Le roman d'un enfant

Chapter 12

Chapter 123,818 wordsPublic domain

Tous les recoins du village à revoir, et les remparts gothiques, et la délicieuse rivière. Et le jardin de mon oncle où, depuis l'an passé, les plus improbables papillons avaient pu élire domicile. Et des visites à faire, dans de vieilles maisons curieuses, à toutes les bonnes femmes du voisinage--qui l'été dernier m'avaient comblé, comme par redevance, des plus délicieux raisins de leurs vignes;--une certaine madame Jeanne surtout, vieille paysanne riche, qui s'était prise d'adoration pour moi, qui faisait toutes mes volontés, et qui, chaque fois qu'elle passait, revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en coulisse du côté de la maison de mon oncle, à mon intention... Et les vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et Castelnau là-bas, dressant ses tours crénelées sur son piédestal de châtaigniers et de chênes, m'appelant dans ses ruines!... Où courir d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!

La mer, où du reste on ne me conduisait presque plus, en était même pour le moment complètement oubliée.

Après ces deux mois charmants, la pénible rentrée des classes, à laquelle je ne pouvais m'empêcher de songer, devait avoir pour grande diversion le retour de mon frère. Ses quatre ans n'étaient pas tout à fait révolus, mais nous savions qu'il venait déjà de quitter l'«île mystérieuse» pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour moi, ce serait presque une connaissance entièrement à faire; je m'inquiétais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me trouverait à son goût, si mille petites choses de moi,--comme par exemple ma manière de jouer Beethoven,--lui plairaient.

Je pensais constamment à son arrivée prochaine; je m'en réjouissais tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en oubliais complètement ma frayeur habituelle de l'automne.

Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti définitif à mon sujet, pour me diriger vers les sciences et décider de ma carrière: là était le point noir de son retour.

En attendant cet arrêt redoutable, j'allais au moins m'amuser et m'étourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et plus que jamais, pendant ces vacances que je considérais comme les dernières de ma vie de petit enfant.

LXX

Après le dîner de midi, il était d'usage chez mon oncle de se tenir pendant une heure ou deux à l'entrée de la maison, dans le vestibule dallé de pierres et orné d'une grande fontaine guillochée, en cuivre rouge: c'était le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du jour. On y maintenait l'obscurité en fermant tout, et deux ou trois petites raies de soleil, où dansaient des mouches, filtraient seulement à travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village silencieux, où personne ne passait, on n'entendait toujours que le même éternel jacassement de poules, toutes les autres bêtes semblant s'être endormies.

Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil du dehors m'attirait, et à peine d'ailleurs était-on installé là, en cercle, qu'on entendait «Pan! pan!» à la porte de la rue: les petits Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux frappoir de fer, chauffé à brûler les doigts.

Alors, chapeaux baissés, nous partions chaque jour pour quelque entreprise nouvelle, avec des marteaux, des bâtons, des papillonnettes. D'abord, les petites rues gothiques pavées de cailloux; puis les premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de balle de blé, où on enfonçait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivière, guéable pour nous, avec ses îlots pleins de fleurs.

Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop correcte de toute l'année, c'était assez complet; mais il y manquait toujours la compagnie d'autres garçons de mon âge, les froissements,--et puis cela ne durait que deux mois.

LXXI

Un jour, l'idée me vint même, par saugrenuité, par bravade, par je ne sais quoi, de faire une chose extrêmement malpropre. Et, après avoir cherché toute une matinée ce que ce pourrait bien être, je trouvai.

On sait les nuées de mouches qu'il y a, les étés, dans le Midi, souillant tout, en vrai fléau. Au milieu de la cuisine de la maison de mon oncle, je connaissais un piège qui leur était tendu, une sorte de gargoulette traîtresse, d'une forme spéciale, au fond de laquelle toutes venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce jour-là, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noirâtre, qui représentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois jours précédents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une crêpe par exemple, ou bien une omelette.

Vite, vite, et avec un dégoût qui allait jusqu'à la nausée, je versai dans une assiette la pâte noire, et l'emportai clandestinement chez la vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable de tout pour moi.

--Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple! dit-elle. Tout de suite du feu, une poêle, des oeufs,--et la chose immonde, préalablement bien battue, fut mise à cuire dans sa haute cheminée moyen âge, tandis que je regardais, épouvanté et consterné de moi-même.

Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me réconfortèrent en s'extasiant de mon idée comme toujours, et, quand le mets fut à point, servi chaud dans un plat, nous allâmes le montrer en triomphe à nos familles, marchant tous les quatre en cortège, par rang de taille, et chantant «L'astre des nuits» à grosse voix rauque, comme pour porter le diable en terre.

LXXII

Les fins d'étés surtout étaient délicieuses là-bas, quand les plaines devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois déjà jaunis. Alors commençaient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant ces vignes des petits Peyral où nous passions alors toutes nos journées, nous faisions des dînettes de bonbons et de fruits, après avoir dressé sur l'herbe les couverts les plus élégants, que nous entourions à l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes étaient composées de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs venaient là nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille, et, la chaleur aidant, nous étions vraiment un peu gris quelquefois, non pas même de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les guêpes et les mouches.

* * *

Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et déjà frais qui sentait mélancoliquement l'automne, j'étais entré dans la cuisine, attiré par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute cheminée ancienne.

Et puis là, désoeuvré, contrarié de cette pluie, j'imaginai pour me distraire de faire fondre une assiette d'étain et de la précipiter, toute liquide et brûlante, dans un seau d'eau.

Il en résulta une sorte de bloc tourmenté, qui était d'une belle couleur d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai cela longuement, très songeur: une idée germait dans ma tête, un projet d'amusement nouveau, qui allait peut-être devenir le grand charme de cette fin de vacances...

Le soir même, en conférence tenue sur les marches du grand escalier à rampe forgée; je parlais aux petits Peyral de présomptions qui m'étaient venues, d'après l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire, de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Amériques.

Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches à la découverte des fossiles ou des cailloux rares.

Le lendemain donc, à mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin, délicieusement choisi du reste, solitaire, mystérieux, dominé par des bois et très encaissé entre de hautes parois moussues, j'arrêtai ma bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: ça devait être là; j'avais reconnu la présence des gisements précieux,--et, en effet, en fouillant à la place indiquée, nous trouvâmes les premières pépites (l'assiette fondue, que, la veille, j'étais venu enfouir).

Ces mines nous occupèrent sans trêve pendant toute la fin de la saison. Eux, absolument convaincus, émerveillés, et moi, qui pourtant fondais tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter nos filons d'argent, moi-même arrivant presque à m'illusionner aussi.

Le lieu isolé, silencieux, exquis, où ces fouilles se passaient, et la mélancolie sereine de l'été finissant, jetaient un charme rare sur notre petit rêve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos découvertes dans le plus amusant mystère; il y avait maintenant entre nous comme un secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignoré du grenier de mon oncle, nos richesses, mêlées d'un peu de terre rouge de montagne, s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba.

Nous nous étions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver, jusqu'aux vacances prochaines, où nous comptions bien continuer de grossir ce trésor.

LXXIII

Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dépêche de mon père nous rappela en toute hâte; mon frère, qui rentrait en Europe par un paquebot de Panama, venait de débarquer à Southampton; nous n'avions donc que le temps de nous rendre, si nous voulions être à la maison pour le recevoir.

Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivâmes tout juste à point, car on l'attendait lui-même quelques heures après par un train de nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, à leurs places d'autrefois, les différents petits bibelots qu'il m'avait confiés quatre années auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare à sa rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose réelle, ce retour, surtout annoncé si brusquement,--et je n'en avais pas dormi depuis deux nuits.

Aussi tombais-je de sommeil à cette gare, malgré mon impatience extrême, et ce fut comme dans un rêve que je le vis reparaître, que je l'embrassai, intimidé de le retrouver si différent de l'image qui m'était restée de lui: noirci, la barbe épaissie, la parole plus brève, et m'examinant avec une expression moitié souriante, moitié anxieuse, comme pour constater ce que les années avaient commencé à faire de moi et démêler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...

En rentrant à la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils d'enfant fatigué par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de résistance, et on m'envoya coucher.

LXXIV

M'éveillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-même, je vis d'abord un objet à silhouette extraordinaire, qui était dans ma chambre sur une table: une pirogue de là-bas, évidemment, très svelte et très étrange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux rencontrèrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles enfilés de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une sauvagerie primitive et sombre, accrochés, un peu partout, comme si la lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil... Donc, il avait commencé de faire ouvrir ses caisses, mon frère, et il avait dû entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser à grouper autour de moi ces cadeaux destinés à mon musée.

Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais à peine vu la veille au soir!...

LXXV

Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille; peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou bien des craintes de trop prochain départ?...

Quelquefois je le retenais captivé auprès de mon piano, avec cette musique hallucinée de Chopin que je venais tout récemment de découvrir. Il s'en inquiéta même, disant que c'était trop, que cela m'énervait. Venant à peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation de juger mieux et il comprenait peut-être que je subissais un réel surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'Âne m'étaient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un raffinement excessif, malgré mes accès incohérents d'enfantillage, et que presque tous mes jeux étaient des jeux de rêve. Un jour donc, il décréta, à ma grande joie, qu'il fallait me faire monter à cheval; mais ce fut le seul changement laissé par son passage dans mon éducation. Quant à ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec lui, je les reculais toujours, effrayé d'aborder ces sujets, préférant gagner du temps, ne pas prendre de décision encore et prolonger pour ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il était pour des années avec nous...

...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui arriva du ministère de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans délai pour l'Extrême Orient où une expédition s'organisait.

Après quelques journées encore, qui se passèrent en préparatifs pour cette campagne imprévue, il s'en alla, comme emporté par un coup de vent.

Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son absence, pensions-nous, ne durerait que deux années... En réalité, c'était son départ éternel, et on devait jeter son corps quelque part là-bas au fond de l'océan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...

Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant encore, ma mère se tourna vers moi avec une expression de regard qui d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira à elle, en disant, d'un accent de complète confiance: «Grâce à Dieu, au moins nous te garderons toi!»

Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tête, en détournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne trouvais plus un mot ni une caresse pour répondre à ma mère.

Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, précisément, en entendant ce qu'elle venait de me dire: «Nous te garderons, toi!» je comprenais pour la première fois de ma vie tout le chemin déjà parcouru dans ma tête par ce projet à peine conscient de m'en aller aussi, de m'en aller même plus loin que mon frère, et plus partout, par le monde entier.

Cette marine m'épouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore, oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon coeur de petit être trop attaché au foyer, trop enlacé de mille liens très doux. Puis d'ailleurs, comment avouer à mes parents une telle idée, comment leur faire cette peine, et entrer ainsi en rébellion contre eux!... Mais renoncer à cela, se confiner tout le temps dans un même lieu, passer sur la terre et n'en rien voir, quel avenir de désenchantement; à quoi bon vivre, à quoi bon grandir, alors?...

Et dans ce salon vide, où les fauteuils dérangés, une chaisée tombée, laissaient l'impression triste des départs, tandis que j'étais là, tout près de ma mère, serré contre elle, mais les yeux toujours détournés et l'âme en détresse, je repensai tout à coup au journal de bord de ces marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier à la Limoise; les petites phrases, écrites d'une encre jaunie sur le papier ancien, me revinrent lentement l'une après l'autre, avec un charme berceur et perfide comme doit être celui des incantations de magie:

«Beau temps... belle mer... légère brise de Sud-Est... Des bancs de dorades... passent par bâbord.»

Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthéiste, je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement bleu du Grand Océan austral.

LXXVI

Un grand calme triste succéda à ce départ de mon frère, et les jours reprirent pour moi une monotonie extrême.

On me destinait toujours à l'École polytechnique, bien que ce ne fût pas décidé d'une façon irrévocable. Et quant à cette idée d'être marin, qui m'était venue comme malgré moi, elle me charmait et m'épouvantait à un degré presque égal; par manque de courage pour trancher une question si grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini même par me dire que je réfléchirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant à moi-même ces quelques mois comme dernier délai d'irrésolution et d'insouciance enfantine.

Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait donné était bien pris maintenant, difficile à changer, malgré mes troubles, malgré mes envies latentes de courir au loin et au large. Le plus souvent je gardais la maison, occupé à peindre d'étranges décors, ou bien à jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et absorbé dans des rêves; et plus que jamais je m'attachais à ce foyer, à tous ses recoins, à toutes les pierres de ses murs. Il est vrai, maintenant je montais à cheval, mais toujours seul avec des piqueurs, jamais avec d'autres enfants de mon âge; je continuais à n'avoir point de camarades de jeux.

Cependant cette seconde année de collège me paraissait déjà moins pénible que la première, moins lente à passer, et j'avais fini du reste par me lier avec deux grands de la classe, mes aînés d'un ou deux ans, les seuls qui l'année précédente ne m'avaient pas traité en petit personnage impossible. La première glace une fois rompue, c'était devenu tout de suite entre nous trois une grande amitié, sentimentale au possible; nous nous appelions même par nos noms de baptême, ce qui est tout à fait contraire aux belles manières des collèges. Et, comme nous ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, obligés de causer mystérieusement bas, sous la férule des maîtres, nos relations étaient, par cela seul, maintenues dans une courtoisie inaltérable et ne ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les aimais de très bon coeur; pour eux, je me serais fait couper en quatre, et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie.

Exclusif à l'excès, je considérais le reste de la classe comme n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des relations sociales, se formait déjà comme une mince enveloppe, et commençait à savoir se maintenir à peu près en bons termes avec tous, tandis que le vrai moi du fond continuait de leur échapper absolument.

En général, je trouvais moyen d'être assis entre mes deux amis, André et Paul. Et, si on nous séparait, nous échangions de continuels billets à mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef.

Toujours des confidences d'amour, ces lettres-là: «Je l'ai vue aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.»--Car nous avions chacun fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos très poétiques causeries.

Un peu de ridicule et de bizarrerie se mêle infailliblement à cette époque transitoire de l'âge des garçons, et il me faut bien indiquer cette note en passant.

En passant aussi, je vais dire que mes transitions à moi ont duré plus longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont mené d'un extrême à l'autre,--en me faisant toucher, du reste, à tous les écueils du chemin,--aussi ai-je conscience d'avoir conservé, au moins jusqu'à vingt-cinq ans, des côtés bizarres et impossibles...

À présent, je vais faire la confidence de nos trois amours.

André brûlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui allait déjà dans le monde,--et je crois qu'il y avait du vrai dans son cas.

Moi, c'était Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de mon coeur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais, j'écrivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par goût, par genre, je cherchais à me persuader moi-même de mon amour, mais je dois avouer qu'il était un peu factice, car au contraire, entre Jeanne et moi, l'espèce de petite coquetterie comique des débuts tournait simplement en bonne et vraie amitié,--amitié héréditaire, pour ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non, mon premier amour véritable, que je conterai tout à l'heure et qui date de cette même année, fut pour une vision de rêve.

Quant à Paul,--oh! j'avais trouvé cela bien choquant d'abord, surtout avec mes idées de ce temps-là!--lui, c'était une petite parfumeuse, qu'il apercevait les dimanches de sortie derrière une vitre de magasin. À la vérité, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la relevait beaucoup,--et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un lyrisme éthéré pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier mystérieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves à elle dédiées et où son nom en _a_ revenait fréquemment comme un parfum de cosmétique.

Malgré toute mon affection pour lui, ces poésies me faisaient sourire de pitié agacée. Elles ont été en partie causes que jamais, jamais, à aucune époque de ma vie, l'idée ne m'est venue de composer un seul vers,--ce qui est assez particulier, je crois, peut-être même unique. Mes notes étaient écrites toujours en une prose affranchie de toutes règles, farouchement indépendante.

LXXVII

Ce Paul, il savait des vers, d'un poète défendu appelé Alfred de Musset, qui me troublaient comme quelque chose d'inouï, de révoltant et de délicieux. En classe il me les disait à l'oreille, d'une voix imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:

Jacque était immobile et regardait Marie, Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie D'étrange dans ses traits, de grand, de _déjà vu_. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans le cabinet de travail de mon frère,--où j'allais de temps en temps m'isoler, retrouvant le regret de son départ,--j'avais vu sur un rayon de la bibliothèque un gros volume des oeuvres de ce poète, et la tentation m'était souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: «Tu ne toucheras à aucun des volumes qui sont là sans nous prévenir,» et ma conscience m'arrêtait encore.

Quant à en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait refusée...

LXXVIII

Ceci est un rêve qui date du quatorzième mois de mai de ma vie. Il me vint par une de ces nuits tièdes et douces qui succèdent à de longs crépuscules délicieux.

Dans ma chambre d'enfant, je m'étais endormi au son lointain de ces airs de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour des «bouquets de Mai», dans les rues. Jusqu'à l'instant du sommeil profond, j'avais écouté ces très vieux refrains de France que ces gens du peuple redisaient là-bas à voix pleine et libre, et qui m'arrivaient assourdis, fondus, poétisés, à travers du tranquille silence; j'avais été bercé un peu étrangement par le bruit de ces gaietés de vivre, de ces débordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse très éphémère, ces êtres plus simples que nous et plus inconscients de la mort.