Le roman d'un enfant

Chapter 5

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En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes; puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer; alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île. Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus jamais dans la mienne...

XXI

Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!

De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes.

Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (_rosa_, la rose; _cornu_, la corne; _tonitru_, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la personnification du dégoûtant, de l'horrible.

Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.

Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts trop prolongés avec ses mains...

Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés, couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même--ce qui est plus étonnant encore--tous mes scrupules m'abandonnaient quand il s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait fait transiger avec ma conscience.

Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur lesquelles je jetais un coup d'oeil à toute extrémité, étaient presque sues. Et, en général, M. Ratin écrivait _bien_ ou _assez bien_ sur le cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père.

Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succédèrent, avaient pu soupçonner la vérité, se douter qu'en dehors de leur présence mon esprit ne s'arrêtait peut-être pas cinq minutes par jour à ce qu'ils m'enseignaient, d'indignation leurs honnêtes cervelles auraient éclaté.

XXII

Dans le courant de l'hiver qui suivit mon séjour à la côte de l'île, un grand événement traversa notre vie de famille: le départ de mon frère pour sa première campagne.

Il était, comme je l'ai dit, mon aîné d'environ quatorze ans. Peut-être n'avais-je pas eu le temps d'assez le connaître, d'assez m'attacher à lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le séparant un peu de nous. Je n'allais guère dans sa chambre, où m'épouvantaient les quantités de gros livres épars sur les tables, l'odeur des cigares, et les camarades à lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou étudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'était pas toujours bien sage, qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le sermonner, et intérieurement je désapprouvais sa conduite.

Mais l'approche de son départ doubla mon affection et me causa de vraies tristesses.

Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée presque sans fin...

Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette longue campagne: ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on enveloppait d'une quantité de papiers minces, avec des soins d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des boîtes de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà, des lointains et des périls de ce long voyage.

On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière, et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la grande séparation. Nos repas étaient silencieux; des recommandations seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien dire.

La veille de son départ, il s'amusa à me confier--ce qui m'honorait beaucoup--différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant de les lui garder avec soin jusqu'à son retour.

Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément un _Voyage en Polynésie_, à nombreuses images; et c'est le seul livre que j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de suite avec une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise sous un palmier; on lisait au-dessous: «Portrait de S. M. Pomaré IV, reine de Tahiti.» Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende: «Jeunes filles tahitiennes sur une plage.»

Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde entre nous et celui qui allait partir!

Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.

Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour moi.

Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon quand il reviendrait.

À l'encontre de tous les autres enfants,--de ceux d'aujourd'hui surtout,--si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie, dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb tendu dans des ténèbres...

XXIII

_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!_ Cela se chante, sur un air naïvement plaintif,--composé par une vieille marchande qui, pendant les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous nos fenêtres, aux veillées d'hiver.

Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.

C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des _gâteaux tout chauds_ demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près pour l'entendre.

Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps; après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»

Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible du XVIe siècle, relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui.

Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise, grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu, sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en songeant avec impatience à ces _petits jeux_ auxquels on allait jouer pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va sans dire.

Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs; la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...

Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul enfant; ou jouait aux _mariages_, à la _toilette à madame_, au _chevalier cornu_, à la _belle bergère_, au _furet_; tout le monde consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées; grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus irrésistiblement drôle.

Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans le lointain j'entendais:--_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!_

Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait, menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson.

Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces pauvres gâteaux,--car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais guère--mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au passage la marchande.

Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte. Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer, toujours courant, dans le salon chaud et confortable,--tandis que le refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts... Le trajet de cette marchande était invariable,--et je la suivais par la pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de minute en minute reprise, s'entendait encore.

Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;--mais il y avait aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,--oh! si confus encore, si vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas? Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre était la leur?--Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable, de me sentir étiolé et captif.

À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le thé et les très minces tartines--beurrées d'un beurre exquis et taillées avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la prière, on allait se coucher.

Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde--latente, si j'ose employer ce mot--de courir moi aussi dehors, à l'amusante aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de vivre...

XXIV

«_Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre!_»

...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.

Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une branche de _pieds-d'alouette_ roses, magnifiques, qui avaient le don de me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais cueillis.

Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil d'août.--Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles, remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.

Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture, je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron, chauffés au soleil d'été...

«_Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre!_»

«_Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut donnée._»

Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques; j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la charmaient.--Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une _Histoire de la Bible_ avec d'étranges images apocalyptiques où tous les lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement, dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de l'_île_, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter, mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit, c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui signifie Jéhovah.

XXV

L'Égypte, l'Égypte antique, appelée aussi à exercer sur moi, un peu plus tard, une sorte de fascination bien mystérieuse, je la retrouvai pour la première fois, sans hésitation ni étonnement, dans une gravure du _Magasin pittoresque_. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux dieux à tête d'épervier qui étaient là, inscrits de profil sur une pierre de chaque côté d'un étrange zodiaque, et, bien que ce fût par une journée sombre, il me vint, j'en suis très sûr, l'impression subite d'un chaud et morne soleil.

XXVI

Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les images du _Voyage en Polynésie_ qu'il m'avait donné. Avec un soin extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deux _jeunes filles tahitiennes au bord de la mer_, pour lesquelles le dessinateur s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh! blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai ravissantes, ainsi.

L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et leur charme tout autre...

Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture d'esprit et surtout au gré de leurs sens.

XXVII

Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon _musée_ qui m'occupa si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe, était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert uniforme, indiquaient des boeufs et des vaches, des troupeaux errants.--J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,--d'un papier, chamois rosé qui y est encore;--qu'on m'y plaçât des étagères, des vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus, et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques, rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages.

Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien, encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville. D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables papillons sous des vitres.

Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui disait des choses en langue nègre.

Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée, je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle, que je deviendrais un savant naturaliste,--et il se trompait bien, comme du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était derrière ces choses glacées, derrière et au delà;--était la nature elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des bêtes et des forêts...

XXVIII

Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant mes devoirs.

Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui, travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.

J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très délaissée.