Le roman d'un enfant

Chapter 9

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Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tête lointaine au-dessus des murs d'enceinte.

C'était du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la chose qu'on regardait malgré soi de partout: cette dentelure de pierres de couleur de sanguine émergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine posée en couronne sur un piédestal garni d'une belle verdure de châtaigniers et de chênes.

Dès le jour de mon arrivée, j'avais aperçu cela du coin de l'oeil, très étonné et attiré par ce vieux nid d'aigle, qui avait dû être tellement superbe, au sombre moyen âge. Or, c'était précisément une coutume d'été dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois, pour dîner et passer la journée chez le propriétaire: un vieux prêtre, qui habitait là haut un pavillon confortable accroché au flanc des ruines.

Il y avait fête et féerie pour moi ces jours-là.

Tous ensemble, on partait, assez matin pour être sorti de la plaine chaude avant les heures ardentes. Aussitôt arrivé à la base de la montagne, on trouvait la fraîcheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait de son beau manteau vert. Sous une voûte de grands chênes, sous une feuillée touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags, toute la famille à la file et à pied, formant serpent, comme ces pèlerins qui se rendent à des abbayes solitaires sur des cimes, dans les dessins moyen âge de Gustave Doré. Çà et là, entre des fougères, des petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre rougeâtre; entre les arbres, on commençait à avoir par instants des échappées de vue très profondes. Enfin, atteignant le sommet, on traversait le plus vieux et le plus étrange des villages, qui se tenait perché là depuis des siècles; et on sonnait au petit portail du prêtre. Son jardinet et sa maison étaient surplombés par le château, par tout le chaos des murailles et des tours rouges, ébréchées, fendillées, croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines aériennes, un immense silence semblait s'en dégager, qui planait, intimidant, sur toutes les choses du voisinage...

Toujours très longs, les dîners que donnait ce bon vieux prêtre; souvent même, c'étaient des bombances méridionales auxquelles plusieurs des notables de la région étaient conviés. Dix ou quinze plats se succédaient, accompagnés des fruits les plus dorés, les plus beaux, et des vins les plus choisis parmi ceux que la contrée produisait si abondamment en ce temps-là.

On restait à table plusieurs heures d'affilée par les chaudes après-midi d'août ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne tenais pas en place, troublé surtout par le voisinage écrasant de ce château: dès le second service, je demandais la permission de m'en aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la première porte des murailles féodales de Castelnau; puis elle me confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonçais seul, avec une délicieuse crainte, par un chemin déjà familier, franchissant des portes à ponts-levis, des remparts qui se superposaient.

Donc, j'étais seul et pour de longs moments, assuré de ne voir paraître personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce dédale, maître dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rêve que j'y ai passés!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant l'abîme des bois vus par en dessus; des étendues infinies se déroulaient de tous côtés; des rivières traçaient çà et là sur les lointains des lacets d'argent, et, à travers l'atmosphère limpide de l'été, mes yeux plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme semblait répandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de fer ne traversait encore...

Puis je pénétrais dans l'intérieur des ruines, dans les cours, les escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever des vols de pigeons, ou bien dérangeant de leur sommeil des chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier étage des enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents toujours fermés, où je m'enfonçais, avec de délicieuses terreurs, écoulant le bruit de mes pas dans cette sonorité sépulcrale; je passais en revue les étranges peintures gothiques, les fresques effacées, ou les ornements encore dorés, chimères et guirlandes de bizarres fleurs, ajoutés là à l'époque de la Renaissance; tout un passé de fantastique et farouche magnificence, agrandi jusqu'à l'épouvante, m'apparaissait alors noyé dans un vague de lointain, mais très éclairé, par ce même soleil du Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines abandonnées. Et, à présent que je remets ce Castelnau à son vrai point, le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les splendeurs de la terre, je continue de penser que ce château enchanté de mon enfance était bien, dans son site charmant, un des plus somptueux débris de la France féodale...

Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semées de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apporté une plus intime impression de moyen âge! Au milieu de ce silence de nécropole, accoudé là, seul, à une petite fenêtre aux épaisses parois, je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant à me représenter, sur ces sentiers aperçus à vol d'oiseau, des chevauchées d'hommes d'armes, ou des cortèges de nobles châtelaines en hennin... Et, pour moi, élevé dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes de ce lieu était ce grand vide bleuâtre des lointains, qu'on apercevait par toutes les ouvertures, meurtrières, trous quelconques des appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le sentiment si nouveau des excessives hauteurs.

XLVII

Les lettres de mon frère, écrites serré sur leur papier très mince, continuaient d'arriver de temps à autre, sans régularité, au hasard des navires à voiles qui passaient par là-bas, dans le Grand Océan. Il y en avait de particulières pour moi, de bien longues même, avec d'inoubliables descriptions. Déjà je savais plusieurs mots de la langue d'Océanie aux consonances douces; dans les rêves de mes nuits, je voyais souvent l'île délicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination comme une patrie chimérique, désirée ardemment mais inaccessible, située sur une autre planète.

Or, pendant notre séjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres à mon adresse me parvint, réexpédiée par mon père.

J'allai la lire sur le toit du grenier, du côté où séchaient les prunes. Il me parlait longuement d'un lieu appelé Fataüa, qui était une vallée profonde entre d'abruptes montagnes; «une demi-nuit perpétuelle y régnait, sous de grands arbres inconnus, et la fraîcheur des cascades y entretenait des tapis de fougères rares»... oui... j'entrevoyais cela très bien, beaucoup mieux, à présent que j'avais, moi aussi, autour de moi des montagnes et des vallées humides remplies de fougères... Du reste, c'était décrit d'une façon précise et complète: il ne se doutait pas, mon frère, de la séduction dangereuse que ses lettres exerçaient déjà sur l'enfant qu'il avait laissé si attaché au foyer familial, si tranquille, si religieux...

«C'était seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'île délicieuse n'eût pas une porte de sortie donnant quelque part sur la cour de notre maison, sur le grand berceau de chèvrefeuille, par exemple, derrière les grottes du bassin...»

Cette idée d'une sortie dérobée ouvrant dans le mur de notre fond de cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon frère et la lointaine Océanie, me frappèrent singulièrement et, la nuit suivante, voici quel fut mon rêve:

J'entrais dans cette cour; c'était par un crépuscule de mort, comme après que le soleil se serait éteint pour jamais; il y avait dans les choses, dans l'air, une de ces indicibles désolations de rêve, qu'à l'état de veille on n'est même plus capable de concevoir.

Arrivé au fond, près de ce petit bassin tant aimé, je me sentis m'élever de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indécis comme une chose trop légère, puis je franchis le mur vers le sud-ouest, dans la direction de l'Océanie; je ne me voyais point d'ailes, et je volais couché sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers et des mers, blêmes et confuses, toujours par ce même crépuscule de monde qui va finir... Et, après quelques secondes, subitement, les grands arbres de la vallée de Fataüa m'entourèrent dans l'obscurité: j'étais arrivé.

Là, dans ce site, je continuai de rêver, mais en cessant de croire à mon rêve,--tant l'impossibilité d'être jamais réellement là-bas s'imposait à mon esprit,--et puis, trop souvent, j'avais été dupe de ces visions-là, qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me réveiller, tant cette illusion, même incomplète, me ravissait ainsi. Cependant, les tapis de fougères rares étaient bien là; dans la nuit plus épaisse, presque à tâtons, j'en cueillais, en me disant: «Au moins ces plantes, elles doivent être réelles après tout, puisque je les touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler quand mon rêve s'évanouira.» Et je les serrais de toutes mes forces, pour être plus sûr de les retenir...

Je me réveillai. Le beau jour d'été se levait; dans le village, les bruits de la vie étaient commencés: le continuel jacassement des poules, déjà en promenade par les rues, et le va-et-vient du métier des tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu où j'étais. Ma main vide restait encore fermée, crispée, les ongles presque marqués sur la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataüa, l'impalpable rien du rêve...

XLVIII

Très vite je m'étais attaché à mon grand cousin et à ma grande cousine de là-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois qu'il faut le lien du sang pour créer de ces intimités d'emblée, entre gens qui, la veille, ignoraient même l'existence les uns des autres. J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gâtait un peu, qui était extrêmement bonne et belle à regarder encore, malgré ses soixante ans, malgré ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mère. Elle était une personne comme il n'en existera bientôt plus, à notre époque où tout se nivelle et tout se ressemble. Née dans les environs, d'une des familles les plus anciennes, elle n'était jamais sortie de cette province de France; ses manières, son hospitalité aimable, sa courtoisie, portaient un cachet local, et ce détail était pour me plaire.

Par opposition avec mon petit passé calfeutré, je vivais ici complètement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.

Et elles étaient étranges et charmantes pour moi, ces rues étroites, pavées de cailloux noirs comme en Orient, et bordées de maisons gothiques ou Louis XIII.

Je connaissais à présent tous les recoins, places, carrefours, ruelles de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y habitaient.

Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de fruits sur la tête, s'arrêtaient toujours pour m'offrir les raisins les plus dorés, les plus délicieuses pêches.

Et j'étais charmé aussi de ce patois méridional, de ces chants montagnards, de tout cet incontestable dépaysement, dont l'impression me revenait de partout à la fois.

Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de ces objets que je rapportais de là-bas pour mon musée, ou sur quelqu'une de ces petites lettres que j'écrivais chaque jour à ma mère, je sens tout à coup comme du soleil, de l'étrangeté neuve, des odeurs de fruits du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de tout cela.

XLIX

Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps parlé, arrivèrent à la mi-septembre. Leur château de Sainte-Hermangarde était situé au nord, du côté de la Corrèze; et ils venaient tous les ans passer ici l'automne, dans un très vieil hôtel délabré qui touchait à l'habitation de mon oncle.

Deux garçons cette fois, et un peu mes aînés. Mais, contrairement à ce que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitués à vivre une partie de l'année à la campagne sur leurs terres, ils avaient déjà des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportèrent donc dans mes jeux une note tout à fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un de nos centres d'opérations; là tout était à nos ordres, les gens, les bêtes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin de vacances fut de construire d'énormes ballons de papier, de deux ou trois mètres de haut, que nous gonflions en brûlant au-dessous des gerbes de foin, et puis que nous regardions s'élever, partir, se perdre au loin dans les champs ou les bois.

Mais ces petits de Sainte-Hermangarde étaient, eux aussi, des enfants un peu à part, élevés par un précepteur dans des idées différentes de celles qui se prennent au lycée; quand il y avait divergence d'avis entre nous pour ces jeux, c'était à qui céderait par courtoisie; et alors leur contact ne pouvait guère me préparer aux froissements de l'avenir.

Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort rare: le «citron-aurore», qui est d'un jaune pâle un peu vert, comme le «citron» commun, mais qui porte, sur les ailes supérieures, une sorte de nuage délicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'était, disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne, qu'ils venaient de le prendre--avec tant de précautions du reste qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs fraîches. Et quand je le reçus de leurs mains, vers midi, dans le vestibule de la maison de mon oncle, toujours fermé dans la journée à cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, à la cantonade, mon grand cousin qui chantait, d'une voix atténuée en fausset plaintif de montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-là, qui me causait maintenant une mélancolie étrange dans le silence des derniers midis de septembre. Et c'était toujours pour recommencer la même vieille chanson: «Ah! ah! la bonne histoire...» qu'il laissait aussitôt mourir sans l'achever jamais. À partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le papillon aurore, et le petit refrain mélancolique de la «bonne histoire» furent inséparablement liés dans mon souvenir...

Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations incohérentes d'images qui m'étaient jadis si habituelles; c'est la dernière fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il était important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-là.

L

Nous revînmes au commencement d'octobre. Mais un événement bien pénible pour moi marqua ce retour: on me mit au collège! Comme externe bien entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et ramené, par crainte des mauvaises fréquentations. Mon temps d'études universitaires devait se réduire à quatre années de l'externat le plus libre et le plus fantaisiste.

Mais c'est égal, à partir de cette date fatale, mon histoire se gâte beaucoup.

La rentrée était à deux heures de l'après-midi, et par une de ces délicieuses journées d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleillées, qui sont comme un adieu très mélancolique de fêté. Il eût fait si beau, hélas! là-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuillés, dans les vignes roussies!

Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous à la fois, je pénétrai dans ce lieu de souffrance. Ma première impression fut toute d'étonnement et de dégoût, devant la laideur des mots barbouillés d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, usés, tailladés à coups de canif, où l'on sentait que tant d'écoliers avaient souffert. Sans me connaître, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des airs protecteurs ou même narquois; moi, je les dévisageais timidement, les trouvant effrontés et, pour la plupart, fort mal tenus.

J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisième; mon professeur particulier avait déclaré que j'étais de force à suivre, si je voulais, bien que mon petit savoir fût très inégal. On composait ce premier jour, en version latine, pour le classement d'entrée, et je me rappelle que mon père m'attendait lui-même assez anxieusement à la sortie de cette séance d'essai. Je lui répondis que j'étais second sur une quinzaine, étonné qu'il parût attacher tant d'importance à une chose qui m'intéressait si peu. Ça m'était bien égal à moi! Navré comme j'étais, en quoi ce détail pouvait-il m'atteindre?

Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'émulation. Être dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collégien est appelé à souffrir.

Les semaines qui suivirent furent affreusement pénibles. Vraiment je sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et des pensums; même le champ de mes petits rêves se formait peu à peu. Les premiers brouillards, les premières journées grises ajoutaient à tout cela leur désolée tristesse. Les ramoneurs savoyards étaient aussi revenus, poussant leur cri d'automne, qui déjà, les années précédentes, me serrait le coeur à me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche d'un hiver amène des impressions irraisonnées de fin de toutes choses, de mort par le sombre et par le froid; les durées semblent si longues, à cet âge, qu'on n'entrevoit même pas le renouveau d'après qui ramènera tout.

Non, c'est quand on est déjà pas mal avancé dans la vie et qu'il faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptées, c'est seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.

J'avais un calendrier où j'effaçais lentement les jours; vraiment, au début de cette année de collège, j'étais oppressé par la perspective de tant de mois, et de mois interminables comme ils étaient alors, dont il faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de Pâques, ce répit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'étais sans courage, parfois j'avais des instants de désespoir, devant la longueur traînante du temps.

Bientôt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh! ces retours du collège, les matins de décembre, quand pendant deux mortelles heures on s'était chauffé à l'horrible charbon de terre, et qu'il fallait subir le vent glacé de la rue pour rentrer chez soi! Les autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des glissades quand par hasard les ruisseaux étaient gelés... Moi, je ne savais pas, et puis cela m'eût semblé de la plus haute inconvenance; du reste on me ramenait et je revenais posément, transi; humilié d'être conduit, raillé quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de ma classe, et dédaigneux de ces compagnons de chaîne avec lesquels je ne me sentais pas une idée commune.

Le jeudi même, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bâclais d'une affreuse écriture déformée, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses écolières, décalcages et porte-plumes à cinq becs.

Et dans mon dégoût de la vie, je ne me soignais même plus; je recevais maintenant des remontrances pour être mal peigné, pour avoir les mains sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre dans mon récit tout le pâle ennui de ce temps-là.

LI

«_Gâteaux! gâteaux! mes bons gâteaux tout chauds_!» Elle avait repris ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille marchande. Régulière comme un automate, elle passait, avec le même empressement, aux mêmes heures. Et les longues veillées d'hiver étaient recommencées, pareilles à celles de tant d'années précédentes, pareilles encore à celles de deux ou trois années qui suivirent.

À huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite fille appelée Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimité.

Cette année-là, un nouveau divertissement fut inauguré, pour la clôture de ces soirées des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus attristante que jamais la pensée des devoirs du lendemain. Après le thé, quand je pressentais que c'était fini, qu'on allait partir, j'entraînais cette petite Marguerite dans la salle à manger, et nous nous mettions à courir comme des fous autour de la table ronde, faisant à qui attraperait l'autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi était-ce toujours elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la table, en criant, en menant un tapage d'enfer. À la fin, les tapis étaient retournés, les chaises dérangées, tout au pillage. Nous trouvions cela stupide, nous les premiers,--et c'était du reste beaucoup plus enfant que mon âge. Je ne savais même rien de mélancolique comme ce jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer demain matin la pénible série des classes. C'était simplement une manière de prolonger _in extremis_ cette journée de trêve; une manière de m'étourdir à force de bruit. C'était aussi comme un défi jeté à ces devoirs qui n'étaient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui troubleraient bientôt mon sommeil, et qu'il faudrait bâcler avec fièvre demain matin dans ma chambre, à la lueur d'une bougie, ou à l'aube grise et glacée, avant l'heure odieuse de repartir pour le collège.

On était un peu consterné, au salon, d'entendre de loin cette bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les sonates à quatre mains, plus que la «belle bergère» ou les «propos discordants».

Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommencé tous les dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux hivers... Le collège ne me valait rien décidément, et encore moins les pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et à rebours, me diminuait, m'éteignait, m'abêtissait. Même au point de vue du frottement avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre était manqué aussi complètement que possible. Peut-être, si j'avais partagé leurs jeux et leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la férule des professeurs, c'était insuffisant; j'étais déjà devenu un petit être trop spécial pour rien prendre de leur manière; alors je m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous plus âgés et plus développés que moi, ils étaient beaucoup plus délurés aussi, et plus avancés pour les choses pratiques de la vie; de là chez eux une sorte de pitié et d'hostilité vis-à-vis de moi, que je leur rendais en dédain, sentant combien ils auraient été incapables de me suivre dans certaines envolées de mon imagination.

Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pêcheurs de l'île je n'avais jamais été fier; nous nous entendions par des côtés communs de simplicité un peu primitive et d'extrême enfantillage; à l'occasion, j'avais joué avec eux comme avec des égaux. Tandis que j'étais fier avec ces enfants du collège, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il m'a fallu bien des années pour corriger cet orgueil, pour redevenir simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que--pour son propre malheur--on est prince et magicien dans le domaine du rêve...

LII