Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel)

Chapter 10

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-- Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je en lui rendant la lettre.

-- Ca se pourrait bien, dit-elle en nous montrant ses dents blanches et en secouant gravement sa jeune tête illuminée de bonheur. Merci, mesdames et monsieur!

Elle sauta à bas du marchepied, et disparut bientôt dans le taillis en poussant vers le ciel les notes joyeuses et sonores de quelque chanson bretonne.

Madame Laroque avait suivi avec un ravissement manifeste tous les détails de cette scène pastorale, qui caressait délicieusement sa chimère; elle souriait, elle rêvait, devant cette heureuse fille aux pieds nus, elle était charmée. Cependant, lorsque mademoiselle Oyadec fut hors de vue, une idée bizarre s'offrit soudain à la pensée de madame Laroque: c'était qu'après tout elle n'eût pas trop mal fait de donner une pièce de cinq francs à la bergère, en outre de son admiration.

-- Alain! cria-t-elle, rappelez-la.

-- Pourquoi donc, ma mère? dit vivement mademoiselle Marguerite, qui jusque-là n'avait paru accorder aucune attention à cet incident.

-- Mais, mon enfant, peut-être cette fille ne comprend-elle pas parfaitement tout le plaisir que j'aurais, -- et qu'elle devrait avoir elle-même, -- à courir pieds nus dans la poussière: je crois convenable, à tout hasard, de lui laisser un petit souvenir.

-- De l'argent! reprit mademoiselle Marguerite; oh! ma mère, ne faites pas cela! ne mettez pas d'argent dans le bonheur de cette enfant!

L'expression de ce sentiment raffiné, que la pauvre Christine, par parenthèse, n'aurait peut-être pas apprécié infiniment, ne laissa pas de m'étonner dans la bouche de mademoiselle Marguerite, qui ne se pique pas en général de cette quintessence. Je crus même qu'elle plaisantait, bien que son visage n'indiquât aucune disposition à l'enjouement. Quoi qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou non, fut pris très au sérieux par sa mère, et il fut décidé d'enthousiasme qu'on laisserait à cette idylle son innocence et ses pieds nus.

A la suite de ce beau trait, madame Laroque, évidemment fort contente d'elle-même, retomba dans son extase souriante, et mademoiselle Marguerite reprit son jeu d'éventail avec un redoublement de gravité. Une heure après, nous arrivions au terme de notre voyage. Comme la plupart des fermes de ce pays, où les hauteurs et les plateaux sont couverts de landes arides, la ferme de Langoat est assise dans le creux d'un vallon que traverse un cours d'eau. La fermière, qui se trouvait mieux, s'occupa sans retard des préparatifs du dîner, dont nous avions eu soin d'apporter les principaux éléments. Il fut servi sur la pelouse naturelle d'une prairie, à l'ombre d'un énorme châtaignier. Madame Laroque, installée dans une attitude extrêmement incommode sur un des coussins de la voiture, n'en paraissait pas moins radieuse. Notre réunion, disait-elle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qu'on voit en été se presser à l'abri des haies, et dont elle n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques banquets. Pour moi, j'aurais trouvé peut-être en d'autres temps une douceur singulière dans l'étroite et facile intimité que ce repas sur l'herbe, comme toutes les autres scènes de ce genre, ne manquait pas d'établir entre les convives; mais j'éloignais avec un pénible sentiment de contrainte un charme trop sujet au repentir, et le pain de cette fugitive fraternité me semblait amer.

Comme nous finissions de dîner:

-- Etes-vous quelquefois monté là-haut? me dit madame Laroque en désignant le sommet d'une colline très élevée qui dominait la prairie.

-- Non, madame.

-- Oh! mais, c'est un tort. On a de là un très bel horizon. Il faut voir cela. -- Pendant qu'on attellera, Marguerite va vous y conduire; n'est-ce pas, Marguerite?

-- Moi, ma mère? Je n'y suis allée qu'une fois, et il y a longtemps... Au reste, je trouverai bien. Venez, monsieur, et préparez-vous à une rude escalade.

Nous nous mîmes aussitôt, mademoiselle Marguerite et moi, à gravir un sentier très raide qui serpentait sur le flanc de la montagne, en perçant çà et là un bouquet de bois. La jeune fille s'arrêtait de temps à autre dans son ascension légère et rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante de sa course, elle me souriait sans parler. Arrivé sur la lande nue qui formait le plateau, j'aperçus à quelque distance une église de village dont le petit clocher dessinait sur le ciel ses vives arêtes.

-- C'est là, me dit ma jeune conductrice en accélérant le pas.

Derrière l'église était un cimetière enclos de murs. Elle en ouvrit la porte, et se dirigea péniblement, à travers les hautes herbes et les ronces traînantes qui encombraient le champ de repos, vers une espèce de perron en forme d'hémicycle qui en occupe l'extrémité. Deux ou trois degrés disjoints par le temps et ornés assez singulièrement de sphères massives, conduisent sur une étroite plate-forme élevée au niveau du mur; une croix en granit se dresse au centre de l'hémicycle.

Mademoiselle Marguerite n'eut pas plus tôt atteint la plate-forme, et jeté un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors devant elle, que je la vis placer obliquement sa main au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait un subit éblouissement. Je me hâtai de la rejoindre. Ce beau jour, approchant de sa fin, éclairait de ses dernières splendeurs une scène vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai jamais. En face de nous et à une immense profondeur au-dessous du plateau, s'étendait à perte de vue une sorte de marécage parsemé de plaques lumineuses, et qui offrait l'aspect d'une terre à peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette large baie s'avançait jusque sous nos pieds au sein des montagnes échancrées. Sur les bancs de sable et de vase qui séparaient les lagunes intermittentes, une végétation confuse de roseaux et d'herbes marines se teignait de mille nuances, également sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient avec la surface éclatante des eaux. A chacun de ses pas rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui marquetaient le golfe à demi desséché: il semblait puiser tour à tour dans son écrin céleste les plus précieuses matières, l'argent, l'or, le rubis, le diamant, pour les faire étinceler sur chaque point de cette plaine magnifique. Quand l'astre toucha le terme de sa carrière, une bande vaporeuse et ondée qui bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment la transparence irradiée d'un nuage que sillonne la foudre. J'étais tout entier à la contemplation de ce tableau vraiment empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un rayon de plus, le souvenir de César, quand une voix basse et comme oppressée murmura près de moi:

-- Mon Dieu! que c'est beau!

J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne cette effusion sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement d'une surprise qui ne diminua point quand l'altération de ses traits et le léger tremblement de ses lèvres m'eurent attesté la sincérité profonde de son admiration.

-- Vous avouez que c'est beau? lui dis-je.

Elle secoua la tête; mais, au même instant, deux larmes se détachaient lentement de ses grands yeux; elle les sentit couler sur ses joues, fit un geste de dépit; puis, se jetant tout à coup sur la croix de granit dont la base lui servait de piédestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement sa tête contre la pierre, et je l'entendis sangloter convulsivement.

Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec respect. Après un moment, la voyant relever le front et replacer d'une main distraite ses cheveux dénoués, je me rapprochai.

-- Que je suis honteuse! murmura-t-elle.

-- Soyez heureuse plutôt, et renoncez, croyez-moi, à dessécher en vous la source de ces larmes; elle est sacrée. D'ailleurs, vous n'y parviendrez jamais.

-- Il le faut! s'écria la jeune fille avec une sorte de violence. Au reste, c'est fait! Cet accès n'a été qu'une surprise... Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable... je veux le haïr, -- je le hais!

-- Et pourquoi, grand Dieu?

Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fierté et de douleur indicibles:

-- Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée!

Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses digues, elle continua avec un entraînement extraordinaire:

-- C'est vrai, pourtant!

Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante.

-- Dieu a mis dans ce coeur tous les trésors que je raille, que je blasphème à chaque heure du jour! Mais quand il m'a infligé la richesse, ah! il m'a retiré d'une main ce qu'il me prodiguait de l'autre! A quoi bon ma beauté, à quoi bon le dévouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens consumée? Ah! ce n'est pas à ces charmes que s'adressent les hommages dont tant de lâches m'importunent. Je le devine, -- je le sais, -- je le sais trop! Et si jamais quelque âme désintéressée, généreuse, héroïque, m'aimait pour ce que je suis, non pour ce que je vaux... je ne le saurais pas... je ne le croirais pas! La défiance toujours! voilà ma peine, -- mon supplice! Aussi cela est résolu... je n'aimerai jamais! Jamais je ne risquerai de répandre dans un coeur vil, indigne, vénal, la pure passion qui brûle mon coeur. Mon âme mourra vierge dans mon sein!... Eh bien, j'y suis résignée; mais tout ce qui est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des cieux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles, -- je l'écarte, je le hais, je n'en veux pas!

Elle s'arrêta, tremblante d'émotion; puis, d'une voix plus basse:

-- Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cherché ce moment... je n'ai pas calculé mes paroles... je ne vous avais pas destiné toute cette confiance; mais enfin j'ai parlé, vous savez tout... et si jamais j'ai pu blesser votre sensibilité, maintenant je crois que vous me pardonnerez.

Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur cette main tiède et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur mortelle descendait dans mes veines. Pour Marguerite, elle détourna la tête, attacha un regard sur l'horizon assombri, puis, descendant lentement les degrés:

-- Partons! dit-elle.

Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de la montagne, nous ramena dans la cour de la ferme, sans qu'un seul mot eût été prononcé entre nous. Hélas! qu'aurais-je dit? Plus qu'un autre j'étais suspect. Je sentais que chaque parole échappée de mon coeur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse -- et adorable!

La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre émotion commune. Nous partîmes. Madame Laroque, après nous avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de cette journée, se mit à y rêver. Mademoiselle Marguerite, invisible et immobile dans l'ombre épaisse de la voiture, paraissait endormie comme sa mère; mais, quand un détour de la route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait silencieusement en tête à tête avec son inconsolable pensée. Pour moi, je puis à peine dire ce que je pensais: une étrange sensation, mêlée d'une joie profonde et d'une profonde amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a conscience et dont on n'a pas la force de secouer le charme.

Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture à l'entrée de l'avenue, pour gagner mon logis par le plus court chemin à travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure, un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la précaution que je pris de demeurer caché dans l'épaisseur du massif et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent lentement devant moi: je reconnus mademoiselle Hélouin appuyée sur le bras de M. de Bévallan. Au même instant, le roulement de la voiture leur donna l'alarme, et, après un serrement de main, ils se séparèrent à la hâte, mademoiselle Hélouin s'esquivant dans la direction du château, et l'autre du côté des bois.

Rentré chez moi, et encore préoccupé de mon aventure, je me demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan poursuivre librement ses amours en partie double et chercher en même temps, dans la même maison, une fiancée et une maîtresse. Assurément je suis trop de mon âge et de mon temps pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter; mais je pense que la moralité la plus libre et la plus relâchée sous ce rapport admet encore quelques degrés de dignité, d'élévation et de délicatesse. On marche plus ou moins droit dans ces chemins de traverse. Avant tout, l'excuse de l'amour, c'est d'aimer, et la profusion banale des tendresses de M. de Bévallan en exclut toute apparence d'entraînement et de passion. De telles amours ne sont plus même des fautes; elles n'en ont pas la valeur morale: ce ne sont que des calculs et des gageures de maquignon hébété. Les divers incidents de cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me prouver à quel point extrême cet homme était indigne de la main et du coeur qu'il osait convoiter. Cette union serait monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier des moyens bas, et il n'est pas de délation honorable... Ce mariage s'accomplira donc! Le ciel laissera tomber une des plus nobles créatures qu'il a formées entre les bras de ce froid libertin! Il souffrira cette profanation! Hélas! il en souffre tant d'autres!

Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je crus le deviner. M. de Bévallan est fort riche; il doit apporter ici une fortune à peu près égale à celle qu'il y trouve, cela paraît être une sorte de garantie; il pourrait se passer de ce surcroît de richesse: on le présume plus désintéressé parce qu'il est moins besogneux. Triste argument! méprise énorme que de mesurer sur le degré de la fortune le degré de vénalité des caractères! les trois quarts du temps l'avidité s'enfle avec l'opulence -- et les plus mendiants ne sont pas les plus pauvres!

N'y avait-il cependant aucune apparence que mademoiselle Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de son choix, trouver dans quelque inspiration secrète de son propre coeur le conseil qu'il m'était défendu de lui suggérer? Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans ce coeur un sentiment nouveau, inattendu, qui vînt souffler sur les vaines résolutions de la raison et les mettre à néant? Ce sentiment même n'était-il pas né déjà, et n'en avais-je pas recueilli des témoignages irrécusables? Tant de caprices bizarres, d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je n'étais pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée même le confident et presque le complice -- si peu préméditée qu'elle puisse être, -- n'éclate point dans une atmosphère d'indifférence. De telles émotions, de tels ébranlements, supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui vont l'être.

Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce qu'elle disait de sa beauté: "A quoi bon?" car je ne pouvais espérer qu'il eût jamais assez de force pour triompher de la défiance éternelle qui est le travers et la vertu de cette noble fille, défiance dont mon caractère, j'ose le dire, repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles ombrages et la réserve plus grande qu'ils me commandent, quel miracle pourrait combler l'abîme?

Et enfin, ce miracle intervenant, daignât-elle m'offrir cette main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée? Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée pénible au sein d'une richesse empruntée? Pourrais-je jouir sans malaise d'un amour entaché d'un bienfait? Notre rôle de protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être interverti un seul instant, même en toute probité, sans qu'il se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avantage qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a illustré, un mérite éminent, une grande situation, un avenir, ne doit pas être écrasé de gratitude; mais, moi, j'ai les mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent; de tous les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul: mon titre, et je serais très résolu à ne le point porter, afin qu'on ne pût dire qu'il est le prix du marché. Bref, je recevrais tout et ne donnerais rien: un roi peut épouser une bergère, cela est généreux et charmant, et on l'en félicite à bon droit; mais un berger qui se laisserait épouser par une reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure.

J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dans mon pauvre cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore. Peut-être devrais-je sans retard quitter cette maison et ce pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir. Que de mortels chagrins on s'épargnerait souvent par une seule minute de courage et de décision! Je devrais du moins être accablé de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh bien, je ne puis!... Au fond de mon esprit bouleversé et torturé, il y a une pensée qui domine tout et qui me remplit d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce petit cimetière, cette mer lointaine, cet immense horizon et sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs divins! Je sens encore sa main sous ma lèvre: je sens ses larmes dans mes yeux, dans mon coeur! Je l'aime! Eh bien, demain, s'il le faut, je prendrai une résolution. Jusque-là, pour Dieu! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je n'abuse pas du bonheur... Cet amour, j'en mourrai peut-être: je veux en vivre en paix tout un jour!

26 août.

Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne m'a pas été donné. Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui sera longue. Comment l'avais-je oublié? Dans l'ordre moral, comme dans l'autre, il y a des lois que nous ne transgressons jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce monde l'intervention permanente de ce qu'on nomme la Providence. Un homme faible et grand, écrivant d'une main presque folle l'évangile d'un sage, disait de ces passions mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie: "Toutes sont bonnes, quand on reste le maître; toutes sont mauvaises, quand on s'en laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c'est d'étendre nos attachements plus loin que nos forces; ce qui nous est défendu par la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas de passions: il dépend de nous de régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont légitimes; tous ceux qui nous dominent sont criminels... N'attache ton coeur qu'à la beauté qui ne périt point; que ta condition borne tes désirs; que tes devoirs aillent avant tes passions; étends la loi de la nécessité aux choses morales; apprends à perdre ce qui peut t'être enlevé, apprends à tout quitter quand la vertu l'ordonne!" Oui, telle est la loi; je la connaissais; je l'ai violée: je suis puni. Rien de plus juste.

J'avais à peine posé le pied sur le nuage de ce fol amour, que j'en étais précipité violemment, et j'ai à peine recouvré, après cinq jours, le courage nécessaire pour retracer les circonstances presque ridicules de ma chute. -- Madame Laroque et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une visite nouvelle à madame de Saint-Cast et ramener ensuite madame Aubry. Je trouvai mademoiselle Hélouin seule au château. Je lui apportais un trimestre de sa pension: car, bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait étranger à la tenue et à la discipline intérieures de la maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour mademoiselle Caroline comme pour moi, que ses appointements et les miens fussent payés exceptionnellement de ma main. La jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est contigu au salon. Elle me reçut avec une douceur pensive qui me toucha. J'éprouvais moi-même en ce moment cette plénitude de coeur qui dispose à la confiance et à la bonté. Je résolus, en vrai don Quichotte, de tendre une mains secourable à cette pauvre isolée.

-- Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, vous m'avez retiré votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière; me permettez-vous de vous en donner une preuve?

Elle me regarda, et murmura un oui timide.

-- Eh bien! ma pauvre enfant, vous vous perdez.

Elle se leva brusquement.

-- Vous m'avez vue cette nuit dans le parc! s'écria-t-elle.

-- Oui, mademoiselle.

-- Mon Dieu!...

Elle fit un pas vers moi.

-- ... Monsieur Maxime, je vous jure que je suis une honnête fille!

-- Je le crois, mademoiselle; mais je dois vous dire que dans ce petit roman, sans doute très innocent de votre part, mais qui l'est peut-être moins de l'autre, vous aventurez très gravement votre réputation et votre repos. Je vous supplie d'y réfléchir, et je vous supplie en même temps d'être bien assurée que personne autre que vous n'entendra jamais un mot de ma bouche sur ce sujet.

J'allais me retirer: elle s'affaissa sur ses genoux près d'un canapé et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main, qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y avait peu de temps, des larmes plus belles et plus dignes; cependant j'étais ému.

-- Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je, il n'est pas trop tard, n'est-ce pas?

Elle secoua la tête avec force.

-- Eh bien, ma chère enfant, prenez courage. Nous vous sauverons, allez! Que puis-je faire pour vous, voyons? Y a-t-il entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre que je puisse lui redemander de votre part? Disposez de moi comme d'un frère.

Elle quitta ma main avec colère.

-- Ah! que vous êtes dur! dit-elle. Vous parlez de me sauver... c'est vous qui me perdez! Après avoir feint de m'aimer, vous m'avez repoussée... vous m'avez humiliée, désespérée... Vous êtes la cause unique de ce qui arrive!

-- Mademoiselle, vous n'êtes pas juste: je n'ai jamais feint de vous aimer; j'ai eu pour vous une affection très sincère, que j'ai encore. J'avoue que votre beauté, votre esprit, vos talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux qui vivent près de vous quelque chose de plus qu'une fraternelle amitié; mais ma situation dans le monde, les devoirs de famille qui me sont imposés, ne me permettaient pas de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans manquer à toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve charmante, et je vous assure qu'en tenant mes sentiments pour vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous: ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très résolument par un homme très résolu à ne pas vous épouser.