Le roman d'un enfant

Chapter 8

Chapter 83,856 wordsPublic domain

D'abord tante Claire était la personne qui me gâtait le plus. Et si soigneuse de mes petites affaires! À propos d'un étalage de choses extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre souffle--comme par exemple les ailes de papillon ou les élytres de scarabée qui devaient orner les costumes des nymphes de la féerie--quand une fois je lui avait dit: «Je te confie tout ça, bonne tante!» je pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait.

Et puis une des attractions du lieu était l'ours aux pralines: j'entrais souvent rien que pour lui rendre visite. Il était en porcelaine et habitait un coin de la cheminée, assis sur son arrière-train. D'après une convention passée avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la tête tournée de côté (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il contenait dans son intérieur une praline ou un bonbon à mon intention. Quand j'avais mangé, je lui remettais soigneusement la figure au milieu pour indiquer mon passage, et je m'en allais.

Tante Claire s'employait aussi à Peau-d'Âne; elle travaillait dans les costumes et je lui donnais sa tâche chaque jour. Elle avait surtout l'entreprise de la coiffure des fées et des nymphes; sur leurs têtes de porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles éparses au moyen d'imperceptibles fers...

Puis, quand je me décidais à commencer mes devoirs, dans la fièvre de la dernière demi-heure, après avoir gaspillé mon temps en flâneries de tous genres, c'était encore tante Claire qui venait à mon secours; elle prenait en main l'énorme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes mots pour les thèmes ou les versions. Elle s'était habituée même à lire le grec, afin de m'aider à apprendre mes leçons dans cette langue. Et, pour cet exercice, je l'entraînais toujours dans un escalier, où je m'étendais aussitôt sur les marches, les pieds plus hauts que la tête: deux ou trois années durant, ce fut ma pose classique pendant la récitation de la _Cyropédie_ ou de l'_Iliade_.

XL

C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible.

Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.)

Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe, vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés, dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant la dernière main à une _réussite_, sous les regards de sa maman; moi, jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé, ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre...

La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux, constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et ton _Histoire_ de Duruy, où l'as-tu mise?»

--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre tout neuf, à peine barbouillé encore...--Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable, ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois, par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.

Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.

Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de branches...

Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout éclaboussée de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave luisante...

Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps, préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles avaient le don de me rappeler mille choses,--grâce à ces associations comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.

La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau, le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la campagne, sous des chênes.

XLI

Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme quelquefois, n'eût été le remords de ces devoirs jamais finis.

On me reconduisait en voiture, ou à âne, ou à pied jusqu'à la rivière. Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repassé sur l'autre bord, je trouvais toujours mon père et ma soeur venus à ma rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la joie de revoir maman, les tantes et la chère maison.

Quand on entrait en ville, par la vieille porte isolée, il faisait tout à fait nuit, nuit d'été ou de printemps; en passant devant la caserne des équipages, on entendait les musiques familières de tambours et de clairons annonçant l'heure hâtive du coucher des matelots.

Et, en arrivant au logis, c'était généralement au fond de la cour que je retrouvais les chères robes noires, assises, à la belle étoile ou sous les chèvrefeuilles.

Au moins, si les autres étaient rentrées, j'étais sûr de trouver là tante Berthe, seule, toujours indépendante de caractère, et dédaigneuse des rhumes du soir, des fraîcheurs du serein; après m'avoir embrassé, elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et disait: «Oh! tu sens la Limoise, petit!»

Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de là-bas, on rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton, de je ne sais quoi d'aromatique, qui était particulier à ce recoin de la terre.

XLII

À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée.

Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet qui suivit mes douze ans accomplis.

Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna, sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un grand garçon.

Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la fraîcheur de l'eau.

Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ: j'ouvris un en-tout-cas!--Oh! je me sentis rougir, je me trouvai amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...

Ils passèrent à côté de moi, regardant de près, sous le nez, ce petit monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose, qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure: «C'est le marquis de Carabas!» et ils se mirent tous à rire. Cependant, je continuai ma route sans broncher, sans répondre, malgré le sang qui m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon en-tout-cas ouvert!

Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon chemin sans relever des injures lancées par de pauvres gens ignorants des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que cette scène!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien d'aussi méritoire.

Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans l'âge mûr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux précautions excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard, quand vint la période des réactions extrêmes, de noircir ma poitrine au soleil et de l'exposer à tous les vents du ciel.

XLIII

La tête à la portière d'un wagon qui filait très vite, je demandais à ma soeur, assise en face de moi:

--Est-ce que ce ne sont pas déjà des montagnes?

--Pas encore, répondait-elle, ayant toujours en tête le souvenir des Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!

La journée d'août était chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne du Midi nous emportait. Nous étions en route pour chez nos cousins inconnus!...

--Oh! mais ça?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe, apercevant de mes yeux écarquillés quelque chose de plus haut que tout, qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.

Elle se pencha:

--Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas très élevées cependant, mais enfin...

Tout nous amusa, le soir à l'hôtel, dans une ville où il fallut nous arrêter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui survint, tandis que nous étions accoudés à notre balcon de louage, regardant s'assombrir les montagnes bleuâtres et écoutant les grillons chanter.

Le lendemain, troisième jour de notre voyage qui se faisait par étapes, nous frétâmes une voiture drôle, pour nous faire conduire dans la petite ville, bien perdue en ce temps-là, où nos cousins habitaient.

Par des défilés, des ravins, des traverses, cinq heures de route, pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la nouveauté de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'élever au milieu de l'immense uniformité des plaines, ici les maisons, rougeâtres autant que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles, et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans plus bruns parlaient un langage incompréhensible, et je regardais surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusité chez nos paysannes, portant sur leur tête des fardeaux, des gerbes, ou de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence était tendue, vibrante, dangereusement charmée par cette première révélation d'aspects étrangers et inconnus.

Vers le soir, au bord d'une de ces rivières du Midi qui bruissent sur des lits plats de galets blancs, nous arrivâmes à la petite ville singulière qui était le but de notre voyage. Elle avait encore ses vieilles portes ogivales, ses hauts remparts à mâchicoulis, ses rues bordées de maisons gothiques, et le rouge de sanguine était la teinte générale de ses murailles.

Un peu intrigués et émus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous ne connaissions même pas les portraits, et qui sans doute guettaient notre arrivée, viendraient à notre rencontre... Tout à coup, nous vîmes paraître un grand jeune homme donnant le bras à une jeune fille en robe de mousseline blanche; alors, sans la moindre hésitation réciproque, nous échangeâmes un signe de reconnaissance: nous nous étions retrouvés.

À leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous attendaient, accueillants, et tous deux ayant conservé dans leur vieillesse déjà grise les traces d'une remarquable beauté. Ils avaient une vieille maison Louis XIII, à l'angle d'une de ces places régulières entourées de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dallé de pierres un peu roses et orné d'une énorme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mêmes pierres, très large comme un escalier de château, avec une curieuse rampe en fer forgé, menait aux appartements en boiseries anciennes de l'étage supérieur. Et le passé dont ces choses évoquaient le souvenir, je le sentais différent de celui de la Saintonge et de l'île,--le seul avec lequel je me fusse un peu familiarisé jusqu'à ce jour.

Après dîner, nous allâmes nous asseoir tous ensemble au bord de la rivière bruissante, sur une prairie, parmi des centaurées et des marjolaines qu'on devinait dans l'obscurité à leur pénétrante odeur. Il faisait très chaud, très calme, et d'innombrables grillons chantaient. Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant d'étoiles dans du bleu si profond. La différence en latitude n'était cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attiédissent nos hivers, embrument aussi parfois nos soirées d'été; donc, ce ciel étoilé pouvait être plus pur en effet que celui de mon pays, plus _méridional_.

Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleuâtres que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me donnant cette impression de dépaysement que j'avais tant désirée, m'indiquant que mon premier petit rêve était bien réellement accompli...

Je devais revenir passer plusieurs étés dans ce village et m'y acclimater au point d'apprendre le patois méridional que les bonnes gens y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont été la Saintonge et celui-là, ensoleillés tous deux.

La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,--ce qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois. Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à fait mon amour pour cette patrie adoptée.

XLIV

Le lendemain de mon arrivée chez l'oncle du Midi, on me présenta comme camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des surnoms précédés d'un article déterminatif. C'étaient la Maricette et la Titi, deux petites filles de dix à onze ans (toujours des petites filles), et le Médou, leur frère cadet, presque un bébé qui comptait peu.

Comme j'étais en somme plus enfant que mes douze ans,--malgré ces aperçus que j'avais peut-être sur des choses situées au delà du champ ordinaire de la vue des petits,--nous formâmes tout de suite une bande des plus sympathiques, et notre association dura même plusieurs étés.

Sur tous les coteaux d'alentour, le père de ces petits Peyral possédait des bois, des vignes, où nous devînmes les maîtres absolus; personne n'y contrôlait nos entreprises, même les plus saugrenues. Dans ce village en pleine campagne, où nos familles étaient si respectées par les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvénient à nous laisser errer à l'aventure. Nous partions donc tous les quatre dès le matin, pour des expéditions mystérieuses, pour des dînettes dans les vignes éloignées ou des chasses aux papillons introuvables; enrôlant même quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prêts à nous suivre avec soumission. Et, après la surveillance de tous les instants à laquelle j'avais été habitué jusque-là, une liberté pareille devenait un changement délicieux. Une vie toute nouvelle d'indépendance et de grand air commençait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque dire que c'était la continuation de ma solitude, car j'étais l'aîné de ces enfants qui partageaient mes jeux très fantasques, et il y avait des abîmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du rêve...

J'étais d'ailleurs le chef incontesté de la troupe; la Titi seule avait quelques révoltes tout de suite apaisées; gentiment ils ne songeaient tous qu'à me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.

C'est la première petite bande que j'aie menée. Plus tard, pour mes amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles à conduire; mais, de tout temps, j'ai préféré les composer ainsi d'êtres plus jeunes que moi, plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrôlant pas mes fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.

XLV

Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire _Télémaque_ (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu surannés). C'était dans une petite édition du XVIIIe siècle, en plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop; je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses nymphes me charmaient...

Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour, dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son grenier.

Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison, s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées, constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter clandestinement, avec mon _Télémaque_, après le dîner de midi, sûr qu'on ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver étalées dans des claies en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi, tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur. Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes bourdonnantes abeilles.

On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud, silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu.

Je lisais _Télémaque_ à très petites doses; trois ou quatre pages suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.

Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite, n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins, situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportant _Télémaque_ et ma papillonnette.

Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et tout le fond,--car il était très grand, ce jardin,--était abandonné à des luzernes, comme un simple champ.

Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.

Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée. Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou de blé noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée de ville d'Afrique.

Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.

XLVI

Castelnau! c'est un nom ancien qui évoque pour moi des images de soleil, de lumière pure sur des hauteurs, de calme mélancolique dans des ruines, de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des siècles.

Sur une des montagnes boisées environnantes, ce vieux château de Castelnau était perché, découpant en l'air l'amas rougeâtre de ses terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.