dont le docteur Desmarets s'évertue vainement à dénaturer le caractère. Après un échange de cérémonies, de saluts et de révérences interminables, ils ont pris les sièges que je leur avançais, et tous les deux se sont mis à me considérer avec un air de grave béatitude.
-- Eh bien! ai-je dit, c'est terminé?
-- C'est terminé! ont-ils répondu à l'unisson.
-- Cela s'est bien passé?
-- Très bien! a dit mademoiselle de Porhoët.
-- A merveille! a ajouté M. Laubépin. Puis, après une pause: -- Le Bévallan est au diable!
-- Et la jeune Hélouin sur la même route, a repris mademoiselle de Porhoët.
J'ai poussé un cri de surprise:
-- Bon Dieu! qu'est-ce que c'est que tout cela?
-- Mon ami, a dit M. Laubépin, l'union projetée présentait tous les avantages désirables, et elle aurait assuré, à n'en point douter, le bonheur commun des conjoints, si le mariage était une association purement commerciale; mais il n'en est point ainsi. Mon devoir, lorsque mon concours a été réclamé dans cette circonstance intéressante, était donc de consulter le penchant des coeurs et la convenance des caractères, non moins que la proportion des fortunes. Or j'ai cru observer dès l'abord que l'hymen qui se préparait avait l'inconvénient de ne plaire proprement à personne, ni à mon excellente amie madame Laroque, ni à l'aimable fiancée, ni aux amis les plus éclairés de ces dames, à personne enfin, si ce n'est peut-être au fiancé, dont je me souciais très médiocrement. Il est vrai (je dois cette remarque à mademoiselle de Porhoët), il est vrai, dis-je, que le fiancé est gentilhomme...
-- _Gentleman_, s'il vous plaît, a interrompu mademoiselle de Porhoët d'un accent sévère.
-- _Gentleman_, a repris M. Laubépin, acceptant l'amendement; mais c'est une espèce de _gentleman_ qui ne me va pas.
-- Ni à moi, a dit mademoiselle de Porhoët. Ce sont des drôles de cette espèce, des palefreniers sans moeurs comme celui-ci, que nous vîmes, au siècle dernier, sous la conduite de M. le duc de Chartres d'alors, sortir des écuries anglaises pour préluder à la Révolution.
-- Oh! s'ils n'avaient fait que préluder à la Révolution, dit sentencieusement M. Laubépin, on leur pardonnerait.
-- Je vous demande un million d'excuses, mon cher monsieur; mais parlez pour vous! Au reste, il ne s'agit pas de cela; veuillez continuer.
-- Donc, a repris M. Laubépin, voyant qu'on allait généralement à cette noce comme à un convoi mortuaire, je cherchai quelque moyen à la fois honorable et légal, sinon de rendre à M. de Bévallan sa parole, du moins de l'engager à la reprendre. Le procédé était d'autant plus licite, qu'en mon absence M. de Bévallan avait abusé de l'inexpérience de mon excellente amie madame Laroque et de la mollesse de mon confrère du bourg voisin, pour se faire assurer des avantages exorbitants. Sans m'écarter de la lettre des conventions, je réussis à en modifier sensiblement l'esprit. Toutefois l'honneur et la parole donnée m'imposaient des limites que je ne pus franchir. Le contrat, malgré tout, restait encore suffisamment avantageux pour qu'un homme doué de quelque hauteur d'âme et animé d'une véritable tendresse pour la future pût l'accepter avec confiance. M. de Bévallan serait-il cet homme? Nous dûmes en courir la chance. Je vous avoue que je n'étais pas sans émotion lorsque j'ai commencé ce matin, en face d'un imposant auditoire, la lecture de cet acte irrévocable.
-- Pour moi, a interrompu mademoiselle de Porhoët, je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. La première partie du contrat faisait même une part si belle à l'ennemi, que j'ai cru tout perdu.
-- Sans doute, mademoiselle; mais, comme nous le disons entre augures, c'est dans la queue qu'est le venin, _in cauda venenum!_ Il était plaisant, mon ami, de voir la mine de M. de Bévallan et celle de mon confrère de Rennes qui l'assistait, lorsque je suis venu brusquement à démasquer mes batteries. Ils se sont d'abord regardés en silence, puis ils ont chuchoté entre eux, enfin ils se sont levés, et, s'approchant de la table devant laquelle je siégeais, ils m'ont demandé à voix basse des explications.
"-- Parlez haut, s'il vous plaît, messieurs, leur ai-je dit: il ne faut point de mystère ici. Que voulez-vous?
"Le public commençait à prêter l'oreille. M. de Bévallan, sans hausser la voix, m'a insinué que ce contrat était une oeuvre de méfiance.
"-- Une oeuvre de méfiance, monsieur! ai-je repris du ton le plus élevé de mon organe. Que prétendez-vous dire par là? Est-ce contre madame Laroque, contre moi, ou contre mon confrère ici présent, que vous dirigez cette étrange imputation?
"-- Chut! silence! point de bruit! a dit alors le notaire de Rennes de l'accent le plus discret; mais, voyons: il était convenu d'abord que le régime dotal serait écarté...
"-- Le régime dotal, monsieur? Et où voyez-vous qu'il soit question ici du régime dotal?
"--Allons, mon confrère, vous savez bien que vous le rétablissez par un subterfuge!
"--Subterfuge, mon confrère? Permettez-moi, comme à votre ancien, de vous engager à rayer ce mot de votre vocabulaire!
"-- Mais enfin, a murmuré M. de Bévallan, on me lie les mains de tous côtés; on me traite comme un petit garçon.
"--Comment, monsieur? Que faisons-nous donc ici à cette heure, selon vous? est-ce un contrat ou un testament? Vous oubliez que madame Laroque est vivante, que monsieur son père est vivant, que vous vous mariez, monsieur, que vous n'héritez pas... pas encore, monsieur! un peu de patience! que diable!
"Sur ces mots, mademoiselle Marguerite s'est levée.
"-- En voilà assez, a-t-elle dit. Monsieur Laubépin, jetez ce contrat au feu. Ma mère, faites rendre à monsieur ses présents.
"Puis elle est sortie d'un pas de reine outragée. Madame Laroque l'a suivie. En même temps je lançai le contrat dans la cheminée.
"-- Monsieur, m'a dit alors M. de Bévallan d'un ton menaçant, il y a là une manoeuvre dont j'aurai le secret.
"-- Monsieur, je vais vous le dire, ai-je répondu. Une jeune personne qui s'estime elle-même avec une juste fierté avait conçu la crainte que votre recherche ne s'adressât à sa fortune; elle a voulu s'en assurer: elle n'en doute plus. J'ai l'honneur de vous saluer.
"Là-dessus, mon ami, je suis allé retrouver ces dames, qui m'ont, ma foi! sauté au cou. Un quart d'heure après, M. de Bévallan quittait le château avec mon confrère de Rennes. Son départ et sa disgrâce ont eu pour effet inévitable de déchaîner contre lui toutes les langues des domestiques, et son imprudente intrigue avec mademoiselle de Hélouin a bientôt éclaté. La jeune demoiselle, déjà suspecte à d'autres titres depuis quelque temps, a demandé son congé, et on ne le lui a pas refusé. Il est inutile d'ajouter que ces dames lui assurent une existence honorable... Eh bien, mon garçon, qu'est-ce que vous dites de tout cela? Est-ce que vous souffrez davantage? Vous êtes pâle comme un mort...
La vérité est que ces nouvelles inattendues avaient soulevé en moi tant d'émotions à la fois heureuses et pénibles, que je me sentais près de perdre connaissance.
M. Laubépin, qui doit repartir demain dès l'aurore, est revenu ce soir m'adresser ses adieux. Après quelques paroles embarrassées de part et d'autre:
-- Ah çà! mon cher enfant, m'a-t-il dit, je ne vous interroge pas sur ce qui se passe ici: mais si vous aviez besoin par hasard d'un confident et d'un conseiller, je vous demanderais la préférence.
Je ne pouvais, en effet, m'épancher dans un coeur plus ami, ni plus sûr. J'ai fait au digne vieillard un récit détaillé de toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au château, mes relations particulières avec mademoiselle Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal pour mieux lui préciser l'état de ces relations, et aussi l'état de mon âme. A part enfin le secret que j'avais découvert la veille dans les archives de M. Laroque, je ne lui ai rien caché.
Quand j'ai eu terminé, M. Laubépin, dont le front était devenu très soucieux depuis un moment, a repris la parole: