Le roman d'un enfant

Chapter 2

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Et je voudrais, pour la première apparition de cette figure bénie dans ce livre de souvenir, la saluer avec des mots à part, si c'était possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas; des mots qui à eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes, auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis renfermeraient aussi l'espérance obstinée, toujours et malgré tout, d'une réunion céleste sans fin... Car, puisque je touche à ce mystère et à cette inconséquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma mère est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort me séparera pour jamais. Avec d'antres créatures humaines, que j'ai adorées de tout mon coeur, de toute mon âme, j'ai essayé ardemment d'imaginer un _après_ quelconque, un _lendemain_ quelque part ailleurs, je ne sais quoi d'immatériel ne devant pas finir; mais non, rien, je n'ai pas pu--et toujours j'ai eu horriblement conscience du néant des néants, de la poussière des poussières. Tandis que, pour ma mère, j'ai presque gardé intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable; fini de courir, par tous les chemins non battus, après l'impossible; fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra; et ce sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce que sera ce lieu vague, qui m'apparaît comme une pâle vision grise, et les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une forme trop précise à ces conceptions de rêve. Et même (c'est bien enfantin ce que je vais dire là, je le sais), et même, dans ce lieu, je me représente ma mère ayant conservé son aspect de la terre, ses chères boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les années m'abîment peu à peu, mais que j'admire encore. La pensée que le visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais, qu'il ne serait qu'une combinaison d'éléments susceptibles de se désagréger et de se perdre sans retour dans l'abîme universel, cette pensée, non seulement me fait saigner le coeur, mais aussi me révolte, comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a dans ce visage quelque chose d'à part que la mort ne touchera pas. Et mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des amours de ma vie, est d'ailleurs si affranchi de tout lien matériel, qu'il me donne presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose, qui serait l'âme; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et inexplicable espoir...

Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé, puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des dessous très mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle m'avait été révélée pour la première fois de ma vie.

Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir, à la place qu'il occupe depuis des années, dans une certaine petite armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris; tellement que, s'il disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait plus.

Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui fanée, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois même que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il s'en échappe pour moi toute une émanation de ma mère enfin, mêlée peut-être aussi à un regret mélancolique pour ces matins de mai d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux de nos jours...

En vérité, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux à beaucoup de gens, ce livre--le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais écrit.

En le notant, au milieu de ces calmes des veillées qui sont favorables aux souvenirs, j'ai constamment présente à ma pensée l'exquise reine à laquelle j'ai voulu le dédier; c'est comme une longue lettre que je lui adresserais, avec la certitude d'être compris jusqu'au bout, et compris même au delà, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.

Peut-être comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui chérissent ou qui ont chéri leur mère, ne souriront pas des choses enfantines que je viens de dire, j'en suis très sûr.

Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est étranger, ce chapitre semblera certainement bien ridicule.

Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en échange de leur haussement d'épaules, tout le dédain que je leur offre.

VI

Pour en finir avec les images tout à fait confuses des commencements de ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil--rayon triste cette fois,--qui a laissé en moi-même sa marque ineffaçable et dont le sens ne me sera jamais expliqué.

Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il entrait dans un escalier de la maison, par une fenêtre entre-bâillée, et s'allongeait d'une certaine manière bizarre sur la blancheur d'un mur.

J'étais revenu du temple seul avec ma mère, et je montais l'escalier en lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorité particulière aux midis très chauds de l'été; ce devait être en août ou en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents à demi fermés entretenaient une espèce de nuit pendant l'ardeur du soleil.

Dès l'entrée, il me vint une conception déjà mélancolique de ce repos du dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des petites villes, est comme un arrêt de la vie. Mais quand j'aperçus ce rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette fenêtre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse; quelque chose de tout à fait incompréhensible et de tout à fait nouveau, où entrait peut-être la notion infuse de la brièveté des étés de la vie, de leur fuite rapide, et de l'impassible éternité des soleils... Mais d'autres éléments plus mystérieux s'y mêlaient aussi, qu'il me serait impossible d'indiquer même vaguement.

Je veux seulement ajouter à l'histoire de ce rayon une suite qui pour moi y est intimement liée. Des années et des années passèrent; devenu homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures, il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isolée au fond d'un faubourg de Stamboul. Là, sur le mur de mon escalier, chaque soir à la même heure, un rayon de soleil, arrivé par une fenêtre, glissait en biais; il éclairait une sorte de niche qui était creusée dans la pierre et où j'avais posé une amphore d'Athènes. Eh bien, jamais je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser à l'autre, celui de ce dimanche d'autrefois, et sans éprouver la même, précisément, la _même_ impression triste, à peine atténuée par le temps et toujours aussi pleine de mystère. Puis, quand le moment vint où il me fallut quitter la Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais adoré, à tous les déchirements du départ se mêla par instants cet étrange regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque...

Évidemment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des ressouvenirs de préexistences personnelles, au moins des reflets incohérents de pensées d'ancêtres, toutes choses que je suis incapable de dégager mieux de leur nuit et de leur poussière... D'ailleurs je ne sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entré dans le domaine du rêve qui s'efface, de la fumée qui fuit, de l'insaisissable rien...

Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que d'avoir été écrit avec un grand effort de sincérité, d'être absolument vrai.

VII

Au printemps, à la toute fraîche splendeur de mai, sur un chemin solitaire appelé: la route des Fontaines...

(J'ai cherché à mettre à peu près par ordre de date ces souvenirs; je pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.)

Donc, assez grand déjà pour me promener avec mon père et ma soeur, j'étais là, un matin de rosée, extasié de voir tout devenu si vert, de voir si promptement les feuilles élargies, les buissons touffus; sur les bords du chemin, les herbes montées toutes ensemble, comme un immense bouquet sorti en même temps de toute la terre, étaient fleuries d'un délicieux mélange de géraniums roses et de véroniques bleues; et j'en ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir, piétinant dessus, me mouillant les jambes de rosée, émerveillé de tant de richesses à ma discrétion, voulant prendre à pleines mains et tout emporter. Ma soeur, qui déjà tenait une gerbe d'aubépines, d'iris, de longues graminées comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant par la main, disant: «Allons, c'est assez, à présent; nous ne pourrons jamais tout cueillir, tu vois bien.» Mais je n'écoutais pas, absolument grisé par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais vu rien de pareil.

C'était le commencement de ces promenades avec mon père et ma soeur qui, pendant longtemps (jusqu'à l'époque maussade des cahiers, des leçons, des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de très bonne heure les chemins des environs et les variétés des fleurs qu'on y pouvait moissonner.

Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand même; monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites où, en ces temps-là, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de blé, avec des sentiers bordés d'aubépines.... Du côté de l'Ouest, au bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on était allé très loin, montrait au-dessus de ces lignes déjà si planes, une autre petite raie bleuâtre plus complètement droite,--et attirante, attirante à la longue comme un grand aimant patient, sûr de sa puissance et pouvant attendre.

Ma soeur, et mon frère dont je n'ai pas parlé encore, étaient de bien des années mes aînés, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse d'une génération suivante.

Donc, ils étaient pour me gâter, en plus de mon père et de ma mère, de mes grand'mères, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soigné en serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces....

VIII

On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui vivent d'habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes.

Cela me semble un peu paradoxal.

Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir; comme dans les panoramas, par exemple, cette obscurité des vestibules qui prépare si bien au grand trompe-l'oeil final.

Au cours de ma vie, j'aurais donc été moins impressionné sans doute par la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commencé l'étape dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la plus ordinaire des petites villes: recevant une éducation austèrement religieuse; bornant mes plus grands voyages à ces bois de la Limoise, qui me semblaient profonds comme les forêts primitives, ou bien a ces plages de l'«île», qui me mettaient un peu d'immensité dans les yeux lors de mes visites à mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.

C'était surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus clair de mes étés; il me semblait que ce fût là mon principal domaine, et je l'adorais....

Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleillée et aérée, et fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de branches vertes et de fleurs, bordée au midi par de vieux petite murs bas d'où retombaient des rosiers, des chèvrefeuilles, et que dépassaient des têtes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue très fleurie donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'à un recoin qui s'élargissait comme un grand salon de verdure,--puis elle finissait à un chai, de construction très ancienne, dont les pierres grises disparaissaient sous des treilles et du lierre.

Oh! que je l'ai aimée, cette cour, et que je l'aime encore!

Les plus pénétrants premiers souvenirs que j'en aie gardés, sont, je crois, ceux des belles soirées longues de l'été.--Oh! revenir de la promenade, le soir, à ces crépuscules chauds et limpides qui étaient certainement bien plus délicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans cette cour, que les daturas, les chèvrefeuilles remplissaient des plus suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir dès la porte toute cette longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier berceau, de jasmin de la Virginie, une trouée dans la verdure laissait paraître un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond, parmi les masses déjà assombries des feuillages, on distinguait trois ou quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;--des personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles--mais très rassurantes quand même, très connues, très aimées: mère, grand'mère et tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs genoux,--et c'était un des instants les plus amusants de ma journée.

IX

...Deux enfants, deux tout petits, assis bien près l'un de l'autre, sur des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre à l'approche d'un crépuscule de mars. Deux tout petits de cinq à six ans, en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus, à la mode de ce temps-là; bien tranquilles, après avoir fait le diable, s'amusant dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,--l'esprit inquiété d'une vague crainte cependant, à cause de la lumière mourante.

Des deux bébés, un seul dessinait, c'était moi. L'autre--un ami invité pour la journée par exception--regardait faire, du plus près qu'il pouvait. Avec difficulté, mais en confiance cependant, il suivait les fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer à mesure. Et, de fait, les explications devaient être nécessaires, car j'exécutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, _le Canard heureux_; l'autre, _le Canard malheureux_.

La chambre où cela se passait avait dû être meublée vers 1805, quand s'était mariée la pauvre très vieille grand'mère qui l'habitait encore et qui, ce soir-là, assise dans son fauteuil de forme Directoire, chantait toute seule sans prendre garde à nous.

C'est confusément que je m'en souviens de cette grand'mère, car sa mort est survenue peu après ce jour. Et comme je ne rencontrerai même plus guère son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici une parenthèse pour elle.

Il paraît que jadis, au milieu de toute sorte d'épreuves, elle avait été une vaillante et admirable mère. Après des revers comme on en éprouvait en ces temps-là, ayant perdu son mari tout jeune à la bataille de Trafalgar, et ensuite son fils aîné au naufrage de la _Méduse_, elle s'était mise résolument à travailler pour élever son second fils--mon père--jusqu'au moment où, lui, avait pu en échange l'entourer de soins et de bien-être. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'étaient pas loin de sonner quand je vins au monde) l'enfance sénile avait tout à coup terrassé son intelligence; je ne l'ai donc guère connue qu'ainsi, les idées perdues, l'âme absente. Elle s'arrêtait longuement devant certaine glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet qu'elle appelait «ma bonne voisine», ou «mon cher voisin». Mais sa folie consistait surtout à chanter avec une exaltation excessive, _la Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Départ_, tous les grands hymnes de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionné la France; cependant elle avait été très calme, à ces époques agitées, ne s'occupant que de son intérieur et de son fils,--et on trouvait d'autant plus singulier cet écho tardif des grandes tourmentes d'alors, éveillé au fond de sa tête a l'heure où s'accomplissait pour elle le noir mystère de la désorganisation finale. Je m'amusais beaucoup à l'écouter; souvent j'en riais,--bien que sans moquerie irrévérencieuse,--et jamais, elle ne me faisait peur, parce qu'elle était restée absolument jolie: des traits fins et réguliers, le regard bien doux, de magnifiques cheveux à peine blancs, et, aux joues, ces délicates couleurs de rose séchée que les vieillards de sa génération avaient souvent le privilège de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement honnête était dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je revois le plus souvent enveloppée d'un châle de cachemire rouge et coiffée d'un bonnet de l'ancien temps à grandes coques de ruban vert.

Sa chambre, où j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et qu'il y faisait soleil toute l'année, était d'une simplicité de presbytère campagnard: des meubles du Directoire en noyer ciré, le grand lit drapé d'une épaisse cotonnade rouge; des murs peints à l'ocre jaune, auxquels étaient accrochées, dans des cadres d'or terni, des aquarelles représentant des vases et des bouquets. De très bonne heure, je me rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien dans son arrangement; je me disais même que la bonne vieille aïeule aux chansons devait être beaucoup moins riche que mon autre grand'mère, plus jeune d'une vingtaine d'années et toujours vêtue de noir, qui m'imposait bien davantage...

À présent, je reviens à mes deux compositions au crayon, les premières assurément que j'aie jamais jetées sur le papier: ces deux canards, occupant des situations sociales si différentes.

Pour le _Canard heureux_ j'avais représenté, dans le fond du tableau, une maisonnette et, près de l'animal lui-même, une grosse bonne femme qui l'appelait pour lui donner à manger.

_Le Canard malheureux_, au contraire, nageait seul, abandonné sur une sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parallèles, et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le papier mince, feuillet arraché à quelque livre, était imprimé au revers, et les lettres, les lignes transparaissaient en taches grisâtres qui subitement produisirent à mes yeux l'impression des nuages du ciel; alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'écolier sur un mur de classe, se compléta étrangement de ces taches du fond, prit tout à coup pour moi une effrayante profondeur; le crépuscule aidant, il s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces pâles de la mer. J'étais épouvanté de mon oeuvre, y découvrant des choses que je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'être à peine connues.--«Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute changée, à mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne peux pas le regarder!» Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire, qu'aujourd'hui, après tant d'années, je le revois encore tel qu'il m'apparut là, transfiguré: une lueur traînait sur l'horizon de cette mer si gauchement esquissée, le reste du ciel était chargé de pluie, et cela me semblait être un soir d'hiver par grand vent; le canard malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux là-bas, sur lequel pesait la plus désolée tristesse... Et certainement, pendant une minute furtive, j'eus la prescience complète de ces serrements de coeur que je devais connaître plus tard au cours de ma vie de marin, lorsque, par les mauvais temps de décembre, mon bateau entrerait le soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabitée de la côte bretonne, ou bien et surtout, aux crépuscules de l'hiver austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un peu de protection pour la nuit auprès de ces terres perdues qui sont là-bas, aussi inhospitalières, aussi infiniment désertes que les eaux d'alentour...

Quand l'espèce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et envahie d'ombre où ma grand'mère chantait, je me retrouvai, comme devant, un tout petit être n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant peur sans savoir de quoi, et ne comprenant même plus bien comment l'envie de pleurer lui était venue.

Depuis, j'ai souvent remarqué du reste que des barbouillages rudimentaires tracés par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou géniales peintures, par cela précisément qu'ils sont incomplets et qu'on est conduit, en les regardant, à y ajouter mille choses de soi-même, mille choses sorties des tréfonds insondés et qu'aucun pinceau ne saurait saisir.

X

Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'mère qui chantait _la Marseillaise_, au second étage, dans la partie de notre maison qui donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De ses fenêtres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au delà, un peu de ces grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des _prées_, qui l'été se couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer voisine.

De là-haut, on voyait aussi la rivière. Aux heures de la marée, quand elle était pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de lacet argenté dans la prée verte, et les bateaux, grands ou petits, passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le port ou se dirigeant vers le large. C'était du reste notre seule échappée de vue sur la vraie campagne; aussi ces fenêtres de ma grand'tante Berthe avaient-elles pris, de très bonne heure, un attrait particulier pour moi. Surtout le soir, à l'heure où se couchait le soleil, dont on voyait de là si bien le disque rouge s'abîmer mystérieusement derrière les prairies... Oh! ces couchers de soleil, regardés des fenêtres de tante Berthe, quelles extases et quelles mélancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui étaient d'un rose pâle à travers les vitres fermées, ou les couchers de l'été, ceux des soirs d'orage, qui étaient chauds et splendides et qu'on pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-là... Quand ils s'annonçaient plus spécialement magnifiques ou extraordinaires, et que je n'y étais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en hâte: «Petit!... petit!... viens vite!» D'un bout à l'autre de la maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre à quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant plus vite, que ces escaliers commençaient à se remplir d'ombre et que déjà, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes imaginaires de revenants ou de bêtes qui, la nuit, manquaient rarement de courir après moi sur les marches, à ma grande terreur...