Le roman d'un enfant

Chapter 3

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La chambre de ma grand'tante Berthe était également très modeste, avec des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapissés d'un papier à vieux dessins du commencement de ce siècle, étaient ornés d'aquarelles, comme chez grand'mère d'en bas. Mais ce que je regardais surtout, c'était un pastel représentant, d'après Raphaël, une Vierge drapée de blanc, de bleu et de rose. Précisément les derniers rayons du soleil l'éclairaient toujours en plein (et j'ai déjà dit que l'heure du couchant était par excellence l'heure de cette chambre-là). Or, cette Vierge ressemblait à tante Berthe; malgré la grande différence des âges, on était frappé de la similitude des lignes si droites et si régulières de leurs deux profils..

À ce même second étage, mais du côté de la rue, habitaient mon autre grand'mère, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma tante Claire, la personne de la maison qui me gâtait le plus. L'hiver, j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante Berthe, après le soleil couché. Dans la chambre de grand'mère, où je les trouvais généralement toutes deux réunies, je m'asseyais près du feu, sur une chaise d'enfant placée là à mon usage, pour passer l'heure toujours un peu pénible, un peu angoissante du «chien et loup». Après tous les remuements, tous les sauts de la journée, cette heure grise m'immobilisait presque toujours sur cette même petite chaise, les yeux très ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme des ombres, surtout du côté de la porte, entre-bâillée sur l'escalier obscur. Évidemment, si on avait su quelles tristesses et quelles frayeurs les crépuscules me causaient, on eût allumé bien vite pour me les éviter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque toutes âgées, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles à leurs places, sans éprouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'épaississait davantage, il fallait même que l'une des deux, grand'mère ou tante, avançât sa chaise tout près, tout près, et que je sentisse sa protection immédiatement derrière moi; alors, complètement rassuré, je disais: «Raconte-moi des histoires de l'_île_, à présent!...»

L' «île», c'est-à-dire l'île d'Oleron, était le pays de ma mère, et le leur, qu'elles avaient quitté toutes les trois, une vingtaine d'années avant ma naissance, pour venir s'établir ici sur le continent. Et c'est singulier le charme qu'avaient pour moi cette île et les moindres choses qui en venaient.

Nous n'en étions pas très loin, puisque de certaine lucarne du toit de notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleuâtre, au-dessus de cette autre mince ligne plus pâle qui était le bras de l'Océan la séparant de nous. Mais pour s'y rendre, c'était tout un voyage, à cause des mauvaises voitures campagnardes, des barques à voiles dans lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest. À cette époque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois vieilles tantes, qui vivaient très modestement des revenus de leurs marais salants,--débris de fortunes dissipées,--et de redevances annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de blé. Quand on allait les voir à Saint-Pierre, c'était pour moi une joie, mêlée de toutes sortes de sentiments compliqués, encore à l'état d'ébauche, que je ne débrouillais pas bien. L'impression dominante, c'était que leurs personnes, l'austérité huguenote de leurs allures; leur manière de vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une époque passée, d'un siècle antérieur; et puis il y avait la mer, qu'on devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus battue par le vent; les grands sables, les grandes plages...

Ma bonne était aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote dévouée de père en fils à la nôtre, et elle avait une manière de dire: «dans l'île» qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie de là-bas.

Une foule de petits objets venus de l'«île» et très particuliers avaient pris place chez nous. D'abord ces énormes galets noirs, pareils à des boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la _grand'côte_, polis et roulés pendant des siècles sur les plages. Ils faisaient partie du petit train régulier de nos soirées d'hiver; aux veillées, on les mettait dans les cheminées où flambaient de beaux feux de bois; ensuite on les enfermait dans des sacs d'indienne à fleurs, également venus de l'île, et on les portait dans les lits, où, jusqu'au matin, ils tenaient chauds les pieds des personnes couchées.

Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait surtout une quantité de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre les lessives, qui étaient de jeunes arbres choisis et coupés dans les bois de grand'mère. Toutes ces choses jouissaient à mes yeux d'un rare prestige.

Ces bois, je savais que grand'mère ne les possédait plus, ni ses marais salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'était décidée à les vendre peu à peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un certain notaire peu délicat avait, par de mauvais placements, réduit à très peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'île, quand d'anciens saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fidèles et soumis, m'appelaient «notre petit bourgeois» (ce qui signifie notre petit maître), c'était donc par pure politesse et déférence de souvenir. Mais j'avais déjà un regret de tout cela; cette vie passée à surveiller des vendanges ou des moissons, qui avait été la vie de plusieurs de mes ascendants, me semblait bien plus désirable que la mienne, si enfermée dans une maison de ville.

Les histoires de l'île, que me contaient grand'mère et tante Claire, étaient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des époques que je ne pouvais me représenter qu'à demi éclairées comme les rêves; des grands-parents y étaient toujours mêlés, des grands-oncles jamais connus, morts depuis bien des années, dont je me faisais dire les noms et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des rêveries sans fin. Il y avait surtout un certain aïeul Samuel, qui avait vécu au temps des persécutions religieuses et auquel je portais un intérêt tout à fait spécial.

Je ne tenais pas à ce que ce fût varié, ces histoires; souvent même j'en faisais recommencer de déjà racontées qui m'avaient plus particulièrement captivé.

En général, c'étaient des voyages (sur ces petits ânes qui jouaient un rôle si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'île), pour aller visiter des propriétés éloignées, des vignes, ou bien pour traverser les sables de la «grand'côte»; ensuite, sur le soir de ces expéditions, se déchaînaient des orages terribles, qui obligeaient à camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes...

Et quand mon imagination était bien tendue vers ces choses d'autrefois, dans l'obscurité tout à fait épaissie dont je n'avais plus conscience: drelin, drelin, la sonnette du dîner!... Je me levais en sautant de joie. Nous descendions ensemble, dans la salle à manger, où je retrouvais toute la famille réunie, la lumière, la gaieté, et où je me jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe.

XI

Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais qui était tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amitié. Je ne sais plus comment il avait été recueilli chez nous, où il passa quelques mois et où je l'aimai tendrement.

Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitté. On me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins à la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commença de tomber, mon coeur se serra beaucoup.

Mes parents avaient à dîner ce jour-là un violoniste de talent et on m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups de son archet, dès qu'il commença de faire gémir je ne sais quel adagio désolé, ce fut pour moi comme une évocation de routes noires dans les bois, de grande nuit où l'on se sent abandonné et perdu; puis je vis très nettement Gaspard errer sous la pluie, à un carrefour sinistre, et, ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses appels tristes, auxquels répondaient, du fond des abîmes d'en dessous, des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.

Ce fut ma première initiation à la musique, évocatrice d'ombres. Des années se passèrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque chose, car les petits morceaux de piano, «remarquables pour mon âge», disait-on, que je commençais à jouer moi-même, n'étaient encore rien qu'un bruit doux et rythmé à mes oreilles.

XII

Ceci maintenant est une angoisse causée par une lecture qu'on m'avait faite. (Je ne lisais jamais moi-même et dédaignais beaucoup les livres.)

Un petit garçon très coupable, ayant quitté sa famille et son pays, revenait visiter seul la maison paternelle, après quelques années pendant lesquelles ses parents et sa soeur étaient morts. Cela se passait en novembre, naturellement, et l'auteur décrivait le ciel gris, parlait du vent qui secouait les dernières feuilles des arbres.

Dans le jardin abandonné, sous un berceau aux branches dégarnies, l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouillée, reconnut parmi toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui était restée à cette place depuis le temps où il venait s'amuser là, avec sa soeur...

Oh! alors je me levai, demandant qu'on cessât de lire, sentant les sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin solitaire, ce vieux berceau dépouillé, et, à moitié cachée sous ces feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une soeur morte... Tout cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de tout...

Il est étrange que mon enfance si tendrement choyée m'ait surtout laissé des images tristes.

Évidemment, ces tristesses étaient les très rares exceptions, et je vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais sans doute, les jours de complète gaieté, précisément parce qu'ils étaient habituels, ne marquaient rien dans ma tête, et je ne les retrouve plus.

J'ai aussi beaucoup de souvenirs d'été, qui sont tous les mêmes, qui font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses entassées dans ma tête.

Et toujours, la grande chaleur, les très profonds ciels bleus, les étincellements de nos plages de sable, la réverbération de la lumière sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de «l'île», me causaient ces impressions de mélancolie et de sommeil que j'ai retrouvées ensuite, avec une intensité plus grande, dans les pays d'Islam...

XIII

«_Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui aux noces_; puis la porte fut fermée. _Après cela, les vierges folles vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point_!»

«_Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le Fils de l'Homme viendra..._»

Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière. Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous les soirs,--avant le moment où l'on se séparait pour la nuit.

«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière, car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,--qui tout aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier, en présence de l'irrémissible damnation...

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Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le Fils de l'Homme viendra.»--S'il venait cette nuit, pensais-je; si j'allais être réveillé par _les eaux faisant grand bruit_, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur.

Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me rendaient le coeur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable: «Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.» C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance.

À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»--et ma vocation religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était bien.

Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cet _après_, qui se nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de ce monde,--de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses petits recoins les plus incolores,--me paraissait une chose très prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus, autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des musiques, dans le vide infini du ciel...

XIV

«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait piquée... et puis ça l'avait fait mourir.»

C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches, et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs, sur nos figures,--à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille _piquée par une bête_, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie: «...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue, d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux.

Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur amollissante mélancolie.

Je crois que le palmier me fut _rappelé_ pour la première fois par une gravure des _Jeunes Naturalistes_, de madame Ulliac-Trémadeure, un de mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir. (Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient. Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs...

Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets presque enchantés.

Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague senteur exotique persistait dans sa maison entière.

Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle, grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre cour, à la saison, ses pétales de corail.

Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre:

--Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?

--Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui arrivait souvent.)--Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses exotiques.

Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,--comme c'était curieux!--elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela, elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux, un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,--si inaccessibles, je le sentais bien...

Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la supposer, je ne les verrais jamais, jamais...

XV

Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant ces deux mêmes délicieux étés.

Voici: au début, on était des chenilles; on se traînait par terre, péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous des branches, la tête recouverte de son tablier blanc: on était devenu des cocons, des chrysalides.

Cet état durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur un ton de conviction complète:

--Penses-tu que tu t'envoleras bientôt?

--Oh! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules, déjà... ça se déplie... (Ça, naturellement, c'était les ailes.)

Enfin on se réveillait; on s'étirait, en prenant des poses et sans plus rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation finale...

Puis, tout à coup, on commençait des courses folles,--très légères, en petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs, imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur bourdonnement aussi, en faisant: «Hou ou ou!...» la bouche à demi fermée et les joues bien gonflées d'air...

XVI

Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus démodés de nos jours, ont joué un rôle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas très beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la Limoise qui, tout l'été, constituaient pour moi des territoires de chasse pleins de surprises et de merveilles.

Pourtant les caricatures de Töpffer sur ce sujet me donnaient à réfléchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: «Monsieur Cryptogame», cela m'humiliait beaucoup.

XVII

La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir.

Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps. Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle la fin très prochaine.

Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une voix douce et posée--sa voix de jadis, probablement,--que je ne lui avais jamais connue.

Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases.

Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des oeuvres d'enfance ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête, embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,--au vieux temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres, des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute, avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de miroir...