Le roman d'un enfant

Chapter 6

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Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,--les persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...

L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du reste la conséquence fatale de ce désoeuvrement ennuyé et souvent traversé de remords.

Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans, elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais, tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe).

Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les persiennes pour voir qui le ramasserait.

Ensuite, cela devint des lettres,--des lettres absolument saugrenues et incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,--qu'on adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où ils avaient coutume de passer...

Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de style!--D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un avec qui j'aie pu rire d'aussi bon coeur,--et presque toujours à propos de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande soeur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule. Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en jeter par terre.

Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà plein de contradictions à cette époque...

Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un _nom propre masculin singulier_ que je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi; mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi; comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle inscrivait des _bien_ ou des _très bien_ et que j'étais tenu de montrer à mes parents le soir.--Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette, en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une solennité de famille, l'air du _Petit Suisse_ et l'air du _Rocher de Saint-Malo_.--Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son oeuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt.

La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je travaillais un peu.

La peinture m'était enseignée par ma soeur; mais je ne rappelle plus mes commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur le papier les petites fantaisies de mon imagination.

XXIX

Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'_Histoire de la Bible_, il y avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient conseil ou permission pour tout,--même pour porter certaines perruques dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique; leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.

En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà vieille de plus d'un siècle et demi.

Et puis, en les lisant, une indignation me venait au coeur contre l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles passés et si clairement désignée,--à mes yeux du moins,--dans cette étonnante prophétie apocalyptique: _... Et la bête est_ UNE VILLE, _et ses sept têtes sont_ SEPT COLLINES _sur lesquelles la ville est assise_.

Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant.

De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir voulu mourir dans la religion protestante.

Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre joyeusement comme un petit illuminé.

Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture, on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse; je savais par coeur des passages des Pères, des décisions des premiers conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais retors en arguments contre le papisme.

Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,--comme j'ai senti de bonne heure,--et avec un chagrin profond, une déception cruelle--l'écoeurant formalisme de tout cela!--L'aspect même du temple me déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve aux portes des huissiers avec des noeuds de ruban sur l'épaule... Oh! les assemblées des Cévennes! oh! les _pasteurs du désert_!

De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer.

Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où, au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée d'arbres.--Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,--même pas leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois bretons, que j'ai tant aimées plus tard...

Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières; pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée?

Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait consacré par tout un passé de prières...

Dans l'île d'Oleron, par exemple!

Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur.

XXX

Mon frère était arrivé dans l'île délicieuse.

Sa première lettre datée de là-bas, très longue, sur un papier mince et léger jauni par la mer, avait mis quatre mois à nous parvenir.

Elle fut un événement dans notre vie de famille; je me rappelle encore, pendant que mon père et ma mère la décachetaient en bas, avec quelle joyeuse vitesse je montai quatre à quatre au second étage, pour appeler dans leurs chambres ma grand'mère et mes tantes.

Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Amérique, il y avait un billet particulier pour moi et, en le dépliant, j'y trouvai une fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore rose. Cette fleur, me disait mon frère, avait poussé et s'était épanouie près de sa fenêtre, à l'intérieur même de sa maison tahitienne, qu'envahissaient les verdures admirables de là-bas. Oh! avec quelle émotion singulière;--quelle avidité, si je puis dire ainsi,--je la regardai et la touchai cette pervenche, qui était une petite partie encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et si inconnue...

Ensuite je la serrai, avec tant de précautions que je la possède encore.

Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces pervenches-là; qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné.

XXXI

Après mes neuf ans révolus, on parla un instant de me mettre au collège, afin de m'habituer aux misères de ce monde, et, tendis que cette question s'agitait en famille, je vécus quelques jours dans la terreur de cette prison-là, dont je connaissais de vue les murs et les fenêtres garnies de treillages en fer.

Mais on trouva, après réflexion, que j'étais une petite plante trop délicate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines manières; on conclut donc à me garder encore.

Cependant je fus délivré de M. Ratin. Un bon vieux professeur, à figure ronde, lui succéda,--qui me déplaisait moins, mais avec lequel je ne travaillais pas davantage. L'après-midi, quand approchait l'heure de son arrivée, ayant bâclé mes devoirs à la hâte, j'étais toujours posté à ma fenêtre, pour le guetter derrière mes persiennes, avec mon livre de leçons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; dès que je le voyais poindre, à un tournant, tout au bout de la rue là-bas, je commençais à étudier...

Et en général, quand il entrait, je savais assez pour mériter au moins la note «assez bien» qui ne me faisait pas gronder.

J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,--et que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'après la méthode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan Mahmoud. C'était du reste le seul qui vît clair dans la situation; sa conviction intime était que je ne faisais rien, rien, moins que rien; mais il montrait le bon goût de ne pas se plaindre, et je lui en avais une reconnaissance qui devint bientôt affectueuse.

L'été, pendant les très chaudes journées, c'était dans la cour que je faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes livres tachés d'encre, une table verte abritée sous un berceau de lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour flâner dans une sécurité absolue: à travers les treillages et les branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers... J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment j'aurais passé là des heures de rêverie tout à fait délicieuse,--sans ces remords obstinés qui me revenaient à chaque instant, ces remords de ne pas faire mes devoirs...

Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout près, ce frais bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte depuis le départ de mon frère. Sur sa petite surface réfléchissante, remuée par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,--qui remontaient ensuite obliquement et venaient mourir à ma voûte de verdure, à l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans cesse agitées.

Ce berceau était un petit recoin d'ombre tranquille, où je me faisais des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas j'écoutais chanter les oiseaux exotiques dans les volières de la maman d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins.

Quelquefois je m'étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux moeurs intimes des moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes, posés à l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des drames terribles: des araignées sournoises, brusquement sorties de leur trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies,--que je délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille.

J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat, tendrement aimé, que j'appelais _la Suprématie_, et qui fut le compagnon fidèle de mon enfance.

_La Suprématie_, sachant les heures où je me tenais là, arrivait discrètement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur moi qu'après m'avoir interrogé d'un long regard.

Il était très laid, le pauvre, taché bizarrement sur une seule moitié de la figure; de plus, un accident cruel lui avait laissé la queue de travers, cassée à angle droit. Aussi devint-il bientôt un sujet de continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables chattes angora se succédaient en dynastie. Quand j'allais la voir, après s'être informée de toutes les personnes de ma famille, elle manquait rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait à me donner le fou rire: «Et... ton horreur de chat... est-il en bonne santé, mon enfant?»

XXXII

Cependant mon musée faisait de grands progrès, et il avait fallu y placer des étagères nouvelles.

Le grand-oncle, visité très souvent et de plus en plus intéressé à mon penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses réserves de coquilles une quantité de _doubles_ dont il me faisait cadeau. Avec une bonté et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes classifications de Cuvier, Linné, Lamarck ou Bruguières, et je m'étonne de l'attention que j'y prêtais.

Sur un petit bureau très ancien, qui faisait partie du mobilier de mon musée, j'avais un cahier où, d'après ses notes, je recopiais, pour chaque coquille étiquetée soigneusement, le nom de l'_espèce_, du _genre_, de la _famille_, de la _classe_,--puis du _lieu d'origine_.

Et là, dans le demi-jour atténué qui tombait sur ce bureau, dans le silence de ce petit recoin haut perché, isolé, rempli déjà d'objets venus des plus extrêmes lointains du monde ou des derniers fins fonds de la mer, quand mon esprit s'était longuement inquiété du changeant mystère des formes animales et de l'infinie diversité des coquilles,--avec quelle émotion je transcrivais sur mon cahier, en face du nom d'un _Spirifère_ ou d'un _Térébratule_, des mots comme ceux-ci, enchantés et pleins de soleil: «Côte orientale d'Afrique, côte de Guinée, mer des Indes!»

Dans ce même musée, je me rappelle avoir éprouvé par une après-midi de mars, un des plus singuliers symptômes de ce besoin de réaction qui, plus tard, à certaines périodes de complète détente, devait me pousser vers le bruit, le mouvement, la gaieté simple et brutale des matelots.

C'était le mardi gras. Au beau soleil, j'étais sorti, avec mon père, pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentré de bonne heure, je m'étais tout de suite rendu là-haut, pour m'amuser à mes classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable tristesse. C'était, en beaucoup plus pénible, une impression dans le genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de gâteaux, quand elle allait se perdre du côté des rues basses et des remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite, inattendue,--mais fort mal définie. Confusément, je souffrais d'être enfermé, moi, et penché sur des choses arides, bonnes pour des vieillards, quand dehors les petits garçons du peuple, de tous les âges, de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient, sautaient, chantaient à plein gosier, ayant sur la figure des masques de deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire; j'en sentais même l'impossibilité avec le dégoût le plus dédaigneux. Et je tenais beaucoup à rester là, ayant à finir de mettre en ordre la _famille_ multicolore des _Purpurifères_, vingt-troisième des _Gastéropodes_.

Mais, c'est égal, ils me troublaient bien étrangement, ces gens de la rue!... Et alors, me sentant en détresse, je descendis chercher ma mère, la prier avec instance de monter me tenir compagnie. Étonnée de ma demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), étonnée surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que c'était ridicule de la part d'un garçon de dix ans bientôt accomplis; mais elle consentit tout de suite à venir, et s'installa, presque un peu inquiète, auprès de moi dans mon musée, une broderie à la main.

Oh! alors, rasséréné, réchauffé par sa bienfaisante présence, je me remis à l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant seulement de temps à autre son cher profil se découper en silhouette sur le carré clair de ma petite fenêtre, tandis que baissait le jour de mars.

XXXIII

Je m'étonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de missionnaire.

Il me semble même que j'aurais dû trouver cela beaucoup plus tôt, car de tout temps je m'étais tenu au courant des missions évangéliques, surtout de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma plus petite enfance, j'étais abonné au _Messager_, journal mensuel, dont l'image d'en-tête m'avait frappé de si bonne heure. Cette image, je pourrais la ranger en première ligne parmi celles dont j'ai parlé précédemment et qui arrivent à impressionner en dépit du dessin, de la couleur ou de la perspective. Elle représentait un palmier invraisemblable, au bord d'une mer derrière laquelle se couchait un soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du salut. Dans mes commencements tout à fait, quand, au fond de mon petit nid rembourré d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que déformé et grisâtre, cette image m'avait donné à rêver beaucoup; j'étais capable à présent d'apprécier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme exécution, mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, à demi abîmé dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant à pleines voiles vers ce rivage inconnu.

Donc, quand on me questionnait maintenant, je répondais: «Je serai missionnaire.» Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne se sent pas très sûr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne me croyait plus. Ma mère elle-même accueillait cette réponse avec un sourire triste; d'abord c'était dépasser ce qu'elle demandait de ma foi;--et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela, que ce serait autre chose, de plus tourmenté et de tout à fait impossible à démêler pour le moment.

Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'étaient bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse risquée,--mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela mettait pour un temps ma conscience en repos.

Ayant imaginé cette solution-là, j'évitais d'y arrêter mon esprit, de peur d'y découvrir encore quelque épouvante. Du reste, l'eau glacée des sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber sur ma foi première. Et par ailleurs, ma crainte ennuyée de la vie et de l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile de plomb demeurait baissé, impossible à soulever avec ses grands plis lourds.

XXXIV

Dans ce qui précède, je n'ai pas assez parlé de cette Limoise, qui fut le lieu de ma première initiation aux choses de la nature. Toute mon enfance est intimement liée à ce petit coin du monde, à ses vieux bois de chênes, à son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou des bruyères.

Pendant dix ou douze étés rayonnants, j'y passais tous mes jeudis d'écolier, et de plus j'en rêvais, d'un jeudi à l'autre, pendant les ennuyeux jours du travail.

Dès le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison de campagne, avec Lucette, pour y rester, après les vendanges, jusqu'aux premières fraîcheurs d'octobre,--et on m'y conduisait régulièrement tous les mercredis soirs.