Le roman d'un enfant

Chapter 13

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Et, dans mon rêve, il faisait une demi-nuit, qui n'était pas triste, mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce, tiède et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'étais dans la cour de ma maison, dont l'aspect n'avait rien de déformé ni d'étrange, et, le long des murs tout fleuris de jasmins, de chèvrefeuilles, de roses, je m'avançais indécis et troublé, cherchant je ne sais quoi, ayant conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je désirais ardemment voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui par avance m'enivrait...

À un point où se trouve un rosier très vieux, planté par un ancêtre et gardé respectueusement, bien qu'il donne à peine tous les deux ou trois ans une seule rose, j'aperçus une jeune fille, debout et immobile avec un sourire de mystère.

L'obscurité devenait un peu lourde, alanguissante.

Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule, demeurait une sorte de vague lumière comme renvoyée par un réflecteur, qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre.

Je devinais qu'elle devait être extrêmement jolie et fraîche; mais son front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais tout à fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans l'ovale délicieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.--La nuit, la nuit s'assombrissait toujours. Elle était là comme chez elle, venue je ne sais d'où, sans qu'aucune porte eût été ouverte pour la faire entrer; elle semblait trouver naturel d'être là, comme moi, je trouvais naturel qu'elle y fût.

Je m'approchai bien près pour découvrir ses yeux qui m'intriguaient, et alors tout à coup je les vis très bien, malgré l'obscurité toujours plus épaisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;--et ils n'étaient pas quelconques,--comme si, par exemple, elle n'eût représenté qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;--non, ils étaient très particuliers au contraire; ils étaient les yeux de _quelqu'un_; de plus en plus je me rappelais ce regard déjà aimé et je le _retrouvais_, avec des élans de tendresse infinie...

Réveillé alors en sursaut, je cherchai à retenir son fantôme, qui fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irréel, à mesure que mon esprit s'éclairait davantage, dans son effort pour se souvenir. Était-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne fût et n'eût jamais été qu'un rien sans vie, replongé maintenant pour toujours dans le néant des choses imaginaires, effacées... Je désirais me rendormir, pour la revoir; l'idée que c'était fini, rien qu'un rêve, me causait une déception, presque une désespérance.

Et je fus très long à l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement; dès que je repensais à elle, c'était avec une commotion intérieure, à la fois douce et douloureuse; tout ce qui n'était pas elle me semblait, pour le moment, décoloré et amoindri. C'était bien l'amour, le vrai amour, avec son immense mélancolie et son immense mystère, avec son suprême charme triste, laissé ensuite comme un parfum à tout ce qu'il a touché; ce coin de la cour, où elle m'était apparue, et ce vieux rosier sans fleurs qui l'avait entourée de ses branches, gardaient pour moi quelque chose d'angoissant et de délicieux qui leur venait d'elle.

LXXIX

Juin rayonnait. C'était le soir, l'heure exquise du crépuscule. Dans le cabinet de mon frère, j'étais seul, depuis un long moment; par la fenêtre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nuées au-dessus des vieux toits.

Personne ne me savait là, et jamais je ne m'étais senti plus isolé dans ce haut de maison, ni plus tenté d'inconnu...

Avec un battement de coeur, j'ouvris ce volume de Musset:

Don Paez!...

Les premières phrases rythmées, musicales, me furent comme chantées par une dangereuse voix d'or:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand la nuit de printemps fut tout à fait venue, quand mes yeux, baissés bien près du volume, ne distinguèrent plus, des vers charmeurs, que de petites lignes grises rangées sur le blanc des pages, je sortis, seul par la ville.

Dans les rues presque désertes, et pas encore éclairées, des rangs de tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus épaisse et embaumaient l'air.

Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et poursuivant je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne, de sérénades andalouses...

LXXX

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Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la troisième fois, et là-bas, au beau soleil d'août et de septembre, tout se passa comme aux précédentes années: mêmes jeux avec ma bande fidèle, mêmes expéditions dans les vignes et les montagnes: mêmes rêveries de moyen âge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier solitaire où gisaient nos filons d'argent, même ardeur à fouiller le sol rouge, en prenant des airs d'aventuriers,--bien que, chez les petits Peyral, la foi en ces mines n'y fût vraiment plus.

Ce recommencement toujours semblable des étés me donnait parfois l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indéfiniment se prolonger ainsi; cependant, je n'avais plus de _joie à mes réveils_; une espèce d'inquiétude, semblable à celle que laisse un devoir non accompli, me reprenait chaque matin, de plus en plus péniblement, à la pensée que le temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas encore eu le courage de décider de ma vie.

LXXXI

Et un jour, comme on avait déjà dépassé la mi-septembre, je compris, à l'anxiété particulièrement grande de mon réveil, qu'il n'y avait plus à reculer; le terme que je m'étais assigné à moi-même était venu.

Ma décision,--elle était déjà plus d'à moitié prise au fond de moi-même; pour la rendre effective, il ne me restait plus guère qu'à en faire l'aveu, et je me promis à moi-même que la journée ne passerait pas sans que cela fût accompli, courageusement. C'était à mon frère que je voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par s'opposer à mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par prendre mon parti et m'aiderait à gagner ma cause.

Donc, après le dîner de midi, à la rage ardente du soleil, j'emportai dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,--et là, je m'enfermai pour écrire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein air, et souvent même dans les recoins les plus singulièrement choisis, en haut des arbres, sur les toits.)

Une après-midi de septembre brûlante et sans un nuage. Il faisait triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plus _étranger_ aussi peut-être, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le regret d'être loin de ma mère, de passer toute une fin d'été sans voir ma maison, ni les fleurs de ma chère petite cour.--Du reste, ce que j'étais sur le point d'écrire aurait pour résultat de me séparer encore davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression mélancolique. Il me semblait même qu'il y eût, dans l'air de ce jardin, je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les treilles et, là-bas, les luzernes se fussent intéressés à ce premier acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux.

Pour m'installer à écrire, j'hésitai entre deux ou trois places, toutes brûlantes, avec très peu d'ombre.--C'était encore une manière de gagner du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes idées d'alors, rendrait pour moi la décision irrévocable, une fois qu'elle serait ainsi déclarée. Sur la terre sèche, il y avait déjà des pampres roussis, beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins à grosses graines qui mûrissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musquée; malgré la grande chaleur, la grande limpidité bleue du ciel, on avait bien l'impression de l'été finissant.

Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y établir; les vignes y étaient très effeuillées, mais les derniers papillons à reflet de métal bleu y venaient encore, avec les guêpes, se poser sur les sarments des muscats.

Là, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d'été rempli de musiques de mouches, j'écrivis et signai timidement mon pacte avec la marine.

De la lettre elle-même, je ne me souviens plus; mais je me rappelle l'émotion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe, j'avais scellé pour jamais ma destinée.

Après un temps d'arrêt encore et de rêverie, je mis l'adresse: le nom de mon frère et le nom d'un pays d'Extrême Orient où il se trouvait alors.--Rien de plus à faire maintenant, que d'aller porter cela au bureau de poste du village; mais je restai là longtemps assis, très songeur, adossé au mur chaud sur lesquels couraient des lézards et gardant sur mes genoux, avec épouvante, le petit carré de papier où je venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette brèche familière du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au faîte, où je demeurai accoudé. Les mêmes lointains connus m'apparurent, les coteaux couverts de leurs vignes déjà rousses, les montagnes dont les bois jaunis s'effeuillaient, et, là-bas, haut perchée, la grande ruine rougeâtre de Castelnau. En avant de tout cela, était le domaine de Bories, avec son vieux porche arrondi, peint à la chaux blanche, et, dès que je le regardai, la chanson plaintive: «Ah! ah! la bonne histoire!...» me revint à l'esprit, étrangement chantée, en même temps que me réapparut ce papillon «citron-aurore» qui était piqué depuis deux ans là-bas, sous une vitre de mon petit musée...

L'heure approchait où la vieille diligence campagnarde allait partir, emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du vieux jardin que je refermai à clef, et me dirigeai, lentement vers le bureau de poste.

Un peu comme un petit halluciné, je marchais cette fois-là sans prendre garde à rien ni à personne. Mon esprit voyageait partout, dans les forêts pleines de fougères de l'_île délicieuse_, dans les sables du sombre Sénégal où avait habité l'oncle au musée, et à travers le Grand Océan austral où _des dorades passaient_.

La réalité assurée et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la première fois, depuis que j'avais commencé d'exister, le monde et la vie me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'éclairait d'une lumière toute nouvelle:--une lumière un peu morne, il est vrai, un peu triste, mais puissante et qui pénétrait tout, jusqu'aux horizons extrêmes avoisinant la vieillesse et la mort.

Puis, des petites images très enfantines se mêlaient aussi de temps en temps à mon rêve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au soleil sur des quais brûlants de villes exotiques; ou bien revenant à la maison, après de périlleux voyages; rapportant des caisses qui étaient remplies d'étonnantes choses--et desquelles des cancrelats s'échappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les déballages d'arrivée de son père...

Mais tout à coup mon coeur recommença de se serrer: ces retours de campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des années... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient changées par le temps... Je me les représentai même aussitôt, ces figures chéries; dans une pâle vision, elles m'apparurent toutes ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce bienvenue, mais qui était si mélancolique à regarder! Des rides marquaient tous les fronts; ma mère avait ses boucles blanches comme aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, déjà si vieille, pourrait-elle être là encore?... J'en étais à faire rapidement, avec crainte, le calcul de l'âge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la poste...

Cependant, je n'hésitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu, je glissai ma lettre dans la boîte, et le sort en fut jeté.

LXXXII

J'arrête là ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez loin de moi dans le temps pour être livrée aux lecteurs inconnus. Et puis, il me semble que mon enfance première a vraiment pris fin ce jour où j'ai ainsi décidé mon avenir.

J'avais alors quatorze ans et demi; trois années me restaient par conséquent pour me préparer à l'École navale; c'était donc dans les choses très raisonnables et très possibles.

Cependant je devais me heurter encore à bien des refus, à des difficultés de toutes sortes avant d'entrer au _Borda_. Et ensuite je devais traverser bien des années d'hésitations, d'erreurs, de luttes; monter à bien des calvaires; payer cruellement d'avoir été élevé en petite sensitive isolée; à force de volonté, refondre et durcir ma trempe physique, aussi bien que morale,--jusqu'au jour où, vers mes vingt-sept ans, un directeur de cirque, après avoir vu comme mes muscles se détendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma vie; «Quel dommage, monsieur, que votre éducation ait été commencée si tard!»

LXXXIII

........................................

Nous croyions, ma soeur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce village...

Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.

Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde entier, que je revis ce coin de la France.

Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière; les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi) étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus reconnaître.

Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères.

C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des étés.

Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oublié ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de la voiture qui allait m'emporter pour jamais.

«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et enchanteurs...

Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du fond,--effeuillé, désolé aujourd'hui,--où j'avais écrit à mon frère ma lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma vie, en même temps que sur la terre.

Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même mur, après ma grande décision prise,--le monde entier ne s'était-il pas décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?...

Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie sans bornes.

Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.

FIN

PARIS,--IMP. CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--11382-5-90

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

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