Chapter 4
On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi; puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette.
Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je voulus monter tout droit chez grand'mère.
Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit, dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller, bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose avait je ne sais quoi de trop régulier,--de définitif pour ainsi dire, d'éternel.
À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma soeur travaillaient de chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru, elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie, verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.
Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre, pour une vente de charité.
Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère, pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la chambre, se ravisant subitement après un coup d'oeil échangé:
--Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la déranger.
Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais compris...
Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné, inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et comme rajeunie, en pleine paix...
Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre d'interroger d'un furtif coup d'oeil des abîmes entrevus, et je me fis cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'à _son expression_?...
Après, je me retirai sans questionner personne, le coeur serré et l'âme désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me faisait peur...
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Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée de la mort...
XVIII
Je retrouve dans ma mémoire les impressions encore pénibles, angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez grave que je fis vers ma huitième année. Cela s'appelait la fièvre scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-même me semblait avoir une physionomie diabolique.
C'était à l'époque âpre et mauvaise des giboulées de mars, et, chaque soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mère n'était pas là, bien près, une détresse me prenait au fond de l'âme. (Encore cette oppression des crépuscules, que les animaux, ou les êtres compliqués comme je suis, éprouvent à un degré presque égal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir, au premier plan, toujours la même petite table attristante, avec des tasses de tisane, des fioles de remèdes. Et tandis que je regardais cet attirail de malade,--qui s'assombrissait, devenait plus vague, se déformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,--c'était dans ma tête un défilé d'images dépareillées, morbides, inquiétantes...
Deux soirs successifs, je fus visité, entre chien et loup, dans mon demi-assoupissement de fièvre, par des personnages différents qui me causèrent une extrême terreur.
D'abord, une vieille dame, bossue et très laide, d'une laideur doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'éloigna tout aussitôt, avant de m'avoir seulement parlé; mais, en se retournant, elle me présenta sa bosse: or cette bosse était percée à la pointe, et il en sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps et qui me dit: «Coucou!» d'une petite voix de guignol en sourdine lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand j'entendis ce «Coucou!» une sueur froide me perla au front; mais tout venait de s'évanouir et je compris moi-même que c'était un rêve.
Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un prêtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-là; mais il se mit à tourner autour de ma chambre, en rasant les murs, très vite et sans bruit, son corps tout penché en avant; ses vilaines jambes, comme des bâtons, faisant raidir sa soutane pendant sa course empressée. Et--comble de terreur--il avait pour tête un crâne blanc d'oiseau à long bec--qui était l'agrandissement monstrueux d'un crâne de mouette blanchi à la mer, ramassé par moi l'été précédent sur une plage de l'île... (Je crois que la visite de ce monsieur coïncida avec le jour où je fus le plus malade, presque un peu en danger.) Après un tour ou deux exécutés dans le même empressement et le même silence, il commença de s'élever de terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de ses jambes maigres,--puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les glaces,--jusqu'à se perdre dans le plafond déjà envahi par la nuit...
Eh bien, pendant deux ou trois années, l'image de ces visiteurs devait me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais à eux avec crainte, en montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'éclairer à cette époque. S'ils étaient là, pourtant, me disais-je; derrière des portes sournoisement entre-bâillées, s'ils me guettaient l'un ou l'autre pour me courir après; si j'allais les voir paraître derrière moi, allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...
Et vraiment je ne suis pas bien sûr que, dans ces mêmes escaliers, en y mettant un peu de bonne volonté, je n'arriverais pas à m'en inquiéter encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont été si longtemps à la tête de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils ont mené le cortège de mes visions et de mes mauvais rêves!...
Bien d'autres apparitions sombres ont hanté les premières années de ma vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rêveries sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain, d'avenir fermé; pensées de prochaine mort. Trop tenu, trop choyé, avec un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des étiolements, des amollissements subits de plante enfermée. Il m'aurait fallu autour de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes écervelées et tapageuses--et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des petites filles;--toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines de petit marquis du XVIIIe siècle.
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XIX
Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors, de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie recommencée.
Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.
Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon honneur...
Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours, pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de cette cour ainsi embellie...
Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,--tandis que, au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,--et que le jet d'eau continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique de vielle fêtant mon retour à la vie...
Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre.
Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des joncs, des iris sauvages,--et les libellules égarées en ville viennent s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est installé là et qu'on ne trouble jamais.
C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché, après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque le commencement de ma fin.
La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.
Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque vide et devenue silencieuse comme un tombeau,--pendant ces années-là, je me suis plus d'une fois senti serrer le coeur à la pensée que le foyer déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.
À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois, le coeur même. J'en connais du reste les moindres détails: les imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a creusés et où des araignées habitent;--c'est qu'un berceau de lierre et de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser d'être.--Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment presque fétichiste.
Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma naissance,--alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...
Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.
Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte, éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de forme...
Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas de leur famille.
XX
C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place mon plus long séjour dans l'_île_. On m'y avait envoyé avec mon frère, et avec ma soeur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous étions allés demeurer tous trois seuls à la _Grand'-Côte_, dans un village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.
La _Grand'-Côte_ ou la _côte Sauvage_ est toute cette partie de l'île qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure, droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'oeillets roses qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle, car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.
Sur un vieux cahier oublié, où ma soeur avait écrit (à ma manière absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de notre logis:
C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.
Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans mesurer l'espace.
Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable: des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes, roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à midi, avec une douce odeur d'oranger.
En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la plage.
De ce séjour à la _grand'côte_ date ma première connaissance vraiment intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de la mer.
Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus fidèle, je laisse la parole à ma soeur et, dans le vieux cahier, je copie simplement:
À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un _petit monsieur_, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il valût la peine de se déranger.
Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses, violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les formes les plus délicates.--Il en trouvait qui faisaient son admiration--et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.
Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela abrité sous une grande _kichenote_ blanche (kichenote, un très vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes soeurs, pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre, finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps... Puis, un baiser, par-ci par-là. _Voudris ben vous biser_ (je voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues rondes.
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Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver, peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie. Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir, avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles, cachées dans son tablier.
Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents là-bas.»
Puis, ma soeur raconte ainsi notre départ:
Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins; insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son pouvoir.
Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux, déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin creux ensablé par lequel on descendait à la plage--et sa petite amie qui sanglotait.
Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma soeur, que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le temps:
Alors je me sentis prise--et non point pour la première fois sans doute--d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai: «Que sera-ce de cet enfant?»
«Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît, persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce tout petit coeur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet abandon?»
«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable, ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de souvenirs,--et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages, aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,--ça représente toute ma vie, cela...
Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux mois passés sans la voir! Ma soeur, en ce temps-là, était bien la seule personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!
Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers cheveux encore noirs.