Chapter 11
Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la sympathie des inconnus les plus lointains;--et appeler avec plus d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et, qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,--et cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé...
LX
Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et, la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect... On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous avait jamais quittés.
Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige environnait ceux qui arrivaient de si loin!
Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»; des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres fruits de là-bas...
Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de moi, surveillant du coin de l'oeil ce déballage, et tout à coup, d'entre des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer:
--Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père.
--Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant.
À vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles à moi, qui avaient habité dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parlé. Et j'étais ravi de faire une première connaissance avec ces bêtes, qui sont spéciales aux pays chauds et aux navires...
LXI
Le printemps! Le printemps!
Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs étaient fleuris, les jasmins étaient fleuris, les chèvrefeuilles retombaient en longues guirlandes, délicieusement odorantes.
Je recommençais à vivre là du matin au soir, dans l'intimité des plantes et des vieilles pierres, écoutant le jet d'eau bruire à l'ombre du grand prunier, examinant les graminées et les mousses des bois égarées sur les bords de mon bassin, et, du côté ardent, où donnait tout le jour le soleil, comptant les boutons des cactus.
Les départs du mercredi soir pour la Limoise étaient aussi recommencés,--et j'en rêvais, cela va sans dire, d'une semaine à l'autre, au grand détriment des leçons et des devoirs.
LXII
Je crois que le printemps de cette année-là fut vraiment le plus radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste sans doute avec le si pénible hiver pendant lequel avait tout le temps sévi le Grand-Singe.
Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans quelle lumière d'or je revois tout cela!
Les promenades du soir, avec mon père et ma soeur, se continuaient comme dans mes premières années; ils venaient maintenant m'attendre à la sortie du collège, à quatre heures et demie et nous partions directement pour les champs. Notre prédilection, ce printemps-là, se maintint pour certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.
Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi, l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines fenêtres.
Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi, ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume, j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel supplice. Mais surtout j'avais le coeur serré en songeant que maman viendrait précisément là m'attendre,--et que les printemps étaient courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année...
Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce!
Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon père et ma soeur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement de pays chaud.--Quand je repense à ce moment-là, à ces prés d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas.
LXIII
J'ai déjà dit que j'avais toujours été beaucoup plus enfant que mon âge. Si on pouvait mettre en présence le personnage que j'étais alors et quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà déclament, pérorent, ont des idées en politique, me glacent par leurs conversations, comme ce serait drôle et avec quel dédain ils me traiteraient!
Je m'étonne moi-même de la dose d'enfantillage que je conservais pour certaines choses, car, en fait d'art et de rêve, malgré le manque de procédé, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'à présent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroulé sur un roseau, dont je parlais tout à l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois ces notes pâles, sur lesquelles il me semble déjà qu'on a secoué de la cendre.
LXIV
Ma chambre, où je ne m'installais plus jamais pour travailler, où je n'entrais plus guère que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau mois de juin mon lieu de délices, après le dîner, par les longs crépuscules tièdes et charmants. C'est que j'avais inventé un jeu, un perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et cela m'amusait, mais d'une façon inouïe, sans lassitude possible. Cela m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention soit imitée par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser lire ce chapitre.
Voici: de l'autre côté de la rue, juste en face de ma fenêtre et au premier étage aussi, demeurait une bonne vieille fille appelée mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets à ruche du temps passé et des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer à l'arrêtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bâton.
Le soir, dès que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication--espèce de corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie noire--sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitôt refermées, et descendait, d'une allure drôle, se poser au milieu de la rue sur les pavés. Un anneau auquel il était suspendu, pouvait courir librement le long de la ficelle, devenue invisible au crépuscule, et, tout le temps, je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation comique.
Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle était cette invraisemblable bête qui se trémoussait tant,--crac! je tirais bien fort le bout gardé dans ma main: l'oiseau alors remontait très haut en l'air, après leur avoir sauté au nez.
Oh! derrière mes persiennes, me suis je amusé, ces beaux soirs-là; ai-je ri, tout seul, des cris, des effarements, des réflexions, des conjectures. Ce qui m'étonne, c'est qu'après le premier moment de frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est vrai, la plupart étaient des voisins, qui devinaient de qui cette mystification devait leur venir,--et j'étais aimé dans mon quartier en ce temps-là. Ou bien c'étaient des matelots, passants de bonne composition, qui se montrent en général indulgents aux enfantillages--et pour cause.
Mais ce qui restera pour moi incompréhensible, c'est que, dans ma famille, où on péchait plutôt par excès de réserve, on ait pu fermer les yeux là-dessus, tolérer même tacitement ce jeu pendant tout un printemps; je ne me suis jamais expliqué ce manque de correction, et les années, au lieu de m'éclaircir ce mystère, n'ont fait que me le rendre plus surprenant encore.
Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques: de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mité, mais me rappelant toujours les belles soirées des mois de juin disparus, les griseries délicieuses des anciens printemps.
LXV
Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la sauvagerie de ces lointains.
Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour, j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et sauvages.
Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments de contemplations.
Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part, constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.
LXVI
...En classe, on expliquait l'Iliade,--que j'aurais sans doute aimée, mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les récitations de perroquet;--et tout à coup je m'arrêtai plein d'admiration devant le vers fameux:
Bè d'akeôn thina _polufloisboio thalassés_.
qui finit comme le bruit d'une lame de marée montante étalant sa nappe d'écume sur les galets d'une plage.
--Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative.
--Oh! oui, va, j'avais remarqué. Pas besoin de me mettre les points sur les _i_ pour de telles choses.
Une de mes grandes admirations, moins justifiée peut-être, fut ensuite pour ces vers de Virgile:
Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrum Incipit apparere Bianoris:...
Depuis le commencement de l'églogue, du reste, je suivais avec intérêt les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la représentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans: chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de chênes verts, comme ces régions pierreuses de la Limoise, auxquelles précisément je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois.
Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que la moitié de leur route était faite, «parce que le tombeau de Bianor leur apparaissait là-bas...» Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les chemins roux couverts de petites plantes un peu brûlées, serpolets ou marjolaines, avec çà et là des arbustes maigres au feuillage sombre... Et la sonorité de ce mot _Bianoris_ finissant la phrase, évoqua pour moi, tout à coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans le silence d'un midi très chaud éclairé par un soleil plus jeune, dans la sereine tranquillité d'un mois de juin antique. Je n'étais plus en classe; j'étais dans cette campagne, en la société de ces bergers, marchant sur des fleurettes un peu brûlées, sur des herbes un peu roussies, par une journée d'été très lumineuse,--mais cependant atténuée et vue dans un certain vague, comme regardée avec une lunette d'approche au fond des âges passés...
Qui sait! si le Grand-Singe avait deviné ce qui me causait ce moment de distraction, cela eût peut-être amené un rapprochement entre nous.
LXVII
Un certain jeudi soir, à la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure inexorable de s'en aller, j'étais monté seul dans la grande chambre ancienne du premier étage où j'habitais. D'abord, je m'étais accoudé à la fenêtre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser au bout des champs pierreux et des landes à fougères, dans la direction de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours mélancoliques, ces couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis...
Puis, à la dernière minute avant le départ, une idée, que je n'avais jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille bibliothèque Louis XV qui était près de mon lit. Là, parmi les livres aux reliures d'un autre siècle, où les vers, jamais dérangés, perçaient lentement des galeries, je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'émotion, que de _midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de longitude et 15 degrés de latitude australe_ (entre les tropiques par conséquent et dans les parages du Grand Océan), il faisait _beau temps, telle mer, jolie brise de sud-est_, qu'il y avait au ciel plusieurs de ces petits nuages blancs nommés «queues de chat» et que, le long du navire, des dorades passaient...
Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient noté ces formes fugitives de nuages et qui avaient regardé passer ces dorades... Ce cahier, je le compris, était un de ces registres appelés «journaux de bord», que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en étonnai même pas comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre les mains. Mais c'était étrange et inattendu pour moi, de pénétrer ainsi tout à coup dans l'intimité de ces aspects du ciel et de la mer, au milieu du Grand Océan, et à une date si précise d'une année déjà si lointaine... Oh! voir cette mer «belle» et tranquille, ces «queues de chat» jetées sur l'immensité profonde de ce ciel bleu, et ces dorades rapides traversant les solitudes australes!...
Dans cette vie des marins, dans leur métier qui m'effrayait et qui m'était défendu, que de choses devaient être charmantes! Je ne l'avais jamais si bien senti que ce soir.
Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a été cause que, pendant mes quarts à la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signalé un passage de dorades, j'ai toujours tourné les yeux pour les regarder; et toujours j'ai trouvé une espèce de charme à noter ensuite l'incident sur le journal du bord,--si peu différent de celui que ces marins de juin 1813 avaient tenu avant moi.
LXVIII
Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes m'enchanta plus que la première fois.
Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma soeur et moi, au commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu.
Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de sanguine et des genévriers de montagne...
Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous nous assîmes au pied d'un châtaignier,--et là nous fûmes attaqués par les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde, s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance. Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma soeur se retourna vers eux et, avec la dignité du voyageur antique outragé par une population inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»--Même après tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors. Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais plus en voir...
À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière, par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.
Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux.
Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire tapage plus à notre aise et y danser des rondes.
Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons, accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient, malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps, cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches; c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer demain pis que jamais.
LXIX
Le lendemain, je m'éveillai au petit jour, entendant un bruit cadencé dont mon oreille s'était déshabituée: le tisserand voisin, commençant déjà, dès l'aube, le va-et-vient de ses métiers centenaires!... Alors, la première minute d'indécision une fois passée, je me rappelai avec une joie débordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que c'était le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un été de grand air et de libre fantaisie: août et tout septembre, deux de ces mois, qui me passent à présent comme des jours, mais qui me semblaient alors avoir de très respectables durées... Avec ivresse, au sortir d'un bon sommeil, je repris conscience de moi-même et des réalités de ma vie; j'avais «de la joie à mon réveil»...
De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver précédent, sur les Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup frappé: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour pour un Visage-Pâle, avait fini par consentir à la donner à cet étranger, afin qu'elle eût encore _de la joie à ses réveils_.
De la joie à ses réveils!... En effet j'avais remarqué depuis bien longtemps que le moment du réveil est toujours celui où l'on a plus nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et où l'on trouve plus particulièrement pénible d'être sans joie; mes premiers petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxiétés de l'avenir, c'était à ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,--pour s'évanouir très vite, il est vrai, en ce temps-là.
Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes réveils! Et ils sont devenus aujourd'hui l'instant de lucidité effroyable où je vois pour ainsi dire les dessous de la vie dégagés de tous ces mirages encore amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant où m'apparaissent le mieux la rapidité des années, l'émiettement de tout ce à quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le néant final, le grand trou béant de la mort, là tout près, que rien ne déguise plus.
Ce matin-là donc, j'eus de la joie à mon réveil, et je me levai de bonne heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empressé d'aller courir, me demandant même par où j'allais commencer ma tournée d'arrivée.