Le roman d'un enfant

Chapter 10

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Le théâtre de Peau-d'Âne, très agrandi en profondeur, avec une série prolongée de portants, était maintenant monté à poste fixe chez tante Claire. La petite Jeanne, plus intéressée depuis les nouveaux déploiements de mise en scène, venait plus souvent; elle peignait des fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-là où je reprenais sur elle toute ma supériorité. Nous possédions maintenant, dans nos réserves, de pleines boîtes de personnages ayant chacun leur nom et leur rôle, et, pour les défilés fantastiques, des régiments de monstres, de bêtes, de gnomes, modelés en pâte et peints à l'aquarelle.

Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour où fut essayé le grand décor circulaire sans portants qui représentait le «vide». Des petits nuages roses, éclairés par côté au jour frisant, erraient dans une étendue bleue que des voiles de gaze rendaient indécise. Et le char d'une fée aux cheveux de soie, trainé par deux papillons, s'avançait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.

Cependant rien n'aboutissait complètement, parce que nous ne savions pas nous borner; c'étaient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours de plus étonnants projets, et la répétition générale était reculée de mois en mois, jusque dans un avenir improbable...

Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu déjà, le sort de cette Peau-d'Âne...

LIII

Parmi ces professeurs qui sévirent si cruellement contre moi pendant mes années de collège--et qui avaient tous des surnoms--les plus terribles, sans contredit, furent le Boeuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espère que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient à quel point de vue enfantin je me replace pour l'écrire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais sans nul doute à eux la main tendue, en m'excusant d'avoir été leur élève très indocile).

Oh! le Grand-Singe surtout, je le haïssais! Quand du haut de sa chaire il laissait tomber cette phrase: «Vous me ferez cent lignes, vous, le petit sucré là-bas!» je lui aurais sauté à la figure comme un chat outragé. Il a, le premier, éveillé en moi ces violences soudaines qui devaient faire partie de mon caractère d'homme et que rien ne laissait prévoir chez l'enfant plutôt patient et doux que j'étais.

Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie été tout à fait un mauvais élève; inégal plutôt, à surprises; un jour premier, dernier le lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec toujours, à la fin de l'année, les prix de version.

Rien que ceux-là, par exemple,--et je m'étonnais que tout le monde ne les eût pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thème extrêmement rebelle; la narration, encore davantage.

Je désertais de plus en plus mon propre bureau, et c'était chez tante Claire, à côté de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de résignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin caché de la boiserie de cette chambre, un portrait à la plume du Grand-Singe subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pâli, jauni, mais on les a respectés et, quand je les regarde, je retrouve encore du mortel ennui, de l'étouffement glacé,--des impressions de collège, enfin.

Tante Claire était plus que jamais ma ressource, par ces temps durs, cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant même souvent à faire à ma place, d'une écriture imitée, les pensums du Grand-Singe.

LIV

--Apporte-moi, je te prie, le... deuxième... non, le troisième... tiroir de ma chiffonnière.

C'est maman qui parle, s'amusant elle-même de ces tiroirs qu'elle me demande chaque jour depuis des années,--et quelquefois pour le seul plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien réel. (C'était un des premiers services que j'avais su lui rendre étant tout petit: lui apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et la tradition nous en est longtemps restée.)

À l'époque de ma vie où j'en suis arrivé, c'est généralement le soir que se passe cette promenade de tiroirs, à mon retour du collège, quand déjà le jour baisse; maman est assise à sa place accoutumée, causant ou brodant près de sa fenêtre, sa corbeille à ouvrage devant elle; et la chiffonnière, dont les différents compartiments lui deviennent tour à tour utiles, est située assez loin, dans l'antichambre.

Une chiffonnière Louis XV, bien vénérable pour avoir appartenu à nos grand-grand'mères. On y trouve de très anciennes petites boîtes peinturlurées, qui ont dû être là de tout temps et que les doigts des aïeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre immuable; il y a l'étage des soies, qui sont classées dans des sacs en rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans doute que l'avaient conçu les aïeules dont ma mère a continué la sainte activité.

Apporter ces tiroirs de chiffonnière, a été une des joies, un des orgueils de ma première enfance, et rien n'a changé dans leur organisation depuis cette époque-là. Ils m'ont inspiré de tout temps le plus tendre respect; ils sont absolument mêlés pour moi à l'image de ma mère et à tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont fabriqué de jolies petites choses,--jusqu'à la dernière de ses broderies, qui fut un mouchoir pour moi.

Vers mes dix-sept ans, après de terribles revers--à une époque tourmentée que ce récit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler puisque j'ai déjà tant de fois, dans de précédents chapitres, empiété sur l'avenir--il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur de me séparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si précieux; alors, dans les moments où je me mettais à passer en revue, avec un recueillement funèbre, tous les souvenirs qui allaient m'être arrachés, une de mes cruelles angoisses était de me dire: «Jamais plus je ne reverrai l'antichambre où était cette chiffonnière, jamais plus je ne pourrai apporter à maman ces chers tiroirs...»

Et sa corbeille à ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai priée de ne jamais changer, même malgré un peu d'usure,--et les différents petits bibelots qui s'y trouvent, étuis, boîtes pour les aiguilles, écrous pour tenir les broderies!--L'idée que je pourrai connaître un temps où les mains bien aimées qui touchent journellement ces choses ne les toucheront jamais plus, m'est une épouvante horrible contre laquelle je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, évidemment, on conservera tout tel quel, dans une tranquillité de reliques; mais après, à qui écherra cet héritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront ces pauvres petits riens que je chéris?

Cette corbeille à ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnière, c'est sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mélancolie et d'inquiétude, quand il faudra m'en aller de ce monde...

Très puéril en vérité, et j'en suis confus;--cependant je crois que je pleure presque, en écrivant cela...

LV

Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je n'avais plus le temps de lire ma Bible, à peine de faire le matin ma prière.

Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche; du reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille, depuis si longtemps connu,--et cette place conservera même toujours pour moi quelque chose d'à part, qui lui vient de ma mère.

C'était là cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En général, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient toujours la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher à ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abîmer. Le culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui priaient m'étaient chères, et cela changeait tout.

Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de mes méditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises et entassés dans mon musée, naissait déjà, au fin fond de moi-même, un vague panthéisme inconscient.

En somme, ma foi, encore très enracinée, très vivante, était couverte à présent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se réveiller à certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les effets. D'ailleurs, je me sentais troublé pour prier; ma conscience, restée timorée, n'était jamais tranquille quand je me mettais à genoux,--à cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins escamotés, à cause de mes rébellions contre le Boeuf Apis ou le Grand-Singe, que j'étais obligé de cacher, de déguiser quelquefois jusqu'à friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela, des instants de détresse morale et alors, pour y échapper, je me jetais plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; à mes heures de conscience plus particulièrement troublée, n'osant pas affronter le regard de mes parents, c'était avec les bonnes que je me réfugiais, pour jouer à la paume, sauter à la corde, faire tapage.

Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cessé de parler de ma vocation religieuse et je comprenais à présent combien tout cela était fini, impossible; mais je n'avais rien trouvé d'autre pour mettre à la place. Et quand des étrangers demandaient à quelle carrière on me destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que répondre; moi encore bien moins...

Cependant mon frère, qui se préoccupait, lui aussi, de cet avenir indéchiffrable, émit un jour l'idée--dans une de ses lettres qui pour moi sentaient toujours les lointains pays enchantés--que le mieux serait de faire de moi un ingénieur, à cause de certaine précision de mon esprit, de certaine facilité pour les mathématiques, qui était, du reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, après qu'on m'eut consulté et que j'eus répondu négligemment: «Je veux bien, ça m'est égal,» la choses parut décidée.

Cette période pendant laquelle je fus destiné à l'École polytechnique dura un peu plus d'un an. Là où ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me faire? Quand je regardais les hommes d'un certain âge qui m'entouraient, même ceux qui occupaient les positions les plus honorables, les plus justement respectées auxquelles je pusse prétendre, et que je me disais: il faudra un jour être comme l'un d'eux, vivre utilement, posément, _dans un lieu donné, dans une sphère déterminée_, et puis vieillir, et ce sera tout... alors une désespérance sans bornes me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable; j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les années fuyaient, qu'il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un homme, demeurait pour moi angoissante.

LVI

Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'étais mêlé aux élèves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des ancres ou des navires.

Je ne songeais point à cette carrière-là pour moi-même; à peine deux ou trois fois y avais-je arrêté mon esprit, mais plutôt avec inquiétude: c'était la seule cependant qui pût m'attirer par tout son côté de voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre, à cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus à supporter comme au temps de ma vocation de missionnaire.

S'en aller comme mon frère; quitter pour des années ma mère et tous ceux que j'aimais; pendant des années, ne pas voir ma chère petite cour reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je ne me sentais pas ce courage.

Surtout, il me semblait établi _a priori_, à cause sans doute de mon genre d'éducation, qu'un tel métier, si rude, ne pouvait être pour moi. Et je savais très bien d'ailleurs, par quelques mots prononcés en ma présence, que si l'idée folle m'en venait jamais, mes parents repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient à aucun prix.

LVII

Très nostalgiques à présent, les impressions que me causait mon musée, quand j'y montais les jeudis d'hiver, après avoir fini mes devoirs ou mes pensums, et toujours un peu tard; la lumière baissant déjà, l'échappée de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris rosé extrêmement triste. Nostalgie de l'été, nostalgie du soleil et du Midi, amenée par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui étaient rangés là sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient été ramassés là-bas en compagnie des petits Peyral.

C'était l'avant-goût de ces regrets d'_ailleurs_, qui plus tard, après les longs voyages aux pays chauds, devaient me gâter mes retours au foyer, mes retours d'hiver.

Oh! il y avait surtout le papillon «citron aurore»! À certains moments, j'éprouvais un amer plaisir à le fixer, pour approfondir et chercher à comprendre la mélancolie qui me venait de lui. Il était dans une vitrine du fond; ses deux nuances si fraîches et si étranges, comme celle d'une peinture de Chine, d'une robe de fée, s'avivaient l'une par l'autre, formaient un ensemble lumineux quand venait le crépuscule gris et quand déjà les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus être que de vilaines petites chauves-souris noirâtres.

Dès que mes yeux s'arrêtaient sur lui, j'entendais la chanson traînante, somnolente, en fausset montagnard: «Ah! ah! la bonne histoire!...» puis je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un silence de soleil et d'été. Alors un immense regret me prenait des vacances passées; tristement je constatais le recul où elles étaient déjà dans les temps accomplis et le lointain où se tenaient encore les vacances à venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient aussi, sortis toujours des mêmes insondables dessous, et complétant un bien étrange ensemble.

Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essayé de dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu'à l'époque où un grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites choses d'enfance.

Quelquefois, en présence du papillon, dans le calme gris des soirs d'hiver, j'allais jusqu'à chanter moi-même le petit refrain plaintif de la «bonne histoire» en me faisant la voix très flûtée qu'il fallait; alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux et désolé, par un midi de septembre; c'était un peu comme l'association qui s'est faite plus tard dans ma tête entre les chants en fausset plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosquées, les suaires de chaux de leurs portiques...

Il existe encore, ce papillon, dans tout l'éclat de ses deux nuances bizarres, momifié sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est resté pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces petits de Sainte-Hermangarde,--que j'ai perdus de vue depuis des années et qui sont maintenant attachés d'ambassade quelque part en Orient,--s'ils lisent ceci, seront bien étonnés sans doute d'apprendre quel prix les circonstances ont donné à leur cadeau.

LVIII

De ces hivers, empoisonnés maintenant par la vie de collège, l'événement capital était toujours la fête des étrennes.

Dès la fin de novembre, nous avions coutume, ma soeur, Lucette et moi, d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos deux familles, tout le monde nous préparait des surprises, et le mystère qui entourait ces cadeaux était mon grand amusement des derniers jours de l'année. Entre parents, grand'mères et tantes, commençaient, pour m'intriguer davantage, de continuelles conversations à mots couverts; des chuchotements, qu'on faisait mine d'étouffer dès que je paraissais...

Entre Lucette et moi, cela devenait même un vrai jeu de devinettes. Comme pour les «Mots à double sens», on avait le droit de se poser certaines questions déterminées,--par exemple, la très saugrenue que voici: «Ça a-t-il des poils de bête?»

Et les réponses étaient dans ce genre:

--Ce que ton père te donne (un nécessaire de toilette en peau) en a eu, mais n'en a plus; cependant, à quelques parties de l'intérieur (les brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta tante te donne (une lampe) aide à mieux voir ceux qu'ont les bêtes sur le dos; mais... attends, oui, je crois bien que ça n'en a pas soi-même...

Par les crépuscules de décembre, entre chien et loup, quand on était assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chêne, on poursuivait la série de ces questions de jour en jour plus palpitantes, jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystères dévoilés...

Ce soir là, les cadeaux des deux familles, enveloppés, ficelés, étiquetés, étaient réunis sur des tables, dans une salle dont l'entrée nous avait été interdite, à Lucette et à moi, depuis la veille. À huit heures, on ouvrait les portes et tout le monde pénétrait en cortège, les aïeules les premières, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis de paquets blancs attachés de faveurs. Pour moi, entrer là était un moment de joie telle que, jusqu'à douze ou treize ans, je n'ai jamais pu me tenir de faire des sauts de cabri, en manière de salut, avant de franchir le seuil.

On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la salle à manger sonnait minuit, tranquillement, de son même timbre impassible, on se séparait, aux premières minutes d'une de ces années d'autrefois, enfouies à présent sous la cendre de tant d'autres.

Je me couchais ce soir-là avec toutes mes étrennes dans ma chambre auprès de moi, gardant même sur mon lit les préférées. Je m'éveillais ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'année nouvelle.

Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre à images, traitant du monde antédiluvien.

Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations détruites.

Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds; depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,--et je les retrouvai là toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes fougères.

Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,--et aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait.

Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des fougères, remuaient lentement des bêtes disparues.

Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera jamais.

Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant l'improbable mieux de l'avenir...

LIX

Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Boeuf Apis et du Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était négligée.

On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des lointains de la campagne.

Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers.

Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses! (Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées par ce croque-mitaine, m'arrêtait net.

Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée, existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une étoile cabalistique,--et puis cela commençait, tout en longueur comme le papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir caché, enfermé sous clef comme une oeuvre criminelle. J'y inscrivais, moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs, j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe: «C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.»