Le Roman Comique du Chat Noir

Part 9

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Il a dit aussi ce merveilleux poème qui s'intitule: la _Mort d'Ophélie_ et que pour la première fois j'avais entendu ces deux ans passés, voltigeant aux lèvres précieuses de Mlle Wanda da Boncza, alors seulement lauréate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que tous les spectateurs ont partagé la joie pure de mes camarades et de moi-même à l'audition de ce chef-d'œuvre de poésie et d'émotion, car Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous prêtant pour quelques minutes l'éclat de son prestigieux talent, le poète des _Vitraux_ donnait à notre compagnie une évidente preuve de son estime d'artiste et ce nous était un précieux réconfort.

Mais je ne vous ai conté qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas restés à l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire les vers sonores. Ma curiosité n'eût été qu'à demi satisfaite, et j'ai harcelé mon poète de tant et tant de questions que pour n'avoir point la fatigue de répondre à toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes fidèlement relatés m'ont édifié sur le prétendu repos qu'il goûte à Toulouse. J'y ai vu, sans préjudice de nombreuses chroniques et de quelques poèmes, des compte-rendus d'une conférence qu'il fit le mois passé sur son camarade Stéphane Mallarmé. Pensez-vous, cousine, qu'il y ait en France beaucoup de villes où l'annonce d'une conférence sur Mallarmé aurait quelques chances de réunir des auditeurs? Je ne crois pas et j'ose affirmer qu'après Paris, Toulouse est bien le seul centre important de France où des questions de littérature un peu transcendante peuvent trouver un public pour les ouïr débattre. Au sujet de cette conférence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas pour s'étonner de peu, me communique un article du _Messager de Toulouse_ en lequel il n'est pas à proprement parler couvert de fleurs et comblé de louanges. Je me suis permis de le découper à votre intention. Vous y verrez de quelle virulente façon la polémique littéraire se pratique en la cité des jeux floraux. L'article est d'un parti pris éclatant, il est d'autant plus curieux à lire, et son auteur serait peut-être un très dangereux adversaire, s'il cherchait querelle à bon escient.

M. Laurent TAILHADE.

«Faut-il le dire?» Oui, au risque de lui faire de la peine, tout en lui faisant une réclame: eh bien! M. Tailhade n'est pas du tout un anarchiste dans le domaine des idées littéraires. Et s'il n'a pas des idées anarchistes, la raison en est bien simple, c'est qu'il n'a pas d'idées du tout. Il a des rancunes et des admirations, des rancunes surtout; mais les questions de théorie le laissent indifférent. Il ne s'émeut et ne se met en frais que sur les questions de personne.

L'annonce de sa conférence sur _Stéphane Mallarmé_ avait attiré un nombreux public: quelques snobs et beaucoup de curieux, tous friands de scandales, les uns pour applaudir, les autres pour s'en indigner. Mais les uns et les autres ont été volés; en revanche, ils ont été profondément ennuyés.

Le début cependant était plein de promesses ou de menaces; une phrase sur «l'ignoble bon sens» semblait grosse de paradoxes; elle ne l'était que de phrases vides et sonores. Quelques détails sur les _mardis_ de Mallarmé et sur les _mardistes_, habitués de son logis de la rue de Rome,--de vieux articles de journal sur les procédés syntaxiques et prosodiques du réformateur--la lecture de quelques-uns de ses vers, dont l'interprétation, a dit le conférencier, serait parfaitement inutile attendu qu'elle est impossible--telle fut cette conférence, bâtie à la diable, composée de pièces mal jointes, sans idée générale, sans idées de détail, mais toute hérissée de pointes et d'épigrammes sur Paul Bourget, Zola, Ohnet, Maurice Barrès, René Ghil, Jean Moréas, Henri de Régnier, et généralement sur tous les poètes et prosateurs de ce temps, sans excepter Stéphane Mallarmé lui-même--dont la valeur pourtant était proclamée «inégalable».

M. Tailhade est-il Mallarmiste ou antimallarmiste? Mystère! Ce qui est clair, ce qui est certain, ce qui est évident jusqu'à être gênant, vexant et intolérable, c'est qu'il est «tailhadiste», si j'ose employer cet adjectif encore inédit. Jamais «l'hypertrophie du moi», ce mal des gens de lettres ne s'était manifestée avec tant de prétentieuse naïveté. Je n'ai pas sifflé, tant j'avais pitié; mais j'aurais bien voulu m'en aller! Impossible! La foule obstruait les portes, attendant patiemment ce qui n'est pas venu, ce que j'étais bien sûr qui ne viendrait pas: à savoir la preuve que, sous cet orateur aux grâces tapageuses, il y avait un penseur même dévoyé. Il n'y a pas même tout à fait un Parisien; car M. Tailhade est bien resté de son pays et il est au fond plus provincial que vous ne le croyez. M. Tailhade ne pense pas, mais il tonne, il a d'ailleurs une belle voix, aux sonorités de cuivre;--il a aussi une belle tête, «sarrasine et monacale», a écrit Mallarmé, et restée sarrasine malgré cet éclat de bombe que le même Mallarmé, appelle «_un accident politique intrus dans sa pure verrière_». En voilà assez pour expliquer qu'on s'écrase aux portes!

C. A.

(_Le Messager de Toulouse._)

6 Février, 1897.

Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.

Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures et de beaucoup d'envie.

«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole, pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de _l'Effort_: Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre. Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis, l'initiative artistique.

Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain de _Dimitri_, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que, même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous. Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère, l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée, jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.

Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours. En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption, dans ce Toulouse où, comme dit le poète:

Je vous ai tout de suite et librement aimé Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées, conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des Christicoles.

Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de la métrique Française.

N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie? Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut, depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée. Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs sanglants prétendaient imposer à ses adorations.

Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher, et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers la raison.

Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée ouvre plus largement son aile délivrée.

Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.

Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même. Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de violettes, tandis que la cigale, sœur éclatante des muses, sert de parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.

* * * * *

A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang latin.

A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre d'Oc. Vous avez chanté--en quel verbe magique!--l'Amour qui décore nos tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.

* * * * *

Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future; quand il eut enfoui dans le pomœrium la motte de terre paternelle ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant les pierres entassées.

De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes. C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de l'amour de la raison et de la liberté.

_Je bois au poète_ Armand Silvestre.

LAURENT TAILHADE.

Réponse de A. SILVESTRE.

Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré.

Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont raffolé: _La Bibliothèque de mon oncle_? J'avais un oncle aussi à Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection complète des _Annales des Ponts et Chaussées_, et de quelques atlas classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notre _Dépêche_, que tous les atlas étaient _kif kif bourrico_.

Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé des _Concours des Jeux Floraux_ et, dans ce volume, une pièce de vous, où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je vous consacrai deux colonnes du _Moniteur universel_ où je pratiquais alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre père--magistrat comme le mien.--Vous m'excuserez encore, mon cher ami, mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis un _Pasteur d'Éléphants_ et qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.

Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange des vœux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés.

28 janvier 1897. Toulouse.

Tarbes.

«Mieux vaut Tarbes que jamais» tel est le déplorable calembour qu'après six heures d'incarcération nous arrache l'entrée en gare. Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble l'avoir entendu attribuer à M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya à brûle pourpoint à je ne sais quel interwièver.

Le paysage, de Toulouse à Tarbes, est joli au possible et d'une éblouissante variété. L'œil ravi voit naître et se succéder les assises du majestueux massif Pyrénéen: un ruban de neige formant une ligne horizontale presque régulière, coupe en deux les plus élevés de ces ultimes mamelons, et, sous le soleil déclinant de quatre heures, avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontrées, tout ce paysage a des airs de fête.

En gare de Lannemezan, ville natale du poète Laurent Tailhade, portée vers nous par la brise fraîche du soir qui vient, une musique champêtre où dominent des flageolets et des flûtes nous apporte l'écho des danses villageoises dont les habitants de cet heureux pays sont des amateurs passionnés.

Le théâtre Caton, où sont venues en foule les Altesses intellectuelles composant le Tarbes des premières, est tout simplement un cirque à deux fins, se pouvant prêter avec quelques accommodements aux exigences des représentations théâtrales. Il en résulte ceci que l'acoustique en est déplorable et qu'il se faut égosiller pour être compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum à bout de forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas levé: Un agent s'approche de Salis et sans ménagements lui veut intimer l'ordre de commencer. Jamais représentant de l'autorité ne fut plus mal accueilli. «Sachez, triple brute et quadruple imbécile, que vous parlez à M. Rodolphe Salis, chevalier de la Légion d'Honneur, chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur plénipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M...» et ce disant Salis montrait au gardien de la paix une ouverture ménagée entre deux portants, vers laquelle se hâta le pauvre bougre médusé, après quoi il éclatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet incident.

Notre camarade Gondoin, ancien professeur au Lycée de Tarbes, a eu ce soir les honneurs de la représentation. J'ai négligé de vous parler jusqu'à cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il réunit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me dédier.

ENQUÊTE SUR LA MARINE

Au bon poète GABRIEL MONTOYA.

Air, _du banquet des Maires de Mac Nab_.

M'sieur Pell'tan déclarait hier Qu'not' marine était surannée, Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer, Si la guerre était déclarée: Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer, Sont, disait-il, dans la purée!

J'vous avou' qu'ça m'a renversé, Car une flotte, il faut qu'ça flotte; C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé, Si l'on chavire à propos d'bottes!

Aussitôt j'suis allé trouver Notre doux Président Félisque Et m'suis empressé d'lui d'mander Si c'était vrai qu'nous courions l'risque De voir tous nos navir's flotter A quéq' chos' près comm' l'obélisque?

Félisq' m'a d'abord déclaré Que, bien qu' parfois on le débine, Il n'a point la marin' dans l'nez, Puisqu'il mit l'nez dans la marine!

Ensuite il s'est mis à m'donner Force détails sur nos navires; Il m'a dit qu' nous devions compter, Même en mettant les chos's au pire, Quat' vaisseaux qui pourraient marcher Sans qu'un seul des quatre chavire!

Alors il m'a serré la main, S'excusant de n' pas me r'conduire, Et moi j'ai repris mon chemin Afin d'continuer à m'instruire.

J'suis allé voir ce bon Lockroy, Lui f'sant part de mon inquiétude Il m'a vit' répondu: «J' te crois Qu' not' flotte est en décrépitude! Il n'y a guèr' qu'un navire en bois Qui march', parc' qu'il a l'habitude!

Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant, Pour rendre not' marine prospère, Il nous faudra plus de cent ans, Si j' ne r'viens pas au Ministère!

Après ça, j'suis parti rêveur, Roulant ce projet dans ma tête Que, sur not' plus mauvais croiseur, On embarque, un jour de tempête, Tous nos députés, sénateurs, Et qu'on leur fass' piquer un' tête!

Alors j'suis sûr que tout d'un coup Not' flott' deviendrait magnifique, Car ces blagueurs nous mont' le coup: C'est c' qu'on appell' la politique!

JULES GONDOIN.

Agen.

Une des cités sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la France, Agen que les étymologistes les plus savants dénomment aussi Prunôpolis est en proie aux ingénieurs et aux démolisseurs. Dans quelques années ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront plus ou moins vite, une belle avenue plantée d'arbres offrira son ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligés d'effectuer avec mille précautions un trajet d'environ deux cents mètres à travers des terrains vagues semés de plâtre et de gravats.

En même temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre littéraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas à son actif des poèmes de l'envergure de _Mireille_ et de _Calendal_ pour lesquels il faut bien reconnaître d'ailleurs que Mistral s'est forgé à lui-même un dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des œuvres célèbres et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le poète justement admiré de l'_Abuglo de Castelguiè_ et d'une infinité d'œuvres charmantes, et de poésies pour la plupart idylliques que tout le monde ici, sait par cœur.

Et, tenez, sans même franchir le désagréable passage dont je vous parlais précédemment, sans même rentrer en ville, vous trouvez, dès la gare, à qui parler. Le buffetier en personne est une célébrité littéraire, et non point une de ces gloires locales nées d'un speech où d'une improvisation faite à la préfecture après un banquet, mais une gloire dont le vocable imprimé tout vif s'étale en première page d'une des plus importantes revues littéraires du Sud-Ouest. Vous n'êtes pas sans avoir ouï le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-même, petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en déjeunons pas moins au buffet, malgré l'hôtel proche, simplement par bonne confraternité.

Plût au ciel que nous y eussions également dîné, car, véritablement, je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous fîmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier à tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fûmes conduits par un ami rencontré, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits. Je me suis amusé en un tableautin de quelques vers à dépeindre la physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces lignes; et toi, Charles Cros, maître du genre, pardon!

Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante; L'unique rendez-vous de la gent conséquente, Capitaine en retraite et commis percepteur. Une patronne épaisse, au rire adulateur, Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumère Les plats que son cher fils élève à la primaire Consigne tous les soirs avant d'aller au lit Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali. Un potage, un rôti, des petits pois au beurre Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure; La conversation roule sur les impôts Que l'on supprime en allégeant les derniers pots, Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste L'huile mélancolique et le vinaigre triste.